VIT
Quand Hélène entra en courant dans le cabinet de son père, M. Margueritte était renversé dans son fauteuil.
— Qu'as-lu, papa?
11 balbutia quelques mots incohérents :
— Malaise subit... syncope... ce n'est rien.
Mais elle ne pensa pas ainsi et, s'adressant vivement au domestique qui était entré avec elle :
— Courez tout de suite chercher le docteur Graux; s'il n'est pas chez lui, allez chez .M. Evette, enfin ramenez un médecin.
— Ce n'est rien, essaya de dire .M. Margueritte.
Mais il était évident qu'il parlait pour la rassurer et ce qu'il éprouvait était grave au contraire.
Ses lèvres étaient livides ainsi que ses joues; les veines du cou, gonflées, étaient animées d'une ondulation tumultueuse ; il semblait ne pouvoir pas respirer et il faisait des efforts répétés pour aspirer un peu d'air.
Quand il pouvait parler il répétait :
— Ce n'est rien.
Il fallait le secourir, le soulager ; que faire?
Elle demanda un verre d'eau ; mais quand elle lui mit le verre aux lèvres il parut étouffer, et de ses deux mains il l'écarta lui-même et alors il respira fortement.
Elle courut chercher un flacon de sels qu'elle lui passa sous les narines sans que cela lui fit aucun bien, tout au contraire la gène de la respiration augmenta.
Elle était éperdue, affolée par son impuissance, par son ignorance.
Les domestiques étaient accourus et chacun donnait son avis, proposant les remèdes les plus extravagants.
M. Margueritte continuait d'étouffer, et ses,lèvres, déjà si paies, se décoloraient encore, tandis que ses efforts pour respirer redoublaient ; tout à coup il laissa tomber sa tête sur sa poitrine et ne respira plus.
Les domestiques, qui le regardaient, se mirent à pousser des cris :
— Il est mort, le pauvre monsieur!
Pour Hélène, elle ne cria point; se jetant a genoux aux pieds de son père, elle se colla la tête contre lui et elle écouta son cœur.
Tout d'abord elle n'entendit rien ; mais ayant fait taire les domestiques, elle écouta de nouveau en tenant sa respiration ; elle entendit quelques faibles battements.
Il n'était donc pas mort ; c'était une syneope.
Elle demanda de l'eau froide et, trempant le bout de ses doigts dans le verre qu'on lui apporta, elle aspergea le visage de son père de quelques gouttelettes lancées fortement.
A chaque goutte il répondit par une contraction de la face et des secousses de tout le corps; puis lentement il redressa la tète et regarda autour de lui.
Une respiration plus longue que les autres parut le faire respirer, son étoulTenient diminua.
— Comment es-tu? demanila-t-elle.
— Ce n'est rien, murmura-t-il; ne t'inquiète pas, mon enfant, cela va aller mieux, je suis mieux.
Ace moment la porte s'ouvrit devant le docteur Graux, qui accourait essouiflé.
En s'avançant vers le malade le médecin ne le quittait pas des yeux, et ce qu'il voyait lui donnait déjà des indices pour comprendre ce qui venait de se passer. Pour un médecin qui connaissait son affaire, le tableau n'était que trop significatif: cette face bouffie, ces yeux brillants, cette peau livide, cette poitrine haletante, cette turgescence des veines du cou parlaient clairement.
— Qu'on nous laisse seuls, dit-il en s'adressant aux domestiques. Pour vous, mademoiselle, restez, je vous prie.
Et pendant que les domestiques sortaient à regret, il prit le poignet du malade par un geste d'ami plutôt que de médecin, et, sans en avoir l'air, il lui tàta le pouls. Il était petit, misérable, irrégulier, inégal.
— Eh bien, dit-il, qu'est-ce que c'est que cela?
Car c'était sa manière de gronder amicalement ses malades, comme s'ils étaient coupables.
Puis, s'adressant à Hélène, il lui demanda ce qui s'était passé et comment cette crise s'était produite ; mais elle ne put le renseigner qu'incomplètement.
Alors il consulta le cœur de son malade.
Pendant ce temps M. Marguerilte avait éprouvé un certain apaisement : et comme il commençait à respirer un peu mieux, le médecin en profita pour lui adresser quelques questions.
— Kst-ce que cela vous a pris sans cause apparente ou ■bien avez-vous eu une émotion violente ?
— Une colère très vive.
Mais ces quelques paroles parurent le menacer d'une nouvelle crise.
— Ne parlez pas, dit le médecin, cela pourrait provos quer de la dyspnée et peut-être même une syncope, ce qu'il faut éviter. Mademoiselle votre fille répondra pour vous.
Et de nouveau il interrogea Hélène, non plus sur ce qui avait pu se passer ce jour même, mais sur les antécédents de son père.
— Est-ce la première fois que M. votre père a une crise de ce genre ?
M, Margueritte fit de la main un signe aftirmatif.
— N'a-t-il pas eu des attaques de goutte, derhumatisme?
— Rhumatisme, dit M. Margueritte.
Et Hélène compléta le renseignement de son père en disant ce qu'elle savait.
— Très bien, dit le médecin.
Et se donnant un air rassuré :
— Cela ne sera rien, rien du tout ; dans quelques jours nous serons rétabli.
Langoisse d'Hélène avait été si intense qu'en entendant ces mots ses nerfs se détendirent, et ses yeux se mouillèrent.
— Mais il nous faut des soins, des soins sévères, continua le médecin, un repos et un calme absolus, l'éloignement de toute émotion. Pour commencer, nous allons nous mettre au lit et je vous prescrirai le traitement qui sera très simple : régime lacté, digitale, café à petite dose. En nous conformant à cela, tout ira bien.
Et il veilla à ce qu'on montât le malade dans sa chambre sur une chaise, sans secousses violentes; puis il le coucha avec les même précautions.
Cependant, si grandes que fussent ces précautions, M. Margueritte eut une nouvelle crise d'étouffement qui fut suivie d'une syncope.
Mais cette fois Hélène n'éprouva pas la même angoisse. Le médecin était là, et puis il avait dit que ce ne serait rien. Son père ne pouvait pas être en danger, lui qui, auparavant, était si bien portant, si vaillant.
Entin cette crise se calma comme s'était calmée la première.
— C'est la fatigue de la mise au lit, dit le docteur Graux; maintenant que le repos va être complet, il n'y aura plus rien à craindre.
Il sembla à Hélène que c'était à son père que le médecin adressait ces paroles et non à elle.
— Je reviendrai dans la soiivo, dit le médecin.
Et il fit un signe à Ilrlène en se cachant de M. Margueritte : « Accompagnez-moi, j'ai à vous parler. »
Quoiqu'elle eût vu et compris ce signe, elle ne bougea pas lorsque monsieur Graux sortit, car le suivre c'était sûrement inquiéter son père.
Mais le médecin n'avait pas descendu deux marches qu'elle accourut à la porte :
— J'ai oublié de demandera monsieur Graux comment il fallait faire l'infusion de feuills de digitale, dit-elle.
El elle sortit. Comme le médecin arrivait au rez- dechaussée, elle le rejoignit :
— Vous avez quelque chose à me dire ? demanda-t-elle. Il lui prit la main :
— Vous êtes une fille courageuse, n'est-ce pas, mon enfant ?
— Mon Dieu! murmura-t-elle, en frissonnant.
Elle chancela et, défaillante, elle s'appiiya le dos à la muraille, le médecin la retint.
— Eh bien, eh bien, dit-il, allez-vous vous trouver mal? Vous n'êtes donc pas une fille vaillante.
— Je ne sais pas, murmura-t-elle, vous disiez qu'il n'y avait rien à craindre.
— Il fallait rassurer votre pauvre père.
— Mais il n'est pas perdu? s'écria-t-elle avec un sanglot.
— Perdu sûrement, non sans doute, nous pouvons le sauver.
Et, voyant le désespoir de la jeune fille, il ajouta :
— J'espère le sauver... mais enfin l'état est grave, très grave.
Elle resta un moment anéantie, écrasée par ce coup qui s'abattait sur elle si brusquement ; puis peu à peu elle releva les épaules et redressa la tête.
— Mon devoir, continua le médecin, était de vous prévenir.
— Mais qu'a-t-il? demanda-t-elle d'une voix qui s'affermissait.
— Une attaque asystolique.
— Asystolique"? dit-elle.
— C'est-à-dire une maladie de cœur dans lequel cet organe se contracte insuffisamment et ne se débarrasse pas par conséquent du sang qui rétouffe.
— Et c'est grave ?
— Très grave.
— Mais il n'avait jamais été malade.
— Il l'était depuis longtemps sans le savoir ; l'accès cardiaque nous révèle son état.
Elle hésita quelques secondes :
— Mais cette maladie est guérissable, n'est-ee pas ?
— Oui... quelquefois. . Au moins on peut vivre avec.
— Il vivra; nous le soignerons ; nous le sauverons. Vous me demandiez si je suis une fdle vaillante ; je ne sais pas si je l'étais, mais je vous promets que je le serai. Jusqu'à ce jour je n'ai eu qu'à me laisser vivre, mon père voulait, décidait, travaillait pour moi. Maintenant c'est à moi de décider et travailler pour lui. Je le ferai.
Bon courage, mon enfant ; quand vous aurez besoin de moi, je suis a vous ; remontez près de lui, et surtout du calme.
Elle remonta. Mais au moment d'entrer dans la chambre elle s'arrêta ; elle étouffait, les larmes emplissaient ses yeux.
— Du calme, avait dit le médecin. Il fallait qu'elle fû; calme elle-même et que son père ne pût pas surprendre son angoisse,
Elle s'essuya les yeux et à plusieurs reprises elle respira fortement, puis elle entra, le sourire sur les lèvres.
— C'était bien simple ce qu'avait à me recommander M. Graux, dit-elle en s'approchant du lit de son père ; mais, tu sais, il est un peu bavard, et quand il explique il n"a jamais fini.
Il ne se produisit point de nouveaux accès cardiaques ni dans la nuit, ni dans la matinée du lendemain ; cependant cette nuit fut mauvaise dans sa première partie.
SÉDUCTION 3o
On atait couché M. Margueritte la tête haute, le torse soutenu par des oreillers; bien qu'il parût accablé par le sommeil, il n'avait pas pu dormir; de temps en temps il s'assoupissait, et Hélène, installée à son clievet, espérait qu'il allait enlin reposer, mais presque aussitôt elle le voyait laisser tomber sa tête en avant et instantanément il s'éveillait avec angoisse.
Le médecin, en venant à dix heures du soir, et apprenant que M. Margueritte avait eu déjà douze ou quinze de ces réveils pénibles, les expliqua à Hélène effrayée.
— Comme la fonction lespiratoire est compromise, le jeu naturel des muscles qui servent ordinairement à la respiration ne suffit plus ; il faut respirer volontairement au moyen de grandes aspirations ; or, les muscles qui agissent dans ces grandes aspirations et développent le thorax sont placés sous l'empire de la volonté qui, bien entendu, ne peut s'exercer que quand on ne dort pas ; de là ces réveils subits.
Cependant, vers le matin, il avait pu sommeiller un peu, et Hi^lène avait donné des ordres pour que ce sommeil ne fût pas troublé ; pour la première fois la cloche jiT^avait point sonné, et les maîtres d'études, éveillés par un [domestique, avaient eux-mêmes éveillé les élèves qui étaient descendus en classe silencieusement, en retard de iplus d'un quart d'heure, — ce qu'ils trouvaient très drôle. Ces quelques heures de repos lui firent grand bien, et quand le médecin arriva le matin de bonne heure pour lui faire sa première visite, il constata une certaine amélioration, surtout dans son état moral, qui, la veille, sous le poids de la dépression psychique, allait jusqu'à l'indiffé- (rence complète, comme si la mort l'avait déjà atteint de ^e côté.
ii Non seulement il put répondre aux questions du médejCin, mais encore il le questionna lui-tnème.
A un certain momiiil, il pria sa fille de sortir et de les laisser seuls durant quelques instants. Lorsqu'elle se fut retirée.
— Vous vous douiez bien, n'est-ce pas, docteur, demanda? t-il, de la raison qui m'a fait prier ma fille de nous laisser en tète-à-tête? Parlez-moi franchement. Où en suis-je-
Que dois-je craindre ? Que puis-je espérer, si tant est que l'espérance me soit permise ? .
Comment! si l'espérance vous est permise! bile vous est ordonnée : c'est une condition de guerison.
Parlons sincèrement, je vous en prie. Hier je ne me rendais pas compte de mon état; mais ce matin, bien que ne i-uissantpas de toutes mes facultés, je comprends, je sens quilest... très grave.
— M. lis pas du tout.
— Je le sens.
— Est-ce qu'il faut avoir de pareUles idées ! Rien n est plus mauvais pour vous. . „„.
— Débarrassez-m'en, docteur, je ne demande pas mieux dit M. Margueritte avec un triste sourire ; car je vous avoue, sans fausse honte, que je ne peux pas me faire une idée de la mort.
11 respira avec dirficuité et longuement.
— xMais vous n'avez jamais été menacé de mort, mon cher monsieur, mettez-vous bien cela dans la tète ; vou:^ êtes malade, voilà tout, et dune maladie qu avec des soms, au'avec des précautions nous guérirons... facilement.
— Eh bien, docteur, guérissez-moi, je ferai tout ce que TOUS exi).'erez-, coupez-moi les bras, coupez-moi les jambes, trépanez-moi, je ne me plaindrai pas, mais ne me
laissez pas mour.r. jfr^i^
11 respira encore, et plus longuement, plus difhcile-
meut cette fois.
Vous vous fatiguez, vous vous agitez, dit le médecin, ce n'est pas faire ce que je demande.
— Laissez-moi une bonne fois vous dire ce que j ai a vous dire, et ce sera fini. Si vous me voyez me cramponner ainsi à la vie ce n'est pas par lâcheté, mais mourir en ce moment serait trop affreux, ce serait a douter de la iustice providentielle. Songez que jai travaille trente ans pour en arriver où j'en suis ; que je ne fais que toucher a la terre promise, et vous comprendrez que je voudrais ne pas mourir avant d'être entré dedans. Si jetais seul je m' bandonnerais au mauvais sort, je n'essayerais pas de lutter, muis j'ai ma lille, docteur... ,, • , •
Il fut obliiîé de s'arrêter pour respirer, l air lui man-
qaait, et il ne pnt le faire qu'en renversant la tête en arrière, en élevant ses épaules, en ouvrant la bouche largement ; tous les muscles de son visage pâle étaient fortement contractés.
Lorsqu'il eut fait entrer un peu d'air dans ses poumons et que son coeur se tut un peu débarrassé du sang qui le n lyait, il poursuivit :
— J'ai ma fille, docteur, ma fille que j'aime, que j'aime passionnément, et qui resterait seule, seule avec ma vieille mère si je disp:iraissais, sans fortune, sans position, en un mot : misérable. Donnez-moi donc quelques années de vie, car je comprends bien après ce que j'ai éprouvé hier et ce que j'éprouve aujourd hui, qu'il doit y avoir en moi quelque lésion organique profonde, et ce n'est pas une longue existence que je demande maintenant. Hier, en ces derniers temps, quand je faisais mes projets et arrangeais mon avenir, — alors je croyais avoir un avenir, je calculais sur dix années, quinze, vingt années; mais à cette heure, c'est une année que je demande, c'est quelques mois, le temps de marier ma fille, me les promettez-vous?
— Comment! si je vous promets des mois, mais je vous promets des années, celles sur lesquelles vous cotnptiez.
Et le docteur Graux insista sur- celte promesse ; mais il n'appartenait point à la catégorie des niédecins insinuants qui savent tromper leurs malades ; tout au contraire c'était un homme droit et franc, un peu brutal, qui ignorait l'art de mentir. Ce qu'il pensait, il le disait bien; ce qu'il ne pensait point il le disait mal, et d'autant plus mil qu'il s'appliquait.
Malgré l'abondance de sa parole et l'entassement de ses raisonnements, il ne parvint point a convaincre M. Margueritte, qui l'aurait écouté toute la journée, espérant toujours trouver dans un mot nouveau les raisons d'espérer que tout ce qu'il avait dit jusqu'alors ne lui avait point données.
Après le départ du médecin il retomba dans son apathie somnolente, mais sans que de nouvelles crises se produisissent.
Pendant plusieurs heures il resta ainsi sans adresser un
mot à sa fille et à sa mère, semblant n'avoir d'autre souci que de respirer.
Cepenilant, de temps en temps, il attachait sur sa fille des regards désolés qui disaient qu'il avait toute sa connaissance et qu'il ne pensait pas seulement à lui.
Mais, de peur de lui causer une émotion, Hélène n'osait pas l'interroger et lui demander pourquoi il la regardait ainsi avec tant de tendresse, tant de tristesse ; d'ailleurs elle ne devinait que trop ce qu'il lui répondrait.
A un certain moment, profitant de ce que sa mère était sortie, il appela sa fille près de son lit.
— Viens que je te parle, dit-il, écoute-moi sans m'interrompre et surtout réponds-moi en toute franchise, comme une fille loyale et sincère que tu es.
Elle lui prit la main et tendrement elle la lui embrassa.
— Oui, père.
— J'ai demandé à M. Graux, continua-t-il, ce qu'il pensait de mon état ; il m'a répondu toutes sortes de choses pour me rassurer, mais il ne m'a point rassuré; je me sens perdu, ma pauvre enfant.
— Père, s'écria-t-elle.
Mais, d'elle-même, elle se contint, et, malgré son désespoir, elle eut la force d'amener un sourire sur son visage.
— Est-ce que si tu étais en danger, dit-elle, je serais aussi calme, moi, ta fille, qui t'aime tant.
— Je t'ai demandé de ne pas m'interrompre, continuat-il; ce que je dis doit être dit, et si je parle au risque de te désespérer, au risque d'aggraver mon mal, car ce n'est pas sans une cruelle émotion, tu le penses bien, c'est qu'il le faut. Ecoute-moi donc, et quand tu m'auras entendu, réponds-moi. Si tu me vois si malheureux à l'approche de la mort, c'est que je pense ^ toi, ma chère fille. Sans doute je médisais bien qu'il faudrait te quitter un jour; mais je ne croyais pas que ce serait si tôt, à cinquante ans. Je croyais avoir encore des années devant moi, p'iur t'aimer et pour te faire la position que je ne t'ai point faite. Oh! j'ai été bien imprudent, j'ai compté
sur l'avoni: . Enfin le passé est irrémi'-diable, et j'ai celte consolation au moins que tu ne m'en voudras pas.
— Et (le quoi, mon Dieu !
— De n'avoir pas tiré du présent tout ce qui était possible, de sorte que si je ne sors pas de cette crise, tu es sans fortune, sans le sou, dans la misère. Voilà mon angoisse, ma lorture.
Il s'arrêta étouffé ; mais au bout de quelques instants il poursuivit :
— Je voudrais tant ne pas te laisser seule. Je t'ai parlé de Radou et de ses espérances ; mais jamais tu ne m'as répondu franchement à son sujet, et je ne t'ai pas pressée, parce que nous avions du temps devant nous, puisque je ne voulais pas te marier avant que tu eusses atteint ta vingtième année. Mais ce lemps, nous ne l'avons plus, et maintenant je dois te presser de me faire cette réponse : que penses-tu de Radou? quels sentiments t'inspire-t-il? l'aecepterais-tu pour mari?
Elle resta assez longtemps silencieuse, les yeux baissés.
— Eh bien, tu ne réponds pas?
— C'est que je veux te faire la réponse franche et sincère que tu désires, et que je la cherche, car lorsque tu m'as parlé de M. Radou je n'ai pas pensé à me demander quels sentiments il m'inspirait et si je l'accepterais pour mari ; rien ne pressait comme lu viens de le dire et j'attendais que ces sentiments parlassent d'eux-mêmes... ils n'ont pas encore parlé.
— Enlin, te déplaît-il?
— Pas du tout ; je le trouve très bien.
— Et... c'est tout.
— Mais... oui ; au moins il me semble ; tu me prends à l'improviste.
— S'il me demandait ta main.
— Père !
Et elle le regarda jusqu'au fond du cœur.
— Réponds-moi, dit il.
Puis d'une voix adoucie, presque suppliante :
— Je t'en prie, mon enfant.
Elle hésita, et enfin, résolument :
— Je lerais ce que tu voudrais.
Il lui prit la main, et fortement il la lui serra, puis la prenant dans ses bras il l'embrassa,
— Envoie chercher Radou, dit-il.
— Père !
— Je t'en prie, envoie-le chercher.
Au bout d'une heure à peu près, Radou arriva, et Hélène, qui s'était placée à la fenêtre de la chambre de son père pour le guetter, le vit entrer dans la cour.
Sans rien dire, elle sortit vivement de la chambre pour aller au-devant de lui, car elle voulait l'entretenir en particulier avant qu'il vît son père et lui adresser certaines recommandations.
On avait introduit Radou dans le salon, et, comme elle entra rapidement, elle le surprit devant la glace où il se regardait en arrangeant pour le mieui les mèches frisées de ses cheveux.
Cela ne le troubla pas; il se retourna parfaitement calme.
— J'aurais demandé à voir monsieur votre père si je n'avais craint d être importun, dit-il. Je suis heureux qu'il ait pensé à me faire appeler. Gomment est-il?
— Très mal.
— Ah I mon Dieu!
— C'est pour cela que j'ai voulu vous voir, afin de vous prévenir, et que, par .un mouvement de surprise ou d'émotion, vous ne l'inquiétiez pas. C'est, avant tout, la tranquillité que le médecin a recommandée.
— Mais que dit le médecin?
— Il trouve l'état très grave.
— Vous l'avez vu en particulier?
— Oui.
— Alors il vous a parlé en toute franchise?
— Je le pense.
— Vous savez, mademoiselle, quels sentiments d'estime affectueuse j'ai voués à monsieur votre père. Ne voyez donc dans mon insistance qu'un intérêt... — il chercha
«on épithète, — douloureux, un intérêt de cœur. Cet état n'est pas désespéré, n'est-ce pas?
Oh ! non.
C'est une maladie de cœur?
— Une attaque asystolique.
— Ah!
— Vous connaissez cette maladie
— Grave, en eflet, très pravc.
— Mais qui n'est pas fatalement mortelle, n'est-ce pas?
Dans son angoisse, c'était elle maintenant qui interrogeait : puisque Radou connaissait cette maladie, il allait lui dire ce que le docteur Graux lui avait peut-être caché.
— Sans doute, répondit Radou; au moins je ne crois pas. Vous savez, je n'ai pas étudié la médecine; on ne peut parler que de ce qu'on sait.
Si Hélène avait été en ce moment capable d'observation, elle aurait remarqué que si Radou ne parlait pas, ce n'était point parce qu'il ne savait pas, mais plutôt au contraire parce qu'il savait.
Ce n'était pas Radou qu'elle regardait, c'était son père qu'elle avait devant les yeux ; c'était à lui qu'elle pensait; c'était pour lui qu'elle était descendue, afin de préparer autant que possible ce qui allait se dire dans cet entretien, qu'elle eût certainement empêche, si elle avait osé as umer une pareille responsabilité.
Certes, la chose était délicate et difûcile; mais les circonstances étaient telles qu'elle ne devait avoir égard qu'au but à atteindre et non aux moyens à employer. Ce n'était pas quand la vie de son f)ère était en jeu qu'elle pouvait se laisser arrêter par quoique ce fût; lui avant tout, lui seul.
— Puisque vous connaissez cette terrible maladie, ditelle résolument et en regardant Radou en face, vous savez aussi, n'est-ce pas, qu'il faut éviter au malade toute cause de contrariété et d'éniotioa? C'est pour cela que je suis venue au-devant de vous...
Il la regarda comme s'il ne la comprenait pas. Voyant qu'il ne lui venait pas en aide, elle continua :
— Pour vous demander, pour vous prier de ne pas
contrarier mon père, de ne pas discuter avec lui, et lors même qu'il vous ferait quelque proposition.., qui ne vous conviendrait pas, de répondre conformément à son désir.
— Mais, mademoiselle...
— C'est un caprice de malade qu'il s'agit de satisfaire, c'est une contrariété qu'il s'agit d'éviter, cela seulement et rien autre chose; sans cela, soyez certain que je ne me permettrais pas de vous adresser une pareille prière.
Ce fut lui, à son tour, qui l'examina, cherchant évidemment à comprendre ce qu'il y avait sous ces paroles, et tout ce qu'il y avait.
Ne le devinant pas, il le demanda :
— Et quelle proposition monsieur votre père veut-il donc m'adresser? dit-il.
— Il vous l'expliquera lui-même, puisqu'il vous a fait appeler pour cela. Quelle quelle soit, ce que je vous demande, c'est de ne pas vous inquiéter de cette proposition elle-même, mais de votre réponse, qui ne vous engagera qu'envers un malade.
Puis, jugeant qu'elle en avait assez dit et incapable j d'ailleurs d'en dire davantage, elle pria Radou de la suivie.
— Mon père pourrait s'inquiéter de mon absence. Elle entra la première dans la chambre.
— M. Radou.
M. Margueritte tendit la main au jeune professeur.
— Merci de votre en.p:essement, mon ami, dit-il. Depuis que M. Margueritte était alité, sa mère s'était
installée près de lui, ou plutôt dans un coin de h chambre, se faisant toute petite, aussi peu gênante que'' possifde, et elle restait là, silencieuse, attendant que sa petite-fille lui demandât quelque chose, car elle n'osait rien faire d'elle-même ni rien proposer, de peur d'être une cause d'embarras, alors qu'elle eût voulu être une aide, de même qu'elle n'osait ni marcher, ni se moucher. Quand Hélène vil Radou assis auprès du lit de sou père, elle alla à sa grand'œère.
— Venez prendre l'air, grand'maman, dit-elle, cela vous fera du bien ; il ne faut pas rester ainsi enfermée.
— Je veux bien, ma fille, dit la vieille femme, qui était très embarrassée, ne sachant si elle devait sortir ou rester; d'une part, désirant ne pas quitter son lils ; de l'autre, se demandant comment on devait se conduire en pareille circonstance, ce qu'elle ignorait et ce qui la rendait malheureuse.
Suivant sa petite-fille et marchant comme sur des œufs, penchée en avant et les bras étendus, elle sortit.
Pendant ce temps Radou avait examiné M. Margueritte attentivement, à fond, sans parler.
— Si je vous ai fait appel r dans l'état où je suis, dit M. Margueritte, vous comprenez, n'est-ce pas, que c'est parce que je me sens perdu.
— Eh quoi, cher monsieur I...
M. Margueritte leva la main pour dire qu'il désirait
n'être pas interrompu :
— Le docteur Graux dit, — au moins il me dit à moi, — qu'il me guérira. Je ne le crois pas; le coup qui m'a frappé a été trop rude ; la lésion que je dois avoir au icœur est trop grave. Voyez mon étoulTement, ma respiration haletante, qui rend ma parole si difficile, si pénible. A cela, ajoutez ce que vous ne voyez pas : le refroidissement des extrémités, la tendance à la syncope, qui est telle que je crois que je vais m'évanouir à chaque instant, et vous comprendrez, — il fut obligé de faire une longue pause pour respirer, — vous comprendrez que je ne peux pas conserver d'illusions, si douces qu'elles me seraient. Je suis perdu.
Radou qui, la première fois, s'était fortement récrié contre cette idée, protesta à nouveau avec berucoup plus d'énergie encore ; c'était impossible; il fallait croire le docteur Graux; l'étoulîement s'expliquait facilement; enfin tout ce que peut dire un homme qui ne veut pas croire, et il n'y avait qu'à regarder, qu'à écouter Radou pour se convaincre que précisément il était cet hotnme.
Bien que M. Margueritte ne fût pas en état de voir ce qui se passait autour delu , il fit cependant cette remarque, mais il se l'expliqua :
— C'est la sympathie, c'est l'amitié que vous avez pour moi, dit-il, qui protesient en vous contre cette pensée que
je suis perdu; vous êtes comme ma pauvre fille, qui ne veut pas admettre l'idée que je vais mourir. Cela me touche vivera^■nt, croyez-le, mon ami, et cet accord entre vous et elle m'est doux; mais malheureusement ce n'est pas ce que nous espérons, ce que nous vou)ons qui se réalise dans un cas comme le mien, et si je vous dis que je suis perdu, ce n'est pas pour vous émouvoir ni pour me plaindre, c'est parce que je le sens. Venons donc au fait pour lequel je vous ai envoyé chercher.
— Celane va-t-il pas vous fatiguer? demanda Radou; nous pourrions peut-être ai tendre.
M. Margueritte le regarda.
— Vous savez que je suis tout à. vous, continua Radou, et quand vous voudrez; ainsi...
— Alors tout de suite. Lors de votre arrivée à Condé et quand nous avons traité la question du mariage, je vous ai demandé d'attendre pour décider cette question. Nous avions à ce moment du temps devant nous. Au moins je le pensais. Aujourd'hui, ce temps me manque- Demain, dans quelques jours peut-être, je ne serai plus là. Avant d'abandonner ma pauvre fille je voudrais avoir assuré sa vie.
L'émotion lui coupa la parole, et un étouffement se produisit.
— Je vais appeler, s'écria Radou en s'empressant de se lever.
Mais de la main M. Margueritte lui fit signe d'attendre ; puis, après quelques instants, il poursuivit :
— Je voudrais avoir assuré sa vie, et c'est pour cela que je vous demande si vos intentions sont toujours les mêmes.
— Mais...
— Il y avait des raisons, continua M. Margueritte, pour différer ce mariage ; maintenant, il y en a pour le hâter; vous les voyez sans qu'il soit besoin que je les explique. Avant que vous me répondiez, je n'ajouterai qu'un mot pour vous faire connaître ma position : si nous avions attendu deux ans, j'aurais pu donner à ma fille une certaine dot et vous verser chaque année une somaie qui
ITaurait complétée ; aujourd'hui, Hélène n'aura rien en se mariant, ni plus tard, car je ne laisse rien. i II avait fait des efforts pour arriver jusque-là; il se tut, jépuisé, haletant.
Radou resta assez longtemps sans répondre, embarrassé, ! hésitant.
— Certainement, dit-il enfin, les yeux baissés, je resjsens aujourd hui pour mmlemoiselle Hélène les mêmes sentiments que j'éprouvais il y a un mois, il y a trois mois. V'ous ne pouvez pas supposer que j'aie changé. Mais si je vous disais que je suis prêt à la prendre pour femme, ce serait reconnaître que je partage vos craintes ; tandis qu'au contraire je suis convaincu qu'elles n'ont aucun fondement, aucun, aucun. Je ne peux pas, vraiment, assumer une pareille responsabilité. Ce serait me faire le complice de la maladie. Voyons, franchement, si je vous répondais : « Je suis prêt », ne croiriez-vous pas plus fermement encore que vous êtes perdu. Tandis que cette réponse que je diffère, que je remets à la semaine prochaine, à un mois, vous prouve par cela-mème qu'elle est différée, que vous n'êtes pas en danger, mais pas du tout, pas du tout.
M. Margueritte le regardait stupéfait, se demandant s'il n'était pas sous l'influence d'une hallucination, s'il entendait réellement des vraies paroles, si Radou était réellement devant ses yeux. Était-ce possible? Et de sa main droite il tàtait, il serrait sa main gauche.
Pendant ce temps, Radou s'était levé et il avait regardé sa montre :
— Voici l'heure de la classe, dit-il, demain je reviendrai vous voir, et si vous le voulez nous reprendrons cet entretien. A demain !
11 descendit l'escalier comme si le feu le poursuivait. Vraiment il l'avait échappé belle ; après la fille le père.
Une gaillarde, la fille.
Un normand madré le père.,
Mais il n'y a pas que les Normands qui sont madrés; les Lorrains le sont aussi et, quand il le faut, ils savent compter.
Et l'heure ayant sonné, il était entré en classe, satisfait de lui et dans les meilleures dispositions.
« Nous avons vu dans la première leçon que pour les composés binaires oxygénés il y a deux cas à distinguer : 1° le composé est basique ou neutre ; 2° il est acide. »
Puis ayant remarqué deux élèves qui bavardaient, il s'était interrompu :
— Je vous prie de ne pas me distraire par votre inattention ; je viens de voir notre cher principal, il est au plus mal ; je suis sorti de chez lui profondément ému, et j'ai besoin de tout mon sang-t'roid pour pouvoir vous faire ma leçon. Je dis donc que, uans le premier cas, le nom du composé se forme de la manière suivante...
Aussitôt qu'elle l'avait vu sortir, Hélène était rentrée près de son père.
Elle l'avait trouvé dans un état de complète prostration, la tète inclinée sur l'épaule gauche, la lèvre inférieure pendante, les bras inertes.
— Cela t'a fatigué.
Pas de réponse.
Mais au bout de quelques minutes terriblement longues pour elle et pendant lesquelles elle s'était anxieusement demandé ce qu'il fallait craindre, il s'était un peu redressé pour la regarder.
Quelle expression désespérée dans ses yeux et sur son visage !
Tout à coup, elle avait vu des larmes couler sur ses joues, et, levant la main, il la lui avait tendue.
— Ah ! ma pauvre fille ! ma pauvre fille !
— Mais qu'as-tu, père? Qu'as-tu? Es-tu plus mal? Il secoua la tète.
— Celait ma dernière espérance ; elle me manque. Il n'est pas l'homme que j'avais cru.
— Eh bien ! père, il ne fiut pas te désespérer pour cela ; il n'y avait pas d'engagement entre M. Radou et
moi. Je ne l'aimais pas et je n'avais accepté ce mariage que pour ne pas te peiner. Dans ces conditions, il vaut donc mieux qu'il ne se fasse pas. Pour moi, je t'assure que je nt-n suis pos du tout fâchée, pas même désappointée.
— Mais tu vas rester seule, sans rien, sans la moindre ressource.
Depuis la veille, elle avait à chaque instant et de toutes les manières combattu cette idée, trouva-it toujours quelque raison nouvelle pour la repousser et pour prouver à son père qu'il n'était pas aussi malade qu'il le croyait.
Mais cette persistance à revenir sans cesse à la même crainte ne montrait que trop qu'elle ne lavait pas convaincu ; mieux valait donc recourir a un autre moyen. ' — Jamais je n'admettrai, dit-elle, que je vais rester seule; mais, quand, par impossible, cela arriverait; quand, tu serais tué, — je ne dis pas par cette maladie, mais par un accident quelconque que nous ne pouvons pas prévoir, — serais-je donc perdue pour cela? Et cette crainte de me laisser seule, qui te torture, serait-elle, en se réalisant, aussi terrible que ta tendresse l'imagine ?
— Hélas!
— Ce qui serait affreux, ce serait le désespoir moral, ce serait île ne plus te voir, ce serait d'être privée de cette tendresse qui depuis mon enfance m'a rendue si heureuse.
Ma'gré l'effort d'énergie qu'elle faisait pour se contenir et ne pas succomber à l'émotion, elle ne fut pas maîtresse, en évoquant cette catastrophe qu'elle disait impossible, mais qu'elle sentait si menaçante, de régler sa voix, qui trembla et qui, à un certain moment, se brisa dans sa gorge contractée. Mais presque aussitôt, se raidissant désespérément, elle continua :
— Je veux dire qu'en dehors de mon chagrin tout ne serait pas perdu : je ne suis plus une enfant ; je ne suis pas infirme ; je ne suis pas incapable de travailler, incapal)le de gagner ma vie. Ce que tu m'as appris me servirait à quelque cho-e ; j'en sais assez pour doimer des leçons ; j'ai mes diplômes ; tu vois bien que je ne mourrais pas de faim.
— A dix-neuf ans ! Ah ! ma pauvre fille, quels remords de n'avoir rien fait pour toi !
— Tu as tout fait, puisque tu m'as mise à même de pouvoir faire. Quand il le faudra je serai forte et courageuse, je te le promets, je te le jure I
Et lui prenant la main, elle la lui baisa comme pour sceller ce serment, que le danger suspendu au-dessus de son père et qu'elle voyait prêt à s'abattre rendait si solennel.
— Tant de beauté! dit-il, suivant évidemment sa pensée intérieure bien plus qu'il ne répondait à ce qu'elle avait dit.
11 s'établit un moment de silence, et pendant quelques instants il resta penché en avant, s'efforçant de faire entrer un peu d'air dans sa poitrine, car rétoiiffement augmentait sensiblement, en même temps que la pâleur de sa face et que lanxiété du regard.
— Partout où se portent mes yeux, dit-il, je ne vois que dangers pour toi. Ah .'j'étais trop fier de ta beauté. Et ta pauvre grand'mère que deviendra-t-ellef
— • Mais ne serai-je pas la ?
— Oui, n'est-ie pas, tu me remplaceras.
— Oh ! je te le jure.
La porte s'ouvrit, le docteur Graux entra.
— Ëh bien, dit-il après avoir examiné son malade, je vois avec plaisir que nous allons mieux.
— Vous trouvez, docteur ?
— C'est évident.
— Moi, je ne me sens pas mieux; au contraire, j'etouffe, il me semble qu'à chaque instant je vais me trouver mal.
— Eh bien, quand cela arriverait, il ne faut pas vous en inquiéter.
Mais avec Hélène, qui l'accompagna, il ne garda pas cette assurance.
— Cela ne va pas, dit-il, le cœur ne se calme pas; monsieur votre père a donc éprouvé des émotions, des contrariétés?
~ Oui.
— Il faut empêcher cela à tout prix
— Je l'ai tenté, je n'ai pas pu.
— Si nous avons de nouvelles syncopes, je ne réponds de rien.
— Ne peut-on pas les prévenir ?
Il secoua la tète.
— Si elles se présentent, dit Hélène tremblante, qu& faudra-t-il faire ?
— Espérons qu'il no s'en présentera pas.
— Mais s'il en survient une ?
Il hésita un moment.
— Vous m'enverrez chercher.
Hélène n'en écouta pas davantage, et elle remonta vivement, ayant hâte d'être auprès de son père, pleine de craintes, voulant être la, quoiqu'elle ne sût pas ce qu'elle pourrait faire si une syncope survenait.
La soirée se passa sans com|ilications nouvelles; cependant l'état général parut s'atigraver,
La nuit aussi fut extrèmemenl pénible pour le pauvre malade, accablé par le sommeil, et qui se réveillait à moitié étouffé aussitôt qu'il s'endormait.
Installée près de lui, contre lui, Hélène ne le quittait pasdes yeu.v. Vers le matin elle le vit se renverser sur ses oreillers et laisser aller sa tête comme il l'avait fait plusieurs fois déjà en s'endormant.
Cependant ce n'était pas le même mouvement.
Effrayée, elle voulut lui soutenir la tête : il ne bougea pas.
— Père ! s'écria-t-elle, père !..,
Elle lui mit la main sur le cœur, mais elle ne le trouva pas. Elle écoula, se collant l'oreille sur sa poitrine. Elle n'entendit rien.
— Père, réponds-moi 1
Puis, instantanément, le sentiment de l'horrible vérité l'étreignant :
— Père, dis-moi adieu...
11 était mort. Et cet adieu qu'elle lui demandait, il n'avait pas pu le lui donner.