‹ SéductionChapitre 7 sur 7 · ntra vivement dans la classe et, allant au poêle qui · texte numérisé non relu

ntra vivement dans la classe et, allant au poêle qui

roiillait :

— Approchez-vouâ, dit-il; asseyez-vous là.

Klle nel'avaitjamaisentendu parler si djucement;quaat aux élevés, elles étaient stupéfaites. La sœur Philogoue était, indignée, la siKur Arabroisine interdite.

il s'adiressa à cell'-ei :

— Vous d vez avotir de la tisane chaude? dit-il? Donnez-en une lasse a nî;adt.moiselle Margueritte. C'est une abomination de l'avoir laissée dehors par ce temps.

Pais il sortit, tandis que la sœur Ambro sine donnait à Hélène, presque tendrement, une tasàe de tisane, comiae l'avait ree numandé le vicaire.

A» bout de quelqu^-s minutes il rentra ; Hélène ue toussait plus, file ne tremblait plus.

Ce uélait plus le raènie ho-noime; il avait repris son air dur et violent.

— Allons, la maîtresse «l'école, dit-il sar.s la segarder, surveillez vos élèves, n'est-ce pas? au travail.

rv

Bien souvent Hélène s'était demandé quel homme était le vicaire, ne comprenant rien aux contradictions qu'elle remarquait en lui. Pourquoi semblait-il quelquefois vouloir la foudroyer de ses regards furieux? Pourquoi au contraire, d'autres fois ses yeux s'adoucissaient-ils comme s'ils exprimaient des sentiments de sympathie et de tendresse.

Après la tasse de tisane, ces questions se posèrent devant elle plus pressantes encorp: comment avait-il été si prévenant en la voyant souffrante, et comment avait-il pu être si brutal aussitôt qu'elle n'avait plus toussé ni tremblé ?

Il y avait là un mystère qu'elle était malhibile à démêler, et la seule conclusion à peu près raisonnable à laquelle elle arrivât, après avoir tourné et retourné les questions qu'elle s'adressait, était qu'on connaissait mal l'abbé Périchard, et qu'en le représentant comme un homme dur on se trompait : dur, il ne l'était que par parti pri^, parce qu'il croyait devoir l'être pour une raison ou pour une autre ; au fond, c'était un bon, un tendre ; et si avec elle il exagérait encore sa dureté, c'était parce qu'il poursuivait un but, qui était de l'obliger à quitter Yvranches.

Ce n'était point pendant les heures de classe qu'Hélène réfléchissait ainsi : elle était alors entièrement à ses élèves, sans distraction, leur donnant tout son temps, toute son intelligence, toute son application.

Ce n'ét lit même pas lorsque, sa classe terminée, elle remontait à son logement, car alors elle trouvait là sa grand'mère, et l'attitude de celle-ci ne lui laissait pas sa liberté d'esprit. Depuis qu'elles étaient à Yvranches la vieille femm ■ n'avait pas formulé une plainte véritable, et à l'exception de son mot qu'elle répétait souvent : « C'est bien malheureux d'être en guerre avec les prêtres », elle ne disait rien; mais son air résigné, ses soupirs, ses muettes lêveries, ou bien l'espèce de rage avec laquelle elle reprenait tout à coup son tricot parlaient pour elle.

Mais c'était avec ses pensionnaires quand, le dimanche après vêpres, le jeudi après le déjeuner, elle s'en allait droit devant elle, au hasard, à travers les prairies et les bois.

Tout d'abord elle avait choisi pour but de ses sorties la route de Condé, qui était abritée du vent du nord par une colline, couverte de bruyères, de sorte que, même par les froides journées d'hiver, on pouvait se promener là en prulilant du moindre rayon de soleil. La roule se prolongeait au loin, bordée dun côté par cette colline, de l'autre par des herbajies, dont la séparaient des haies de houx et de buis, qui, en cette saison d'hiver, lui faisaient un cadre de verdure aussidouxpour les yeux que réjouissant pour l'esprit. Elle n'aurait jamais abandonné :e lieu (Je promenade, qui lui^ plaisait, si pour y venir bile n'avait point dii passer devant la maison de M. Lebeurier.

; Tant que la saison avait é é rigoureuse, Hélène n'avait boint été exposée à rencontrer le notaire qui aimait inieux rester au coin de son feu que de se promener Jans son jardin ; mais un jour que le temps s'était adouci et que brillait un soleil printanier, elle avait été 3rise par lui au passage et il avait voulu l'accompagner.

De ce jour e'ie n'était plus revenue sur la route de Zlondé, et autant que possible elle avait changé sa pro- "nenade de façon à ne jamais pouvoir être rencontrée, le eudi où elle avait été le dimanche, et le dimanche où ;lle avait été le jeudi.

Cependant il y avait un endroit où elle revenait plus (ouvent qu'à tout autre, et cela autant parce qu'il lui îlaisait que parce qu'elle s'y croyait à l'abri des pourluiles du notaire. C'était une ancienne sablière, située i douze ou quinze cents mètres d'Yvranches, à mi-côte lans une lande, et où l'on arrivait par des chemins si nauvais, si coupés d'ornières et de fondrières, que le lolaire, assurément, n'aurait jamais l'idée d'y risquer .68 bottes, toujours bien cirées. Point de maisons aux :nvirons, pvMut de prairies où les servanles pouvaient 'enir traire leurs vaches ; mais une lande maigre dans aquelle un berger amenait seulement de loin en loin

ses moutons. Quand il n'était pas là et qu'on n'entendait pis son brrr, personne: la solitude et le désert. Elle aimait cette solitude. Pendant que ses élèves jouaient autour d'elle dans la lande, elle pouvait rester dans quelque coin de la carrière, au milieu des sables jaunes et rouges qui glissaient autour d'elle, et là, assise sur une pierre ou sur une touffe de bruyère, elle pouvait respirer et rêver librement.

Et l'un ne lui était pas moins agréable que l'autre.

Il lui était b m, après avoir, pendant toute la semaine vécu dans l'atmosphère de sa classe, de se retremper dans le plein air.

Il lui était doux, après avoir tenu son attention appliquée du matin au soir, de laisser s'envoler son esprit.

Personne à surveiller, personne pour la surveiller ; point de figure chagrine autour d'elle, point de plaintes muettes, point de reproches étouffés ; elle pouvait sortir d'elle-même et aller chercher dans le monde de TiiHagination ce que la réalité ne lui donnerait jamais.

Un jour, en rentrant au village, elle avait rencontré le vicaire dans le chemin de la sablière; mais de l'abbé Périchaid elle n'avait à craindre que de mauvaises paroles, et il n'était pas probable qu'il vînt là pour lui en adresser- Cette rencontre était due au hasard évidemment ; elle n'avait donc pas a s'en préoccuper.

Jamais elle ne reverrait l'abbé Périchard à la sablière, sans doute. Mais elle se trompait. Quinze jours après, elle crut apercevoir à travers les broussailles, à une grande distance, une forme noire, quelque chose comme une soutane. Elle regarda plus attentivement, c'était bien le vicaire, qui, se croyant caché dans un fourré d'épines et de genêts, restait là à l'observer.

Pour la surveiller sans doute ? Pour voir si elle ne donnait point là ses rendez-vous ?

Cette idée la fit sourire mélancoliquement.

Faisant comme si elle n'avait pas vu le vicaire, elle demeura à la place où elle s'était assise. Seulement ce jour-là elle ne rêva pas librement comme à l'ordinaire ;, sa journée était gâtée ; le vicaire occupa son esprit.

Le temps s'écoula. Deux ou trois fois les élèves d'Hélène

se rapprochèrent d'elk en échangeant quelques mots ; le vicaire ne liouiroa pas ; quand Hélène regardait de son côté, elle voyait toujours la même forme noire dans le fourré.

Cependant il arriva u i moment où elle ne vit plus rien et elle crut qu'il était parti.

Mais au bout de quelques minutes elle l'aperçut dans le chemin, marchant lentement, comme s'il se dirigeait vei ■; elle Puis tout à coup il s'arrêta, puis brusquement il se retourna en arrière ; puis bientôt il revint, et cette fois jus(7u'à elle.

Il la salua. Jamais elle n'avait vu un homme aussi irré- S'Mu, aussi embarrassé ; mais, chose curieuse qui la frajipa, elle ne trouvait point en lui ces regards durs et violents qu'il fixait ordinairement sur elle ; au contraire, il y avait dans ses yeux une expression de douceur qu'elle n'avait jamais remarquée, pas même le jour de la tasse de tisane.

Durant assez longtemps ils demeurèrent sans rien dire en f.ice l'un de l'autre .

Ce fut lui qui à la fin se décida :

— Et bien, dit-il durement, vous ne voulez donc pas quitter Yvranches, mademoiselle ?

— Je ne peux pas.

Il changea de ton et se fit presque tendre.

— Vous ne pouvez pas... parce que vous ne voulez pas, et vons ne voulez pas parce que des considérations mond lines vous reti nnent.

— Mon devoir.

' — Je reconnais qu'on ne s'y est peut-être pas bien pris avec vous; vois n'êtes pas une femme qui cède à la vio- ! -^"e ; mais à la douceur? si l'on vous représentait qu'il de l'intérêt de tous .. aussi bien que du vôtre, de • 1 lit rYvranches ? Si je vous demandais de partir? Si je vuus en priais ?

— Vous ?

— Oui, je vous en prie, partez I je vous en supplie.

— C'est impossible !

— Je vous le dema-ide en grâce, parlez ! partez ! LI le n'aurait jamais supposé que cethom.ne si dur était

capable de mettre tant de douceur dans sa roix, tant d'émotion dans son regard.

— Certes, dit-elle, je voudrais faire ce que vous me demandez ; mais réfléchissez, vous sentirez que cela est impossible.

Un brusque changement se fit dans sa physionomie.

— Vous ne voulez pas ! s'écria-t-il furieusement, eh bien ! nous aurons raison de vous quand même: vous partirez ! vous partirez !

Tournant sur ses talons, il s'éloigna, il se sauva à grands pas.

Il était écrit que plus elle verrait le vicaire, moins elle le connaîtrait.

Après leur entrevue à la sablière, le mystère qu'elle avait vainement cherché à percer devint pour elle bien plus obscur encore.

Pourquoi rester ainsi embusqué dans un fourré à l'observer?

Pourquoi se cacher?

Pourquoi cette douceur?

Et pourquoi cette fureur ?

S'il ne s'était agi que de questions théoriques, elle les eût sans doute examinées moins vivement ; mais il n'y avait pas que delà curiosité dans son cas, il y avait son intérêt.

La première fois que le vicaire l'avait menacée, l'effet ne s'était pas fait attendre.

Qu'allait-il se passer maintenant, et comment réaliserait-il les paroles que la fureur lui avait arrachées :kNous aurons raison de vous quand même ?»

11 lui avait déjà fait bien assez de mal ; qu'allait-il inventer de nouveau pour l'obliger à partir.

Par où pouvait-il la frapper encore et plus cruellement qu'il ne l'avait fait jusqu'à ce moment?

Sans être dévote de profession, sa grand'mère avait des sentiments religieux et deux fois par an elle communiait : à la fête de sa patronne, sainte Justine, et à Pâques.

A l'approche de cette fête, la vieille femme avait été à confesse et c'avait été le vicaire qui l'avait reçue h son tribunal; c'était (lonclui qui était son confesseur. Lorsqu'en revenant elle avait dit à sa petite fille que c'était l'abbé Périchard qui l'avait confessée, Hélène n'avait point été rassurée, elle eût préféré le curé, mais elle n'avait pu rien dire.

Bien qu'on ne fût pas encore tout près de Pâques, elle avait vu sa grand'mère, cinq ou six jours après l'aventure de la sablière, se rendre à l'église à une heure où il n'y avait point d'office, mais elle ne s'en était point autrement tourmentée.

La semaine suivante, à la même heure, la bonne femme était retournée à l'église, puis la semaine d'après elle y était retournée encore.

Cela devenait inquiétant.

Son état moral ne l'était pas moins, et il n'y avait qu'à la regarder, qu'à l'écoutef pour comprendre qu'il se passait en elle quelque chose de grave.

Jamais elle n'avait soupiré ni aussi souvent, ni aussi fort; c'était à ce point que la petite Rosalie, qui ne laissait rien passer sans le relever, manquait rarement de lui demander si elle n'était pas malade.

Jamais elle n'avait regardé Hélène avec des yeux plus tristes, plus chargés de plaintes muettes.

— C'est bien malheureux ! murmurait-elle toujours. Hélène se gardait de demander ce quiétaitmalheureux,

car elle savait la réponse : « D'être en guerre avec les prêtres» ; mais la petite Rosalie n'observait pas la même réserve.

— Qu'est-ce donc qui est malheureux, madame Margueritt ■ ? demandait-elle de son air à la fois futé etsainteuitouche.

— Cela ne te regarde pas.

— Mais si, cela me regarde!

— Je te dis que non.

— Et moi je vous dis que si, d'abord parce que cela me fait de la peine que vous soyez malheureuse ; et puis quand vous avez du chagrin, la soupe est moins bonne.

Hélène se demandait si elle devait l'interroger; mais, tout bien examiné, elle n'eu faisait rien, retenue par cette

raison qu'il était inutile de .provoquer des plaintes qu'elle était impuissante à calmer.

Tout ce qu'elle pouvait, c'était adoucir autant que possible ce chagrin et elle s'y employait sans se lasser ou se rebuter, ingénieuse au contraire à trouver des bonnes paroles, des prévenances, mais, quoi qu'elle fit, ne réussissant pas à faire passer un sourire dans ce regard désolé.

Quelques semaines s'écoulèrent ainsi, toutes aussi sombres, et toujours la grandmère se rendit à l'église aux heures où ne se célébraient pas les offices.

Ou approchait de la semaine sainte, c'est-a-dire du moment où madame Margueritte devait communier. Le dimanche de la Passion elle se montra plus préoccupée encore que de coutume, et quand Hélène, après vêpres, se prépara à faire sa promenade habitu>-lle avec ses élèves, elle lui demanda si elle rentrerait de bonne heure.

— Quand vous voudrez, grand'maman.

— C'est que j'ai à te causer.

— Je puis ne pas sortir.

— Non, mais ne rentre pas tard, et laisse les petites dans la classe.

Hélène n'insista pas. Seulement elle ne lit qu'une courte promenade. Une heure après son départ, elle était de retour.

— Me voici, grand'mère. Les élèves sont en bas, on ne nous dérangera pas.

Cependant madame Magueritte ne commença pas tout de suite ; mais elle regarda sa petite-fille en soupirant, murmurant tout bas :

— Hélas ! mon Dieu, hélas !

Hélène ne fit rien pour la presser.

Enfin la vieille femme se décida :

— Ce que j'ai à le dire et qui me fait grand deuil, car enfin je n'ai pas à me plaindre de toi, c'est... (elle hésita) c'est qu'il faut que nous nous séparions.

— Nous séparer, grand'mère !

—Il le faut.

— Que vous ai-je fait, grand'mère? De quoi vous plaignez-vous?

— Tu ne m"as rien fait.

— Alors?

— Ma conscience ne me permet pas de m'associcr à toi dans ton œuvre.

Hélène jusque-là n'avait rien compris à ce que sa grand'mère lui annonçait. Maintenant tout s'expliquait: ce que sa grand'mère voulait, ou plutôt ce qu'on lui faisait vouloir, et quels étaient ceux qui la poussaient. Cette phrase seule, répétée par une bouclie qui ne la comprenait pas, portait avec elle la marque de son auteur; ce n'était pas le langage naturel d'une paysanne.

Comme Hélène ne répondait rien, la grand'mère continua :

— J'ai soixante-quinze ans, je peux être appelée devant Dieu d'un moment à l'autre. Je me sens, ma lille, la santé n'est plus ce qu'elle était ; je ne dis rien, mais chaque jour je baisse, et vite. Si je suis frappée, je veux mourir en paix avec le bon Dieu.

— Mais, grand-mère, est-ce que je vous ai jamais contrariée pour cela?

— Je ne peux pas faire mon salut près de toi.

— Pourquoi?

— Je ne le peux pas.

Hélène insista ; sa grand'mère se contenta de répondre à plusieurs reprises : « Je ne le peux pas. »

Quoiqu'elle voulût pousser la modération à l'extrême, Hélène perdit patience :

— C'est M. l'abbé Périchard qui vous a dit cela? s'écriat-elle. Voilà donc i ourquoi depuis quelque temps vous alliez si souvent à l'église : il refuse de vous faire faire vos Pâques, n'est-ce pas ?

La grand'mère ne répondit pas ; mais regardant sa petite lille en secouant la tète tristement.

— Voilà comment tu parles des messieurs prêtres ; s'écria-t-elle.

Ce futautourd'Hélène de ne pas répondre directement! à quoi bon d'essayer une justification ?

— Et où voulez-vous aller? demanda-t-elle.

— Chez les dames de Saint-Joseph, où l'on m'emploiera

à la lingerie comme on me l'avait proposé ; puisqu'il] faut travailler, mieux vaut là qu'ailleurs. I

— Trouverez- vous là les soins et l'affection que vou^ trouvez ici, grand'mère? !

— Je ne dis pas ça, car c'est vrai que tu as toujours été bonne pour moi ; mais j'y vivrai en paix avec le bon Dieu, prête à paraître devant lui.

Hélène avait bien des choses à répondre ; mais il ne lui convenait pas de les dire ; elle aurait été obligée de parler d'elle et de ce qu'elle avait fait pour que sa grand'mère ne vécût pas isolée.

— Alors, grand'mère, vous voulez m'abandonner ?

— Je ne le voudrais pas, il le faut ; et puis tu u'as pas besoin de moi ; je te suis une charge ; je ne te sers à rien. Seule, tu seras plus heureuse.

— Heureuse !

— Je veux dire qu'il te sera plus facile de vivre ; comment ferais-tu si j'étais prise par la maladie ou paralysée par les infirmités.

— Il me semble que ce n'est pas à cela qu'il faut penser, mais au chagrin de la séparation.

— J'y ai pensé, mais j'ai pensé aussi à mon salut ; tu ne sais pas ce que c'est que d'avoir soixante-quinze ans et de penser qu'on peut mourir damnée.

Hélène ne pouvait rien répliquer à cette peur de la damnation ; ce n'était pas ce qu'elle dirait qui pouvait combattre les inquiétudes qu'on avait semées et cultivées dans cette conscience de vieillard ; il ne lui restait qu'un appel à faire, elle le tenta :

— Encore un mot, grand'mère: est-ce là ce que votre fils que vous aimiez et en qui vous aviez foi, est-ce là ce que mon père avait voulu 1 En pensant à nous séparer, ètesvous fidèle à sa mémoire ?

La vieille femme fut émue, des larmes montèrent à ses yeux :

— Oh! mon pauvre fils, dit-elle.

Et elle se m;t à pleurer.

Hélène crut qu'elle avait vaincu, elle continua ; mais bientôt sa grand'mère ne lécouta plus ; au lieu de lui ré-

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pnndre elle se mit à remuer les lèvres comme si elle récil^iit une prière tout bas.

Une fois qu'Hélène, après avoir longuement réfléchi, vit à pi^u près clair dans la situation que sa grand'mère venait de lui révéler, son plan fut arrêté.

L'abbé Péricbard avait pris un chemin détourné pour lattaquer, elle en prendrait un détourné aussi pour se dé endre contre l'abbé Péricbard ; il avait appelé un allié à son ai e, elle en appellerait un aussi.

Car il ne lui était même pas venu à lapensée qu'elle pouvait laisser partir sa grand'mère ; accepter que la pauvre vieille femme allât chez les sœurs de Saint-Joseph eût été une lâcheté et, ce qui était autrement grave à ses yeux, c'eût été un crime envers son père. L'argument de sa grand'mère : « Je te suis une charge ; j.e ne te sers à rien, seule tu seras plus heureuse », ne l'avait touchée en rien; et elle avait élé sincère en répondant que ce n'était pas à cela qu'il fallait penser. Il n'y avait qu'une considération qui eût p ise sur elle : la volonté de son père mourant ; et puisque cette vol nié avait été qu'elle vécût avec sa grand'mère, elle devait par tous les moyens empêcher la. séparation que cherchait l'abbé Péiichard.

— Et quand voulez-vous partir, grand'mère ? demandât-elle.

— Aussitôt que cela sera possible, car les sœurs ont besoin de moi, et si je ne vais pas chez elles, elles disposeront de la place qu'elles me destinent.

— Mais ne me laisserez-vous pas au moins quelque» jours pour m'babituer a celte idée de séparation qui me surprend si brusquement ? Vous ne pensez pas, n'est-il pas vrai, que je peux vous laisser partir sans un grand chagrin '

— Moi aussi cela me fait du chagrin, mais il le faut.

— Le faut-il immédiatement, dès demain?

— Dès demain, je ne dis pas, car je ne veux pas te faire de la peine, et puis je ne veux pas non plus te laisser dans

l'embarras à cause de tes pensionnaires car ilva te falloir quelqu'un pour me remplacer.

— Eh bien alors, ne partez pas... Je veux dire ne partez pas tout de suite ; on tient assez à vous faire entrer chez les sœurs de Saint-Joseph pour que ces dames ne disposent pas, comme vous le craignez, de la place qu'elles vous destinent.

— Enfin, je voudrais partir avant Pâques.

— Eh bien, avant Pâques, c'est entendu, si d'ici là vous ne changez pas d'idée et si je ne peux pas vous décider à rester.

— Je le voudrais... je ne peux pas.

— Vous n'avez parlé à personne de votre intention de nous séparer.

Elle hésita.

— J'entends en dehors de M. l'abbé Péricha rd, dit vive ment Hélène, qui comprit la cause de cette hésitation.

— A personne.

— Eh bien, n'en parlez pas encore, je vous prie. Après l'avoir quittée, Hélène descendit au jardin où

jouaient ses pensionnaires; mais elle ne resta pas avec elles : sortant aussitôt, elle se rendit chez le curé.

Elle n'était pas retournée chez lui, car l'abbé Houel, ne llii ayant pas rendu sa visite, elle n'avait pas cru qu'elle était obligée à lui en faire une nouvelle : elle l'avait vu à l'église, au confessionnal et aussi au catéchisme, où il paraissait de temps en temps, pour dire aux enfants ; « Allons, mes enfants, c'est très bien, contin ez ! » et leurs rapports s'en étaient tenus à cela.

Ce fut la même bonne au teint fleuri qui vint lui ouvrir la porte et qui l'introduisit dans un atelier où l'on entendait le ronflement d'un tour; quand le curé n'était pas dans sa bibliothèque occupé à lire, il était dans son atelier où il s'amusait à tourner des ronds de serviette et des boites qu'il offrait à ses amis. Un tablier en serge verte devant lui, les manches retroussées, tète nue, ses lunettes sur le nez il était justement en train de percer un manche de porte-plume qu'il destinait à une loterie de charité.

— Gomment, c'est vous, mademoiselle Marguerilte.

— Pardonnez-moi de vous déranger, monsieur le curé.

— J'espère que vous n'avez pas d'affaire, au moins? ditil (lu;i ti'n inquiet.

— Au contraire.

— Voilà qui est fâcheux ; je vous avais bien recommandé cependant de les éviter.

— J'ai tout fait pour cela.

— Je sais bien ; je n'ai pas de reproches à vous adresser... au moins pour le passé.

— Ce n'est pas ma faute.

— C'est toujours notre faute quand nous avons une affaire: il n'j- a qu'à céder.

— Je ne peux pas céder.

— Vous ne pouvez pas, vous ne pouvez pas.

— Vous allez en juger vous mijaie.

— Ksl-ce qu'il faut réelleiuent que je vous écoute?

— (.)ui, monsieur le curé.

— C'est grave.

— Très g ave.

— Voila qui est fâcheux,

— Au moins cela est grave pour moi.

— Alors...

L'abbé Houel n'acheva pas ; mais son geste dit clairement que si cette affaire n'était grave que pour Hélène, cela la rassurait.

— Je vous écoute.

Et après avoir fait tomber la poussière d'ivoire qui blanchissait son tablier, il s'assit commodément dans un fauteuil.

Hélène, sans détails inutiles, mais aussi sans rien omettre d'essentiel, lui raconta ce qui s'était passé entre elle et le vicaire à sa sablière

— Eh bien! en quoi cela me regarde-l-il? demanda le curé.

— Attendez, monsieur le curé.

Et de la mèmemanière, maisen insistant sur les raisons

de cœur qu'elle avait pour garder sa grand'mère avec lie, elle raconta aussi la résolution dont celle-ci venait de lui faire part.

Quand elle fut arrivée au bout de son récit, le curé la

regarda en homme qui ne comprend pas qu'on l'ait choisi pour lui raconter une pareille histoire.

— Et que voulez-vous de moi, mon enfant? dit-il sans impatience et d'un ton de bienveillance.

— Admettez-vous, monsieur le curé, qu'on soit damné par cela seul qu'on vit avec moi ?

— Non, mon enfant.

— Eh bien, monsieur le curé, j'attends de vous que vous disiez cela à ma pauvre grand'mère, affolée par la peur.

— Quelle affaire, mon enfant!

Hélène s'attendait à cette exclamation, car toutes les fois qu'il y avait quelque chose à faire c'était pour le curé une affaire.

— Je n'ai pas autorité pour parler à ma grand'mère sur un pareil sujet, dit-elle, tandis qu'un mot de vous, monsieur le curé, un seul calmera tout de suite ses tourments.

— Je ne suis pas son confesseur ; c'est à son confesseur de lui dire ce mot.

— Vous êtes le curé de cette paroisse, son curé.

— Certainement, certainement ; mais c'est la justement. ce qui m'impose une grande réserve. Vous comprenez, mon enfant, que les droits de chacun doivent être respectés, ceux du vie lire aussi bien et même mieux que ceux du curé; sans cela c'est le désordre et l'anarchie. Vous avez donc eu tort, ma fille, continua le curé, de penser que je pouvais en cette alîaire intervenir auprès éè votre grand'mère. C'est votre crainte d'être séparée d'elle^ c'est votre affection pour elle qui vous ont égarée. J comprends cela.

— Mais je ne peux la laisser partir.

— ■ Certainement, certainement, j'entre dans vos raisons ;

seulement vous devez aussi entrer dans les miennes: vous ne pouvez pas la laisser partir ; moi je no peux rien pour la retenir, c'est-à-dire que je ne peux qu'une chose: vous donner le conseil de vous adresser à M. l'abbé Périchard.

— ■ Mais c'est M. l'abbé Périchard qui a jeté ces crainl . s dans la conscience de ma pauvre grand'mère.

— Qu'en savez- vous? Il ne faut pas dire cela : en paroles, comme en pensées, comme en actions, il faut de la modération.

A ce moment, la servante ouvrit la porte de l'atelier, et sans parler elle lll une révérence.

Aussitôt ! abbé Houel se leva avec vivacité.

— C'est mon dîner qu' n m'annonce, dit-il; vous savez, un canard rôti natlend pas ; il faut qu'il soit mangé brûlant, ou bien la graisse exsudée empèchi^ le sel et le poivre de pénétrer la chair. Voyez mon vicaire.

Ce fut seulement quand elle se trouva dans le vestibule, reconduite rondement parla gouvernante du curé, pressée de servir son canaid à point, qu'Hélène comprit combien elle avait été naïve de s'imaginer que l'abbé Houel pourrait se décider à intervenir entre le vicaire et elle : « Quelle afi'aire ! » Il s'en était dibarrussé comme il avait pu, de cette alîuire, qui menaçait de lui fairje manger son canard refroidi.

Au moins lui devait-elle de la reconnaissance pour sa franchise, car il eût pu lui répondre qu'il parlerait à son vicaire, et assurément il n'en aurait rien fait ; le courage et l'autorité lui auraient manqué pour cela.

La gouvernante du curé lui avait refermé la porte sur les tal ns ; sans hésiter, mais avec une poignante émotion, Hélène alla tout de suite sonner ù. la porte du vicaire.

Ce fut l'abbé Périchard qui vint lui-môme lui ouvrir.

En voyant qui se présentait, il eût un mouvement de recul ; mais presque instantanément il revint en avant, et, avec un visage adouci, un sourire vague surles lèvres, il lui fit signe de la main qu'elle eût à entrer.

Il la conduisit dans la salle où elle était entrée lors de sa première visite ; sur la table en bois blanc on voyait un encrier, des plumes et des papiers :

— Veuille? vous asseoir, mademoiselle.

Elle lut Irappée de l'accent rauque de la voix, et comme

elle levait les yeux sur lui elle remarqua qu'il était d'une pâleur livide et que ses mains étaient agitées par un tremblement.

Ils étaient assis en face l'un de l'autre, le vicaire tournant le dos à la fenêtre, elle par conséquent recevant le jour en face.

Ils restèrent ainsi sans parler, et bien qu'Hélène tînt les yeux baissés, elle sentait ceux du vicaire sur elle ; dans le silence elle l'entendait respirer d'un souffle haut et pressé.

Plus ce silence se prolongeait, plus il devenait difficile.

Hélène comprenait que c'était à elle de commencer, puisqu'elle venait demander quelque chose qu'elle devait expliquer ; mais elle ne savait comment aborder cet entretien ; l'attitude du vicaire la paralysait.

C'était son habitude de tenir ses yeux levés en parlant et de les fixer sur celui à qui elle s'adressait; elle crut que si elle agissait ainsi, cela la mettrait un peu plus à l'aise : i Ile regarda le vicaire.

Jam ;is elle n'avait vu sur son visage une pareille espression de douceur et de langueur, dans ses y -ux un tel trouble, de sorte qu'au lieu de se rassurer elle fut encore plus émue.

11 fallait cependant qu'elle parlât; mais comment ne l'en pressait-il point, lui d'ordinaire si impatient?

Tout au contraire il semblait qu'il se complût dans ce silence et qu'il eût plaisir à le prolonger.

Cependant, tout à coup, elle le vit changer de visage, Son front se plissa, ses sourciis se rejoignirent et ce fut la colère que son regard exprima :

— Eh bien, mademoise le, dit-il durement, j'attends ; nous n'allons pas rester ainsi, sans doute. Que me voulezvous? pourquoi venez-vous chez moi?

Hélène n'avait plus à hésiter :

— Pour vous parler de ma grand'mère.

C'était le mot difficile a dire; une fois partie, elle continua :

— Ma grand'mère vient de m'annoncer qu'elle était obUgée de me quitter parce que sa conscience ne lui per-

mettait pas de s'associer plus longtemps à moi dans mon (puvre. Je connais ma grand'nièie, je connais ses idées •lussi bien que sa façon habituelle de s'exprimer : c'est vous dire qu'en l'entendant me p irler ainsi j'ai tout de suite compris qu'elle n'était qu'un écho, et que ce qu'i Ile me disait elle le répétait : cela n'était d'elle ni pour le fond, ni pour 1 1 forme. Mai> le coup n'en fut pas moins cruel. Ma grand'mère est ma seule parente; sans elle je suis seule, sans amis, sans personne à aimer, sans personne qui m'aime.

— Je croyais, dit le vicaire d'une voix adoucie, que vous aviez un oncle et une tante?

— Il est vrai, mais ma tante ne considère comme faisant partie de sa famille que ceux de ses parents qui sont heureux : j'ai été sa nièce, je ne la suis plus. Comme je vous l'ai dit, je n'ai que ma grand'mère.

Le vicaire ne broncha pas; voyant qu'il ne disait rien, Hélène poursuivit :

— Vous seriez l'homme que j'ai cru en arrivant à Yvrauches que je ne vous tiendrais pas ce langage...

— El quel homme avez-vous donc cru que j'étais?

— Un homme implacable.

— Et qui vous a dit que je n'étais pas cet homme.

— Vous.

De nouveau la physionomie du vicaire changea et se fit

brutale.

— Quand vous ai-je dit cela, je vous prie, mademoiselle?

— Quand vous m'avez fait donner une tassé de tisane par la sœur Ambroisine,

— Vous toussiez.

— L'homme implacable ne s'en serait pas aperçu; vous l'avez dit aussi dans la sablière quand vous m'avez demandé de quitter Yvranches.

— Je voulais prévenir ce qui arrive maintenant.

— Ce sont ces atti;nti 'ns, c'est aussi bien d'autres petites remarques que j'ai pu faire qui m'ont dit que je pou- (rais m'adresser a votre cœur.

III la regar^la avec les yeux troublés qu'elle lui avait déjà rus; puis brusquement il se leva, s'écriant :

— Non, pas à mon cœur, pas à mon cœur ; je dois vous faire partir d'ici et vous partip-z.

— Contre moi tout ce que vous voudrez, je comprenils que vous le fassiez, puisque vous me poursuivez comme une ennemie ; mais contre ma grand'mère, non, monsieur l'abbé, vous ne ferez rien. Que je sois coupable à vos yeux, je le comprends, et cela explique, cela justifie peutêtre la lutte que vous avt^z entreprise pour me chasser d'ici. Mais ma grand'mère, àt-, quoi est-elle coupable? Qu'a-t-elle fait? Rien. Alors pourquoi la poursuivez-vous aussi ? Pou'-quoi voulez-vous la faire payer pour moi? Car elle [layera, la piuvre femme. Vous sentez bien qu'elle ne trouvera pas dans un couvent ce que je peux lui donner : les soins, de l'affection; et elle i soixante-quinze ans!

— Si vous croyez qu'elle doit être malheureuse sans vous, que ne partez-vous avec elle?

— Ah! voila donc enfin la raison de cette séparation que je cherchais sans la tiouver et que vous me dites d'un mot. C'est parce qu'on croit que je partirais moi-même plutôt que de laisser ma grand'mère partir seule, qu'on veut nous séparer?

— Partez! partez !

— Mais je ne peux pas partir. Je ne suis pas libre d* faire ce que je veux.

— Soyez maîtresse d'école où vous voudrez ; partout, excepté ici.

— Mais je ne suis pas libre de choisir le poste qui me plaît ; je suis obligée de rester dans celui qu'on m'assigne. Voila pourquoi je vous prie de ne pas m'enlever ma grand'mère Vous n'avez qu'un mot à dire pour rendre la paix à sa conscience. Ne le direz-vous pas?

Ce n'était pas sur le ton du reproche ou de la col re qu'elle parlait, mais sur celui de la prière, en ne quittant pas le vicaire des yeux et en tâchant de faire passer en lui un peu de l'émotion qui était en elle.

Pour lui, il ne parlait pas ; mais les efforts qu'il faisait pour garder le silence étaient évidents; et il semblait qu'à chaque instant il allait laisser échapper les paroles qui agitaient ses lèvres. Certainement il était ému, profondi ment ému ; mais il se contenait, et, par moments, c'était

à croire qu'il appelait la colère à son secours pour ne pas faiblir.

Voyant cela, Hélène se pencha en avant, et, attachant ses yeux sur ceux de l'abbé Périchard, elle joignit les mains :

— La dernière fois que nous nous sommes vus, vous avez bien voulu me dire que vous me priiez; moi, monsieur l'abbé, je vous supplie a mains jointes d'avoir pitié di- nous. Sur moi vous frapperez, si vous le jugez bon; mais ne m'enlevez pas ma pauvre grandmère, ne l'enlevez pas, je vous en conjure, à mon alTection, à ma tendresse.

— Ah ! ne parlez pas de tendresse 1 s'écria-t-il en se levant.

— Et pourquoi n'en parlerais-je pas?

— Parce que ce mot me bouleverse ; vous voyez bien qu'il me fait perdre la raison, vous voyez bien qu'il me rend fou.

Il était devant elle, transfiguré, tremblant des pieds à la tète, les yeux pleins de flammes.

Il fit un pas en avant et, se penchant vers elle :

— Parlez de ma haine, nous pourrons nous entendre.

— Mais je ne crois pas à celte haine.

— Alors, croyez à mon amour.

Elle jeta ses deux mains en avant.

— Mon Dieu ! s'écria-t-elle éperdue.

— Mais vous n'avez donc pas compris que cette haine dont je vous ai poursuivie n'avait d'autre but que d'étouffer le sentiment qui me poussait irrésistiblement vers vous, qui me dominait malgré tout, qui me domptait et qui m'arrache cet aveu. Comprenez-vous maintenant la guerre que je vous ai faite et les supplications que je vous ai adressées pour que vous partiez, pour votre repos, pour le mien, pour votre salut, pour le mien. Vous n'avez pas voulu comprendre, vous n'avez pas voulu voir, vous n'avez pas voulu partir, i-^h bien, maintenant il est trop tard, j'ai pari-; ce secret abominable que je voulais vous cacher et que je voulais me cacher à moi-même, je l'ai dit, et vous ne partirez pas, puisque je vous aime, je vous aime, je vous aime !

Aux premiers mois elle avait voulu reculer ; mais tan-

dis qu'elle était assise il était debout, penché sur elle, j l'enveloppant presque de ses deux bras, et elle avait dû ] l'écouter quand même ; cependant, comme en prononçant 1 ces derniers mots, il s'était redressé dans un mouvement ' d'exaltation, elle avait pu se lever. Alors se jetant en arrière :

— Vous, s'écria-t-elle, vous, un prêtre ! Ah ! malheureux !

Ils restèrent en face l'un de l'autre, séparés par une assez grande distance, sans que le vicaire fit un pas pour se rapprocher d'elle ; il laissa tomber ses deux mains, puis sa tète s'inclina en avant, son dos se voûta, il parut vacillant sur ses jambes.

— Je vous fais horreur ? balbutia-t-il.

— Non horreur, pitié.

Redressant la tète, il la regarda et Hélène crut voir la mort dans ses yeux.

— Je vous regarde pour la dernière fois, dit-il, partez. Elle se dirigea vers la porte. ,

— Non, s'écria-t-il, pas encore, ne partez pas. 1 Mais elle ne s'arrêta pas, et elle mit la main sur la ser- '

rure ; comme elle allait l'ouvrir un bruit lourd retentit sur le carreau, celui d'un corps qui tombe ; elle se retourna.

L'abbé Périchard s'était jeté à genoux et il tendait ses deux mains suppliantes vers la madone posée sur la cheminée.

Elle passa une grande partie de sa nuit à réfléchir.

Comment n'avait-elle pas vu, comment n'avait-elle pas compris que le vicaire l'aimait?

Maintenant les preuves de cet amour lui crevaient les yeux, aussi nombreuses que précises, et ces regards tout pleins de tendresse qu'il fixait sur elle, et ces airs de brutalité contre elle qui, en réalité, étaient contre lui, alors qu'il voulait réagir contre sa faiblesse, et cette haine voulue, et cette guerre acharnée par laquelle il tâchait de se défendre lui-même.

Comme il avait dû souffrir et combien violente devait être sa passion pour qu'il l'eût avouée !

Sans doutf , elle était touchée de la situation de ce pauvre malheureux et de son désespoir. Mais si grande que fût sa « ompassion pour lui, elle ne pouvait pas ne point penser à elle.

S'il quittait Yvranches, comme le donnaient à supposer ses dernières paroles, elle était débarrassée de lui.

S'il restait, au contraire, elle n'avait plus rien à craindre, car après son aveu, il ne pourrait pas continuer la guerre contre elle, et sa grand'mère n'irait pas chez les dames de Saint-Joseph.

En théorie il semblait qu'un homme aussi violent que lui ne pouvait pas la revoir après ce qui s'était passé entre eux; s'il agissait conformément à la logique de son caractère, il devait pousser les choses a l'extrême, comme il l'avait toujours fait, et quitter Yvranches pour n'y revenir jamais. S'il avait parlé, c'avait été certainement sous l'influence d'une force irrésistible, et sans aucun espoir : il avait dil qu'il aimait pour le dire, non pour demander qu'on l'aimât lui-même. Il n'était pas homme à rechercher les tentations ; et puisqu'il n'avait pas pu la faire partir, il devait être résolu à la fuir.

C'était là ce que disait l.i logique; mais dans des circonstances, aussi cruelles pour lui, pourrait-il écouter la raison et suivre la logique? Elle n'avait point l'expérience des choses du cœur, mais elle s'imaginait que quand on aime, la logique et la raison doivent être bien faibles contre la passion.

Tous les raisonnements étaient donc inutiles et à l'avance il était impossible de prévoir ce que ferait le vicaire : il n'y avait qu'a attendre.

Ce fut sur cette pensée qu'elle s'endormit vers le matin.

Aussi quand elle se réveilla faisait-il grand soleil ; cependant ce ne fut point l'éclat de la lumière qui interrompit son lourd sommeil, mais bien un bruit de grelots qu'elle n'avait point l'habitude d'entendre dans le lit : c'était celui des chevaux de la diligence de Fillette qui partait du Turc tous les matins à sept heures pour aller à Gondé.

Sautant à bas du lit, Hélène courut à la fenêtre, croyant qu'elle se trompait, mais ce n'était point un rêve : la diligence attelée était devant la porte de l'auberge et les voyageurs étaient groupés autour d'elle attendant le moment de monter.

Comme elle promenait les yeux machinalement sur la place, elle aperçut le vicaire qui venait de sortir de chez lui et qui, suivi d'un homme portant une malle se dirigeait vers la diligence.

Il partait donc.

Elle revint dans sa chambre. Il partait. Tous ses raisonnements de la nuit étaient justes : iH'aimait assez pour ne pouvoir pas rester à Yvranches.

Le pauvre garçon !

Comme elle suivait ces pensées tout en s'habillant à la hâte, une batterie de coups de fouet et un bruit de ferraille fît sonner ses vitres : c'était la diligence qui partait. Elle allait passer devant l'école. Sur l'impériale qui n'était point recouverte d'une capote, Hélène aperçut le vicaire ; justement à ce moment même, il tenait ses yeux tournés vers ses fenêtres. Leurs regards se croisèrent et l'abbé, portant la main à son cliapeau, la salua tout bas; puis, comme les chevaux détalaient grand train, elle ne le vit plus que de dos ; il ne se retourna pas et bientôt la diligence disparut dans un nuage de poussière.

Ce malin-là, elle eutplus d'une distractionetpendant la classe, à deux reprises, elle s'arrêta pour dire :

— Où donc en suis-je ?

Cela ne s'était jamais vu, et la petite Rosalie se pencha vers sa voisine pour lui dire qu'elle croyait bien que mademoiselle était malade.

Vers dix heures la porte de la classe s'ouvrit toute grande et l'on vit entrer, majestueux, la canne à la main, le tricorne sur la tête, M. le curé.

Instantanément toutes les élèves furent debout sans qu'Hélène eût rien à leur dire, et respectueusement elles altendiieiit.

— Mes filles, asseyez-vous, dit le curé d'un ton bienveillant. Bonjour, mademoiselle.

C'était la première fois que le curé entrait dans sa classe

jusqu'à ce jour mise en interdit, et ce n'était pas sans une vive curiosité qu'Hélène se demandait ce qui lui valait cette visite.

— J'espère que ces petites filles sont sages? dit-il.

— En général, je suis contente d'elles, répondit Hélène.

— Allons, c'est bien, c'est très bien ; nous allons voir comment elles travaillent. Hé ! vous, petite, là-bas, ditesmoi, je vous prie, combien Jacob avait de ills ?

— Douze.

— Très bien! Et vous petite futée, quel était le père de Salomon ?

— David.

— Très bien. Persévérez, mes enfants, persévérez, et vous, mademoiselle, recevez mes compliments ; je suis heureu.v de voir que vous ne négligez pas l'enseignement de nos saintes Écritures, qui sont le fondement de toute science.

— Voulez-vous les interroger sur l'histoire de France ? demanda Hélène, sur le calcul, la grammaire?

— Non, cela suffit ; je suis très content.

Et, après avoir passé dans les bancs des enfants pour voir si leurs mains étaient propres, il se dirigea vers la porte suivi d Hélène. Arrivé dans le vestibule, il s'arrêta et, refermant lui-même la porte de la classe :

— Vous avez vu M. l'abbé Périchard hier? demanda-t-il à mi-voix.

— Oui, monsieur le curé.

— Que s'est-il passé entre vous?

Cette question fit comprendre à Hélène que la visite du curé n'avait d'autre but que de la faire parler du vicaire, et cela la mit sur ses gardes. Ce qu'il s'était passé elle ne pouvait pas le dire.

— Nous avons parlé de ma grand'mère.

— Je le pense bien ; mais après ? Comment M. l'abbé Périchard a-t-il accueilli votre demande?

— Il m'est diflicile de répondre à cette question.

— Pourquoi ?

— Parce que M. l'abbé Périchard n'y a pas réellement répondu.

— A-t-il eu un mouvement de colère ? s'est-il laissé

emporter? Vous voyez que je vous parle franchement, répondez de même.

Hélène se trouvait dans un cruel embarras. Elle tâcha de ne rien dire

— Mais, en vérité, monsieur le curé, je ne peux pas porter de témoignage contre M. l'abbé Périchard; vous comprenez que je dois me récuser.

— Et qui vous demande de porter témoignage contre lui? C'est bien de cela qu'il s';igit. Il se passe ime chose grave, mon enfant, mystérieuse, et ce que j'attends de vous, c'est de m'aider a l'éclaircir. Vous m'inspirez assez d'estime pour que je croie que vous ne me refuserez pas quand vous saurez de quoi il s'agit : j'ai reçu une lettre de M. l'abbé Périchard dans 1 quelle il m'annonce qu'il quitte Yvranches pour n'y revenir jamais, et qu'il vaentrer dans une mission d'Afrique. Quelle est la cause de ce brusque départ? Voilà ce que je cherche, afm de Tempècher, si cela est possible, et c'est pour cela que je vous demande ce qui s'est passé entre M. l'abbé Périchard et vous. Malgré ses vertus chrétiennes, M. l'abbé Périchard se laissait quelquefois entraîner par la... violence de son tempérament ; il allait alors beaucoup plus loin qu'il ne voulait, et quand il revenait à lui, il faisait tout pour expier sa faute. S'est-il avec vous, mon enfant, laissé ainsi entraîner, et son départ est-il une expiation? Voilà ce que je viens vous demander, je suis convaincu que vous avez le cœur trop bien placé pour écouler la rancune et que vous n'hésiterez pas à m'aider à rappeler mon vicaire.

La question ainsi posée rendait la réponse d'Hélène plus facile :

— Je n'ai aucun reproche à adresser à M. l'abbé Périchard, dit-elle.

— Ce n'est point à cause de vous qu'il quitte Yvranches ?

— A cela, monsieur le curé, il m'est difficile de répondre : peut-être M. l'abbé Périchard a-t-il reconnu qu'il avait des torts envers moi, et voyant qu'il ne peut pas me faire partir comme il m'en avait plusieurs fois menacée, peutêtre se décidc-t-il à partir lui-même, ne pouvant pas supporter ma présence.

— Alors je ne peux pas lui écrire de votre part que vous seriez heureuse de le voir revenir?

— Oh ! cela non, monsieur le curé; cela ne serait pas vrai, car je ne peux pas être fùchée de ce départ, qui, je l'espère, va me donner la tranquillité.

11 fallut que le curé se contentât de ces réponses.

Quel scandale dans une partie d'Yvranches quand on sut que la maîtresse d'école avait obligé le vicaire à abandonner la lutle qu'il soutenait contre elle, et aussi (jnelles questions : « Que lui avait-elle l'ait ? que lui avait-elle dit ? C'était donc un démon ? »

Au contraire, d'un autre côté, ce fut un triomphe.

— Voilà ce que c'est que la politique et la modération, dit Bonnot.

— La seule chose que n'y a, conclut Paildieu, c'est que les sœurs sont savonnées : il n'y a plus qu'à leur faire la barbe.

Hélène ne s'était pas trompée en supposant que le départ du vicaire lui donnerait une certaine tranquillité.

Celalui avait permis de respirer, et elle aurait donc pour la première fois, depuis son arrivée à Yvranches, goûté un peu de repos si M. Lebeurier n'était justement, à ce moment même, devenu de plus en plus inquiétant.

Depuis que le notaire avait l'ait à Hélène l'honneur de lui déclarer qu'il la trouvait à son goût, ce goût avait passé par des alternatives diverses : à certains moment M. Lebeurier s'était montré plein d'ardeur, comme s'il ne vivait que pour Hélène et ne pensait qu'à elle ; puis tout à coup il s'était refroidi comme s'il renonçait a elle ; puis, il était revenu, empressé ; puis il était reparti de nouveau, pour revenir bientôt.

Si Hélène avait pu facilement remarquer ces effets de baisse et de hausse, elle n'en avait pas deviné la cause qui cependant était des plus simples ; oh ique fois que le notaire avait été repoussé, il avait été chercher des consolations ailleurs, n'étant pas homme, il le disait luimême, à soupirer vainement ; puis, quand ces consola-

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tions, efficaces un moment par la nouveauté, avaient \ perdu leur influence, ce qui chez lui n'était pas long à se produire, il avait risqué de nouvelles tentatives, bientôt ', abandonnées, puis bientôt aussi reprises.

Par cela qu'il ne persévérait pas longtemps dans ses poursuites, Hélène s'était imaginé qu'il finirait par se lasser.

Mais c'était précisément le contraire qui était arrivé : au lieu de se lasser il s'était excité, et au lieu de revenir à ses idées avec plus de mollesse, il y était revenu ■ avec une vigueur de plus en plus obstinée, comme s'il V avait chez lui du dépit et de la colère.

C'était là un supplice intolérable pour Hélène, et le notaire lui était un véritable épouvantail ; elle en rêvait ; chaque fois qu'on ouvrait du dehors la porte de sa classe, elle s'imaginait que c'était lui.

Bien que sa fatuité naturelle et sa confiance acquise par d'innombrables succès eussent mis sur le nez du notaire des lunettes roses à travers lesquelles il regardait ce qui touchait ses amours, il n'avait pas pu ne pas voir l'effet qu'il produisait, et si en commençant il s'était dit en riant : « Elle s'adoucira comme les autres », à la longue il s'était exaspéré, et à ses compliments il avait commencé à mêler des paroles à double sens, grosses de menaces.

Mais cette poursuite n'avait pas été le seul tourment qui, en ce moment, était venu troubler la tranquillité que le départ du vicaire semblait devoir lui assuper.

En disant qu'elle s'affaiblissait, chaque lour, la grand'mère n avait point exagéré les choses : soit qje son changemen de vie et d habitude lai fût mauvais, so.t que les inquiéiu les dj con-cience qielji avait ins dréi'S l'abbé Périchard l'eussent profondé nent troublée, soit toute aulreca se, la mis Te, le ravail, il étai évident quecette vaillante santé qui se iiblait déùer la viei les-e, n'existait plus; la pàl'Ui' avait rempla é son teint fleu.i : elle s'était voûtée et ne mar.hait plus qu'en héritant, à pas vacill iiits.

Hélène avait voulu appeler le docteur Tarot ; mais la vieille femme ne l'avait pas permis : elle avait pour les

méleàns la répulsion qu ont beaucoup de pavsans.

— Pourquoi veux-tu donner ton argent au médecin, avait-elle dit, je ne me plains pas.

Elle continuait toujours s n travail, el qu )i que lui dit sa ^-eiite-lille, elle ni voulait pas se reposer.

Mais il an iva un matin où elle ne put as quitter s n lit,

— Çine va pas, ma Idle, diL l.i vielle femme, j'ai voulu me lever; mais j'ai été obi:;;ée de me coucher. Tout tourne, le cœur me manque, j'ai un poiut de côté qu m'em èohe de respirer.

Hélène, effrayé ', envoya chercher le docteur Tarot, qui const ita une pneumonie ayant pour c:iuse occasionnelle un rMroidissement. Chez un sujet affaibli, produisant I e 1 dfechal ur, ce lefroidissement sans être considéra j le, avait amené la fluxion de poitrine.

Il avait b;en falLi que U vieille femme se lais-àt soigner, et, à l'exception de s s heures de classe, Hélène s'ét lit installée auprès d'elle pour ne la quitter ni jour ni nu t.

Rapidement la maladie avait pris une allure inquiétante, et Tarot n'avait point caché ses craintes à Hélé le.

Et comme elle le près ait de préciser,, il avai expliqué que ce qu'il redoutait c'était l'asphyxie pu'.mon lire.

— Mais alors que faire?

— Pour le moruent rien autre chose que c que nous faisons; je rev;en irai ce soir, et si l'éiat me paraît menaçant, je lasserai une partie de la nuit avec vous auprès de na re malade. Au m ins v .us ne serez pas toute seule en y rjie aux ang .isses de la peur, sans savoir ce qu'il v aà craindre et sans savoir ce qu'il y a à faire.

Héfene avait été t mchée de celle uffre et de la façon don! elle avait é é faite ; e.le n'était point gàtee par les lémoii-'nages de sympathie.

Le SOT, Tarot était venu coram? il l'avait promis, et sans q. l'Hélène eût a lui r «ppeler son offre, il é ait resté avec elle jusqu'à une heure du matin; alors seulement il sélait retiré en disant qu'il n'y avait rien à cra.ndre pour cette nuit.

Le lend main so'.r, il éîait venu de même pour passer une partie de la nuit, et comme Hélène, malgré son désir

de le garder, insistait pour qu'il rentrât chez Jni, il avait rép ndu qu'il avait Ihabilude de se coucher tard, et que d'à 1 e-rs quelques heures de sommeil lui suffisaient.

Comme la veille, i s s'étaient installés da is un des •oin< de la chambre oppo-é au 1 1, et en f ice 1 un de 1 autre, devant une lable sur laquelle était posée une lamp-, la mèche baissée et recouverte d'un épais abatjour, ils ('taient restés cau-^an' : Hélène l'interrogeant sur la pneumonie ; lui, > xpliquant cette m.ladie en in>istant princip ilement sur les cas sraves qu' l avait ^iuéris. Ils parlaient à vo x b isse, et de temps en temps ils ^e taisaient tout à coup pour écmter li resp ration de la malade ou bien i s se levaient pour aller près d'elle; puis ils repenaien leur place et continuaient leur entretien, qui curai! d'un sujet à l'autre et revenait le plus souvent à eux-mêmes.

Pendant cinq soirées le docteur Tarot vint ainsi de huit heures à minuit ; puis la maladie étant entrée dans la périide de résolution franche, il avait continué à venir encore, mais il n'était plus resté quedeux heures^ de huit à dix.

Alors i's ne s'étaient plus lenus dans la chambre de la malade ar madame Margueri te n'avait plus bes in qu'on la veillât, et d ai leurs e e s'endormait de lonne heure, de ce sommeil réparateur de la convalescence, si agréable aprè- plusieurs nuit de fièvre. Aussitôt que le médecin avait consaté son tat, c'est-à-dire a persi-tance de l'amélioration, ils sortaient de la chambre et ils cassaient dans a pièce qui servi it à Hélène d'à iticharabr^, de salle à manger et de salon, et là ils restaient a causer à mi-voix.

Le temps passait sans qu'ils s'en rendissent compte et quand, dans le si le i ce de la nuit, ils entendaient l'horloge du clocher sonner dix heures, ils étaient toujours surpris.

— Eh quoi, dix heures! s'écriait Hélène.

— Vous avez sommeil ?

— Oh ! pas du tout; m li- il est temps de se coucher,

— Je m>' sauve.

Kilo le reconduisait pour lui ouvrir la portft du rez-decliaussôe; la place et lit déserte, toutes les lenèlres étaient sombres, le village dormait.

— A demain matin, disait Tarot.

— A demain, et merci.

— C'est moi qui vous remercie, mademoiselle, de cette bonne soirée.

Elle refermait la porte, et, en écoutant, elle l'entendait s'éloigner; lebruil de ses pas s'affaiblissait, puis le silence se faisait. ,

Elle remontait, et après avoir été voir si sa grand'raère n'avait besoin de rien, elle se déshabillait lentement en ràv.mt.

Comme il avait été doux avec sa grand'raère, etdévoué ! comme il l'avait bien soignée! Il l'avait sauvée.

Mais ce n'était pas seulement de la reconnaissance (ju'elle éprouvait pour le médecin.

Elle 1' voyait beau garçon, avec l'air simple et ouvert, et, ce qui avait plus d'importance à ses yeux, elle le trouvait intelligent, dune gaieté bienveillante el facile.

Ces heures d'entretien étaient pour elle pleines de charme ; il lui semblaitque, depuis qu'elle le connaissait , elle vivait d'une vie nouvelle.

Et, arrangeant ses cheveux devant sa glace, elle n'avait plus la pensée de les couper ni le désir qu'ils devinssent blancs tout à coup; il y avait donc des jours où l'on pouvait souhaiter de n'être pa- laide?

Chose sérieuse qui la taisait longuement réfléchir, elle si prompte à s'inquiéter ou à se troubler, elle n avait jamais éprouvé la moindre inquiétude, ni même le plus léger trouble quand elle aviiit senti les regards du jt-une médecin fixés sur les siens. C'est que ces regards n'étaient pas un outrage ; ils étaient une caresse, et la ]dus douce qui lui eût jamais été faite.

L'aimait-il?

il ne le lui avait pas dit; mais elle le croyait, et il n'y availdanscetamour, s'il existait, rien d'tffrayant pour elle.

11 n'était pas seulement beau garçon, le jeune médecin,

il était aussi honnête homme, elle en était sûre: s'il j l'aimait comme elle le croyait, comme elle était heureuse de le croire, elle n'avait rien à craindre de lui.

Qu'avait-elle à espérer?

Ce qu'elle avait appris de lui dans leurs longues conversations, c'était qu'il n'avait aucune fortune. Fils de petits marchandsqui avaient;épuisé leurs ressources pour le faire un médecin, il était entré dans le monde sans un sou, et depuis qu'il s'était fixé à Yvra iches, il n'avait pas mis d'argent de côté, mais il vivait et même largement, sans . avoir a faire des dettes ou des emprunts; l'on pouvait ' calculer le moment à peu près précis où il ser lit tout à fait à son aise.

Dans ces conditions était-il capable d'épouser une fille pauvre, qui n'avait pas un sou a lui apporter, mais qui aurait été bien élevée, qui parlerait la même langue que lui, qui partagerait ses idées et ses goûts, et qui lui plairait ? Klle l'estimait trop pour lui faire l'injure de supposer un instant qu'il n'était pas cet homme.

L'aimerait-il? L'ainiail-il?

Devant cette question elle restait perplexe, trouvant autant de raisons pour l'afllrmative que pour la négative, allant de l'une àl'autresansjamais oser s'arrêter à celle-ci ou celle-là : certaine de son amour quand il venait de la quitter etque vibraientencore dans son cœur les dernières paroles qu'il lui avait adressée-, pleine de doutes au contraire quand elle était restée quelques heures sans le voir et que la voix du raisonnement étouffait celle du sentiment.

Quant à savoir si elle l'aimait, elle n'avait pas toutes ces iiiésolutions pour reconnaître qu'aucun homme ne lui avait fait éprouver ce qu'elle ressentait de lui : follement heureuse lorqu'il était là, l'écoutant avec délices, le regardant avec ivresse, et, lorsqu'ils étaient séparés, l'attendant, n'ayant plus qu'un • pensée dans le cœur : lui ; qu'un nom dans l'esprit : le sien ; qu'un désir : son retour.

C'était sans arrière-pensée, sans calcul qu'elle aimait ; elle n'avait point de pla i pour se faire épouser, elle verrait bien; et l'attente lui était assez douce pour qu'il lui fut impossible de se plaindre. Qui lui eût dit deux mois auparavant, alors qu'elle était si profondément désespérée

et qu'elle se disait que sa vie ne serait qu'un long martyre, sans FPpos, sans tendresse, sans amour, qu'elle éprouverait pareil bonheur. Quoi qu'il arrivât, elle aurait connu des joies qu'elle n'avait mAme pas soupçonnées.

Son plus grand souci devait être, comme il l'était réellement, de penser que bientôt il n'aurait plus de prétexte pour venir tous les soirs faire une visite à sagrand'mère, qui n'avait plus besoin de médecin ; alors ces entrevues et ces conversations du soir seraient fatalement interrompues.

A la vérité Tarot paraissait vouloir prolonger ses visites longtemps, car bien que sa malade se déclarât guérie, il ne voulait pas lui reconnaître cette guérison.

— Vous ne toussez plus, disait-d à madame Margueritte, c'est très bien ; mais il y a encore du souffle et des râles qu'on ent nd à l'auscultation seulement et qui doivent disparaître complètement pour que moi, médecin, je vous déclare guérie.

I Et tousl'S soirs il l'auscultait.

i — Il y a du mieux, toujours du mieux, mais tout n'est

Ipas fini.

Et après avoir prescrit quelque remède anodm, après lui avoir souhaité un bon sommeil, il se retirait avec Hélène ; alors seuls, assis en face l'un de l'autre devant la fenêtre ouverte, ils reprenaient leur entretien que l'horloge avait interrompu la veille ; ou bien, sans parler, ils restaient à respirer 1 s senteurs printiniéres que la brise apportait de lacampagne ou bien a suivre une étoile au ciel,

(ils n'avaient pas besoin de la parole pour s entendre. Hélène avait une telle foi dans le jeune médecin que le plus souvent elle n'allumait mètne pas sa lampe et qu'ils demeuraient ainsi dans l'obscurité sans autre lumièieque celle qui tombait du ciel étoile et qui donnait à leurs visages une pAleur argentée au milieu de laquelle leurs yeus lançaient des rayons.

Un soir qu'ils étaient a nsi dans l'ombre, dix heures sonnèrent sans que Tarot pariit disposé à se retirer.

I — Vous n'avez pas entendu? dit-elle.

— Si, Il ais vous n'insisterez pas pour me mettre à la porte, n'est-ce pas?

— Non certes.

— Fil bien, encore un moment ?

Gorarnent eût-elle insisté pour le faire partir, quand elle désii ait au contraire qu'il e partit point ?

Il resta donc; mais au lieu de continuer leur entretien, il garda le silence, et, se pench int en avant, il la regarda. Dans le silence elle entendait sa respiration rapide.

Qu'avait-il donc à dire qui l'oppressait ainsi etlui faisait chercher ses paroles?

Cette pensée la rendit tremblante d'émotion et d'angoisse

Eperdue elle avait fermé les yeux.

Tout à coup elle sentit qu'il lui prenait les deux mains et qu'il l'attirait à lui; avant qu'elle pût résister elle fut dans ses bras, sur sa poitrine, dans une étreinte p issio:i- ' née, et deux lèvres brûlâmes se posèrent sur ses lèvres. 1

Elle éprouva un ané mtissement délicieux et mortel; ! mais revenant bientôt à elle, elle se dégagea, et se jeta i en arrière. I

Dans ce mouvement une chaise tomba avec fracas. '

Le médecin allait saisir Hélène de nouveau dans ses ' bras, quand, dans le silence, ils entendirent la voix de madame Margueritte qui, réveillée par la chute de la chaise, appelait sa petite-lille d'une voix effrayée.

— Hélène! que se jiasse-t-il ?

— Rien, grand'mère.

Puis s'adressant à Tarot :

— Partez.

— Mais c'estimpossible, chère Hélène! pasencemoment.

— Hélène! criait la grand'mère.

— Partez, je vous en supplie.

— Eh bien, à demain, n'est-ce pas?

— Oui... à demain.

Et Tarot sortit sur la pointe des pieds, tandisqu'Hélène, ayant allumé une lumière, entrait dans la chambre de sa grand'mère.

Dans un petit pays comme Yvranches, où chacun vit^ sous la surveillance policière de son voisin, les visites que

Tarol faisait tous les soirs à Hélène n'avaient pas pu passer inaperçues ; elles avaient été remarquées, observées et comnienlées.

— Qu'est-ce donc qu'il va faire tous les soirs chez la nutitresse d école, le médecin ?

— Soigner sa prand'mère.

— On ne soigne pas les grand'mères de huit heures à minuit, c'est plutôt l'heure de soigner les grandes filles.

— Dame! il est jeune, le médecin.

— Elle est jolie, la maîtresse d'école.

— Ma foi ! ils ont bien raison.

— Quelle horreur I

La curiosité excitée, on avait surveillé la maison : on s'était caché sous les voitures que le charron laissait toujours devant sa porte; on s'était embusqué derrière la pompe, derrière les arbres, dans les allées, et l'on avait vu Tarot sortir tous les soirs de chez la maîtresse d'école vers dix heures, et, ce qui netait pas moins significatif, on l'avait vu, au lieu de continuer son chemin pour rentrer chez lui, revenir sur ses pas et passer à plusieurs reprises devant l'école comme s'il avait plaisir à regarder la lumière de la chambre de l'institutrice.

Quel tapage dans Yvranches !

Ce bruit était parvenu aux oreilles de M. Lebeurier, dont l'amour-propre autant que la jalousie avaient été indignés. Gomment l'institutrice se laissait faire la cour par Tarot, qui restait en tète à tète avec elle pendant des soirées entières, tandis que lui pouvait à peine l'entretenir pendantquelques minutes. Lui préfereruit-ellele médecin ? Ce serait fort, par exemple.

11 avait fait son enquête et il avait reconnu que ce qui d'abord lui avait paru invraisemblable était cependant vrai ; les apparences étaient qu"' lie lui préférait le médecin .

Heureusement il n'avait qu'un mot à dire pour arrêter net cetle liaison qui commençait, et il ne se gênerait pas pour le dire.

11 était accouru à l'école, au moment où la classe allait fermer.

C'était le lendemain de la soirée où Tarot avait pris Hélène dans ses bras, et celle-ci était encore sous l'influence

du baiser qu'elle avait reçu et rendu, comme enivrée» eomrae affolée, charmée et confuse.

Jamais la vue du notaire ne lui avait été plus répulsive ; cepenilant elle tâcha de faire bonne contenance.

— Vous voulez interroger les élèves ? demanda-t-elle.

— Non les élèves, mais vous, dit-il à mi-voix ; nous avons à causer.

Et tout de suite il annonça que la classe était levée.

Qu;ind le brouhaha de la sortie fut calmé, il s'adossa à la chaire en prenant son air bonhomme et bienveillant, celui qui servait pour les contrats de mariage.

— Ma chère enfant, dit-il, c'est dans votre intérêt que je viens vous entretenir : en ces derniers temps, vous avez reçu le docteur Tarot tous les soirs ?

— M. Tarot vient voir ma grand'mère, répondit Hélène en pâlissant.

— Mais ce n'est pas pour votre grand'mère qu'il reste tous les soirs jusqu'à dix heures et même quelquefois plus lard avec vous. Cela fait bavarder. Et même, à dire vrai, cela cause un scandale... d'autant plus grand que...

fit une pause)... que Tarot est sur le point de se marier.

Hélène chancela : pour ne pas tomber elle dut s'appuyer contre le mur.

— Tout le monde connaît ce mariage, fixé au mois de septembre, après la moisson, avec la fille de riches herbagers de Clevillers, laide en diable, mais qui aura bien vingt mille francs de rente un jour. On ne comprend donc pas l'assiduité de Tarot auprès de vous, et les interprétations qu'on en tire sont des plus fâcheuses. Coupez donc court a ces visites, mon enfant, qui peuvent vous être agré ibles, je le comprends, et qui sont innocentes, j'en suis sûr, mais enfin qni vous compromettent gravement et qui menacent votre position Ce n'est pas le délégué cantonal qui vous parle, c'est l'ami... un ami que vous trouverez toujours dévoué et que vous regretterez d'avoir méconnu. Je ne veux pas vous en dire davantage.

Sans ajouter un seul mot, il était sorti, laissant Hélène a ses réflexions.

Il était temps elle étouQait. La fille d'un riche herba-

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ger ! vingt mille francs de rente ! Lui ! Mais non, c'était une vengeance, une ruse du notaire. Elle serait coupable d'admettre que cela lùL vrai ; ce serait un crime envers lui.

Et jusqu au soir, le cœur gonflé, le cerveau vide, enfiévrée, all'olée, elle s'était vainement efforcée de réfléchir et de raisonner.

A huit heures, Tarot arriva comme à l'ordinaire, souriant, plein de joyeuse conflance. Comme à l'ordinaire aussi, il examina madame Margueritte, mais plus rapidement, ayant hâte de se trouver seul avec Hélène. Elle aussi avait hàle de se trouver seule avec lui, mais non pjur les mêmes raisons.

Lorsque la porte de la chambre de madame Margueritte fut refermée, il vint à Hélène, les bras tendus ; mais d'un geste de la main elle l'arrêta.

— Eh quoi ! dit-il, êtes- vous donc fâchée contre moi? Mais c'est le cœur qui ma poussé vers vous, comme c'est votre cœur qui vous a mise entre mes bras.

— J'ai vu M. Lebeurier aujourd'hui, dit-elle, il m'a annoncé votre prochain mariage.

Le médecin, décontenancé, ne trouva rien à répondre. 11 laissa tomber ses bras et inclina la tète.

Hélène avait espéré qu'il se défendrait, qu'il protesterait ; ce silence et cette attitude l'écrasèrent.

— C est donc vrai? murmura-t-elle.

Alors Tarot comprit qu'il avait eu tort de ne pas parler ; mais m lintenant il était trop tard. Cependant, s'il ne pouvait plus nier, au moins pouvait-il encore se défendre, expliquer, plaider. Il essaya :

— G estvraiinentune triste chose que la vie, dil-il. N'estil pas misérable et bête qu'on ne puisse jamais faire ce qu'on veut, ce que désire le cœur ou l'esprit, mais qu'il faille compter avec les intérêts et penser malgré soi au solide. C est qae le sentiment et les affaires font deux, hélas !

Il fit une pause, embarrassé, mal à l'aise, honteux et furieux Cependant, après ces maximes de philosophie générale, il fallut dire quelque chose de personnel et de précis.

— iMon Dieu, dit-il, il est bien évident que si je vous avais connue avant d'arrêter ce mariage, je n'aurais

jamais pensé à me marier,., (il se reprit) avec cette jeune personne. Mais ce mariage est arrangé par mes pareats, et je ne puis le rompre. Il faut bien penser à l'avenir ; si la fortune ne donne pas le bonheur elle donne la considération. Vous-même...

Elle l'interrompit d'un geste en lui montrant la porte.

— Comprenez donc, ilit-il, que mes sentiments ?çpt aujourd hui ce qu'ils étaient hier.

— C'est justement pour cela que nous ne devons plus nous voir.

— Je vous aimerai toujours, chère Hélène.

Elle marcha sur lui, il recula ; mais arrivé à la porte, il s'arrêta. Alors, comme elle comprit qu'il ne voulait pas sortir, elle entra chez sa grand'mère, le laissant seul.

Quelle nuit i Ile passa I C'était sa jeunesse qu'elle pleurait, sa foi dans l'amour, sa confiance dans l'honneur, ses illusions, ses es^iérances, ses croyances. Dans cet elTondrenient rien ne restait debout autour d'elle.

Cependant, le lendemain matin, elle descend! et fit sa classe ; elle marchait dans un rêve, mais avec une cer- i taine lucidité somnambulique.

Ce fut ainsi qu'elle remarqua ^ab^ence d'une de ses élèves : une petite Anglaise On dit qu'elle était malade. A la suspension de la classe, elle voulut l'aller voir ; ce lui serait une raison pour ne pas se mettre à table avec sa gran l'mère et ses pensionnaires, ce ijui lui eût été impossible, il fallait qu'elle se secouât et fît eTort pour réagir.

Quand elle se présenta chez son élève, la mère de celleci accourut au-devant d'elle :

— Je vous remercie bien d'être venue, mademoiselle, mais n'entrez pas : Rebecca a la petite vérole, il ne faut pas qu'une belle personne comme vous s'expose à la gagner.

Hélène entra quand même. Que lui importait sa beauté maintenant ?...

Huit jours après elle se sentait prise de mal de cœur et de douleurs dans les reins, de lièvre violente ; elle était obligée de s'aliter.

— Surtout ne faites pas venir, un médecin, dit-elle à sa grand'mère.

Mais madame Margueritte n'écouta pas cette recommandation : le docteur Tarot l'avait sauvée, ce fut le docteur Tarot qu'elle appela. Il accourut et constata la petite vérole. Le lendemain, les phénomènes d'invasion s'étaient nianif st s avec une grande violence: c'était une variole confluente qui occupait la face, le cou, le haut du corps et les menihranes muqueuses. Heureusement pour Hélène, elle était sans connaissance, passant du délire à l'assoupissement, et de l'assoupissement au délire. La maladie fut grave ; ma s il ne se présenta pas de complications et elle suivit une marche régulière. Quand Hélène put se regarder dans son miroir, elle ne se reconnut pas : son visage tuméûé n'était qu'une croûte brunâtre, — un monstre.

La maladie d'Hélène avait fait fermer l'école, et comme l'administration n'avait point envoyé de suppléante pour remplacer I institutrice, les élèves, presque toutes, étaient entrées chez les sœurs, de sorte que quand Hélène avait pu reprendre sa classe, il ne lui était venu personne.

— Voilà qui simplifie les choses, dit le politique Bonnot, la lutte était impossible contre les sœurs, elle cesse incidemment, le principe de la laïcité est sauvé.

C'était beau, que le principe fût sauvé, mais cela ne suffisait pas à Hélène ; elle avait écrit à M. Malatiré pour lui exposer sa situation : et quelque temps après elle avait reçu avis de sa nomination a la Kresnaye, le village d'où dépendait Gourtoraer précisément.

« Peut-être, et jusqu'à un certain point, lui disait l'insipecteur dans une lettre particulière, auriez-vous des raisons pour ne pas accepter un poste dans un pays où vous avez été en butte à des poursuites, — ici il y avait une épilhète qu'il avait soigneusement barrée pour ajo uter au bout, — que je ne veux pas qualifier, vous voyez que je sais tout ; si je ne vous disais que M Guiscard de Courtomera quitlélepays, qu'il s'est marié en Angleterre avec une femme peu recommandahle, si j'ose m'exprirner ainsi, une écuyère de cirque pour tout dire, qui le cravache, raconte-t-on, et que sa famille plaide contre lui demandant la nullité du mariage [lour cause de clandestinité. »

Ce n'était pas seulement Guiscard qui l'avait poursui-

vie ; mais Hélène n'eut qu'à regarder son miroir pour comprendre qu'elle n'avait rien à craindre du marquis de Courtomer, et elle accepta la Fresnaye, où elle alla s'établir avec sa grand'mère, heureuse de quitter Yvranches et de ne plus être exposée à renc mtrer Tarot qui venait de se marier, ou le notaire qui détournait la tête quand ils se croisaient dans la rue.

En arrivant à la Fresnaye, sa première visite fut pour madame de Courtomer, qui tout d'abord ne la reconnut pas :

— Con.ment, ma pauvre enfant, c'est vous! Queje suis heureusedevous voir, je veux dire de vous retrouver ! Si la beauté du visage est fragile, celle de l'àme est éternelle et celle-là vous est restée, j'en suis certaine. Vous viendrez me faire une petite visite de temps en temps, nous parlerons de M. le comte et vous surveillerez l'instruction d'Adélaïde. Venez avec moi, je vais vous conduire chez M. le marquis.

C'était une épreuve ; elle fut ce qu'Hélène avait prévu et même plus complète. En entrant dans le salon, elle trouva le marquis en tète à tête avec le comte Prétavoine ; ni l'un ni l'autre ne la reconnurent : ce fut seulement quand la marquise l'eut nommée qu'ils la regardèrent, avec un sentiment de répulsion.

Il y a un an qu'elle est à la Fresnaye ; son école estàla tête de toutes celles de l'arrondissement; elle a trouvé là ce que depuis la mort de son père elle demandait sans l'espérer : la paix.

Personne ne la regarde plus, personne ne s'occupe plus d'elle ; elle gagne sa vie honnêtement.

niN

Emile Colin. — Imprimerie de Lagny.

Bibliothèque ^rsité d'Ottawa

Echéance

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The Ubrary Uoiversity of Ottawa

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For failore le retnrn a book on or before tbe last date stamped below there will be a fine of five cents, and an extra charge of one cent for eacb additional day.

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