QUATRIÈME PARTIE
Hélène était depuis six mois a Yvranches et les difficultés qu'elle avait pu prévoir à son arrivée s'étaient réalisées, allant plutôt au delà des probabilités, que restant en deçà.
La rentrée des élèves avait été piteuse et telle, que si elle n'avait pas eu des petites Anglaises, filles d'ouvriers protestants employés dans une fabrique d'épingles, ce n'eut guère été la peine d'ouvrir son école. En tuut vingthuit élevés, dont dix élèves entretenues par la commune ; les autres, des filles de cultivateurs, d'artisans, de marchands.
Pendant qu'elle se morfondait dans sa classe, à attendre les élèves qui ne venaient pas, elle avait eu le crèvecœur d'entendre les élèves des sœurs passer devant son école, se rendant en chantant à l'église, où l'abbé Péricbard célébrait la messe pour appeler sur elles la bénédiction divine.
Elle n'avait pas pu le voir défiler, mais elle avait pu les entendre et aux voix elle avait reconnu combien elles étaient nombreuses ; d'ailleurs, lorsqu'elle était remontée chez elle pour déjeuner, sa grand'mère l'avait renseignée à ce sujet.
— Les élèves des sœurs ont passé en procession.
— Je les ai entendues.
Moi ieles ai complues; elles sont cent vingl-sii
Tn-vo-r,'/d'f ence ; /oUa ce ,ue c'est ,.e d . re en
r^Xries'luir-l^n-criU^r'elL., c-«alt sn-
"Z. vi„,.-six élèves d-nn cM*. -ec^^out oe ,„'a y avait 2:r;irrHaH'';"".ï-^'P0»-entare
"rpe^nt^^nr-s'en «aient point con^t^es et ces vingt-huil élèves, on n'avait pas voulu les laisser a 1 ms tilutrice communale.
Un jour, peu de temps après la rentré une de ce ,;,;«» huit éWs n'arriva pas a 1 heure de la classe, tie rnfétair.ro7sorgneasep'ou. ne pas constater tout de
""r^itr^^ait était la fUe d'an boucher une grosse gaillarde de onze ans qui semblait bàl.e pour defer
" "tv'tvous Où est Jeanne Chapoteau ? demanda-t-
elle.
Dix voix répondirent :
— Non, mademoiselle.
Est-elle malade ? , • „
Tontes ces voix, si promptes à ^épondre quelques instants auparavant, se turent m^tanlanén en le. prîtes filles baissèrent la tète, et en dessous elle, se regardèrent en lâchant de prendre un air indiffèrent. Enlin, l'une d'elles se décida :
— Je ne sai> p is, mademoiselle.
Puis aussitôt dix autres :
Nous ne savons pas, mademoiselle.
Silène né ait pas assez naïve pour se laisser prendre a ces réponses et a ces airs innocents : assurément il y
'^laireU^n'ét!;:?;;. assez maladroite pour le demander
''AlaTus^Liondela classe, au 1- de monter chez elle pour déjeuner, elle se rendit chez le boucher Cha-
poteau, voulant faire son enquête elle-même directement.
La bouchère était dans sa boutique, occupée à couner un morceau de viande ; en v .yant entrer Hélène elle resta le couperet levé ; puis, elle se remit à sa beso-ne la tête basse : ° ^
— Tout à l'heure, mademoiselle, je suis à vous
Bien que la bouchère ne se pressât point et qu'anrès avoir pesé sa viande elle se fût lancée dans un bavardage insignifiant, avec sa pratique comme si elle n'avait eu d autre but que de gagner du temps, il arriva un moment cependant où elle dut venir à Hélène.
— Je n'ai pas vu Jeanne ce matin, dit celle-ci ; ie viens savoir pourquoi. Est-elle malade ?
— Malade? Non... Je vous remercie bien de votre honnêteté.
— C'est vous qui lui avez permis de manquer l'école '
— Oui.
— Puis-je vous demander pourquoi ?
Au lieu de répondre, madame Chapoteau se montra de plus en plus en plus embarrassée.
Hélène attendait.
Enfin la bouchère prit son courage.
— Au fait, le mieux est de s'expliquer franchement. \ous êtes une honnête personne, mademoiselle Marguentte, pour qui tout le monde n'a que de l'estime et sûre ment vous êtes trop intelligente pour ne pas entrer dans des raisons raisonnables. Voilà ce que c'est. C'est Chapo teau qui a voulu placer Jeanne dans votre école Moi ie vous le dis franchement, je voulais les sœurs. Non parce que j'aime les sœurs (elle baissa la voix en regardant dans
a rue, à travers les quartiers de viande accrochés à létal), au contraire. Mais justement parce que les connais, je me doutais de ce qui allait arriver et le voyais ce qui se préparait. Ça n'a pas manqué. Quand on a su que nous vous donnions Jeame, toutes nos bonnes pratiques nous ont fait des observations : puis, comme les observations ne réussissaient pas, d.s difficultés : rien n allait plus, nous ne contentions personne. Il est vrai que d autres de nos pratiques nous approuvaient, mais
îelles-là, ce n'était pas les bonnes. Que voulez-vous, quand 3n est dans le conini'îrce on n'estime que ceux qui vous font gagner de l'argent. Cependant, malgré tout, nous persistions à vous laisser Jeanne. Mais voila que la semaine dernière on a fa t appeler Chapoteau au château. Moi qui me doute de quelque chose, j'y vas ; parce que je connais mon homme : il aurait fait quelque coup de tête. Et vous savez, le château, c'est notre meilleure pratique : en moyenne cent livres de viande la semaine. Madame me règle ma note : puis elle me dit que nous devons nous séparer, que je fais élever ma fille avec des excommuniées et qu'elli' ne peut pas avoir des affaires avec les ennemis de la religion. Je lui dis tout ce que je trouve. Rien n'y fait. Je reviens à la maison conter la chose à mon mari. Pendant mon absence voilà que mademoiselle de la liussonière m'avait fait dire d'aller la voir. Je me doute que de ce côté aussi ça se prépaie mal ; et vous savez, après le chat -au c'est mademoiselle de la Bussonière qui est notre plus forte pratique : soixante à quatre-vingts livres 'de viande par semaine pour elle, sans compter ce qu'elle nous donne en bons. Je ne me trompais pas : avec mademoiselle de la Bussonnière c'est la même chanson : elle .ne veut pas non plus avoir des affaires avec les ennemis 'de la religion. Dame ! nous avons cédé, et ce matin nous avons envoyé Jeanne chez les sœurs. -Que voulez-vous, avant tout il faut vivre, n'est-ce pas?
Hélène ne pouvait pas répondre qu'elle ne vivrait pas, lelle, si on lui retirait ses élèves. Elle ne dit donc rien.
— Vous savez, dit madame Chapoteau en la reconduisant, nous ne vous en voulons pas ; vous avez notre estime, mademoiselle Marguerilte, et, tant que vous vous servirez chez nous, les meilleurs morceaux seront pour vous.
— Si les choses continuent ainsi, dit Hélène avec un triste sourire, le moment arrivera bientôt où nous n'aurons pas à nous inquiéter de notre boucherie.
— Ne dites pas ça, mademoiselle ; vrai, ça me fait deuil. Hélène n'avait pas tort de prévoir que les choses pouvaient continuer ainsi.
Deux jours après, une autre élève avait manqué à l'en-
trée en classe ; mais cette fois Hélène n'avait point demander si elle était malade ou pour quelle cause ne venait pas.
Le soir, les élèves parties, elle avait été chez les parent; de cette enfant qui étaient des loueurs de voiture.
Elle les avait trouvés à table, le mari, ainsi que la femme, avec leur petite-fille entre eux.
— Je vois avec plaisir que Phémie n'est pas malade.
— .Non, mademoiselle, pas malade du tout. Et le mari et la femme s'étaient plongés dans leur
assiette, tandis que la petite Phémie regardait Hélène avec un air d'effroi.
A la fin, les parents, comme l'avait fait la bouchère, se décidèrent à avouer la vérité : leurs deux meilleures clientes étaient M"" de la Bussionnière et les sœurs qui, à chaque instant louaient des voitures pour des pèlerinages, des promenades, des retraites, et elles menaçaient de les quitter s'ils continuaient à envoyer leur tille àr l'école laïque.
— Que nous avons du chagrin, dit la femme, nous qui vous estimons tant, mademoiselle, et Phémie qui vous était si attachée!
Et de nouveau Hélène entendit le mot que lui avait dit la bouchère :
— Que voulez-vous, avant tout il faut vivre, n'est-ce pas? La question se posait menaçante. Que deviendrait-elle
s'il ne lui restait que ses huit protestantes.
Mais elle s'en voulut de s'être arrêtée à cette pensée : il ne fallait pas exagérer le mauvais, toutes ses élèves assurément ne lui seraient point ainsi enlevées les unes après les autres.
Cependant elle en perdit encore une dans des circonstances qui lui montrèrent que les exagérations de son inquiétude, si loin qu'elles allassent, pouvaient rester audessous de la réalité.
Celle-là était la fille d'un pauvre diable de manouvrier, employé parla commune à travailler aux chemins et père de sept jeunes enfants, dont une fille. Placé sous la main du maire et du conseil, cet ouvrier, qui ne gagnait pas assez pour nourrir sa famille et qui serait mort de faim
avec elle sansles secours qu'il recevait de dilîérenls côtés, avait dû envover sa liUe à l'érole communale sous peine dètreconcédié. La commu-.e payait pour enfant, elle faisait travailler le père, celui-ci se devait à la commune, et il paraissait a Hélène que ce serait l'élève qu elle perdrait la dernière.
Cependant un jeudi elle vit venir h elle la mère, qui avait la ligure bouleversée et les larmes aux yeux.
- Ah! mademoiselle, ma bonne demoiselle, si vous ne nous sauvez pas, nous sommes perdus.
- Que faut-il faire ?
- Oh 1 mon Dieu, je n'oserai jamais vous le dire. ^
El elle se lamenta sans se laisser rassurer par ce qu Hélène lui disait :
- A la fin cependant elle se décida :
- Eh bien, il faut que vous renvoyiez notre fille de votre école.
- Renvo ver Louise!
Oh' mademoiselle, ce n'est pas pour elle, c est pour nous. Si elle ne va pas chez les sœurs, on nous supprime nos secours et nous n'avons plus qu'à mourir de taim et de froid. Pensez donc, a lentiée de la mauvaise saison ;
sept enfants.
- Eh bien, envoyez-la chez les sœiirs; je neveux pas que vous mouriez de faim ; et malheureusement je ne peux pas vous venir en aide comme je le voudrais.
^ Mais si nous l'envoyons chez les sœurs, M. le maire mettra mon homme à pied; alors nous serons tout a fait à la mendicité; et, nous ne demandons qu à travailler,
mademoiselle. . .
Je ne peux pas renvoyer ainsi votre fille, qui n a
rien fait de mal.
Elle fera tout le mal que vous voudrez, oh ! de semblant, s'entend, pour que vous la renvoyiez.
Et la malheureuse fit un tableau de sa situation qui mit les larmes aux yeux
Je parlerai à M. le maire, dit-elle.
— Oh! ma lemoiselle, ne faites pas ça, ou nous sommes perdus ; le maire ne peut rien pour nous et les autres
peuvent tout. On veut que ma fille aille chez les sœurs, il faut qu'elle y aille.
Hélène hésita un moment ; mais la pitié avait pris son cœur. Pouvait-elle, elle misérable, se charger delà responsabilité des souffrances de ces malheureux plus misérables qu'elle.
— Eh bien ! que votre fille se fasse renvoyer.
— Ah ! mademoiselle, c'est vous la vraie sœur.
Ce n'était pas seulement aux élèves d'Hélène qu'on en voulait, c'était à elle aussi.
Le jeu ;i qui avait suivi la rentrée, un grouped'élèves des sœurs était venu jouer dans son école ; elles étaient une vingtaine à peu près, sans personne pour les surveiller. Tout d'abord, elles avaient commencé à jouer à courir bruyamment; puis, au milieu de leurs cris confus, comme ceux qui seraient montés d une volière d'oiseaux tapageurs, un nom avait frappé l'oreille d'Hélène : Courtoraer. » Mais cela avait été si vague, qu'elle avait cru qu'elle se trompait. C'était dans l'esprit qu'elle avait ce nom de Courtomer ; ce nélaitpas dans les oreilles. Mais bientôt elle n'avait pas pu se taire illusion : une voix argentine criait : « Courtomer père et fils ! » Non seulement Hélène entendait ce cri, mais encore elle voyait celle qui le vociférait avec t-ffort, la tête levée vers sa fenêtre, son petit visage rougi, sa bouche ouverte en 0. Assurément, cette enfant ne comprenait ni ce qu'elle disait ni ce qu'elle faisait ; elle obéissait à une consigne qui lui avait été donnée. Eh quoi ! on osait recourir à de pareils moyens contre elle ! On osait se servir d'enfants !
Bientôt ce ne fut plus un cri isolé qui arriva jusqu'à elle, ce futunchœur: sur un air de cantique, les petites filles qui s'étaient réunies défilaient en procession devant l'école, chantant toutes ensemble: « Courtomer père, Courtomer lils, Courtomer père et fils. « Puis quand elles furent lasses de toujours chanter le même air, elles en
clian crûrent et répétèrent leur « Courtomer père et fils »
en roniplies.
Kt par sa fenêtre, Hélène voyait les habitants de la place,
ijui étaient sortis sur le pas de leur porte, regarder cette
tniideen plaisantant sans que personne eût l'idée de les
taire taire, pas même Fillette, qui se tenait devant son
auberge, une queue de billard à la main.
La première pensée d'Hélène avait été de se plaindre
au maire; cependant, après réflexions elle voulut attendre: peut-èlre cela ne se répéterait-il pas.
Elle avait ouvert une classe d'adultes qu'elle faisait tous les soirs, de sept à neuf heures, pour les grandes lilles du pays ; et bien que, pour cette classe, elle eût rencontré les mêmes difficultés que pour celles des petites, elle avait cependant réuni une douzaine d'élèves qui, justement parce qu'elles avaient eu le courage
de venir, étaient de bonnes élèves attentives et appliquées désireuses de travailler. Le lendemain de ce charivari, vers huit heures du soir, par une nuit sombre et pluvieuse, comme les élèves étaient en train d'écrire un devoir que leur dictait Hélène, tout à coup les vitres du côté de la place avaient été brisées et les morceaux de verre étaieut tombés avec des cailloux au milieu de la classe. Tout d'abord il y avait eu une sorte de panique, mais bientôt l'on avait compris ce qui venait de se passer: c'était tout simplement une volée de pierres qui avait été jetée dans les carreaux.
Cette fois Hélène ne pouvait pas garder le silence ; il y avait un délit ; les vitres brisées ; et puis les élèves qui avaient eu peur, surtout deux qui avaient reçu des légères blessures, étaient exaspérées.
Le lendemain matin, le maire avait commencé une enquête qui naturellement n'avait point été limitée au jet lie pierres ; il avait fallu, malgré la répugnance d'Hélène, rumonter au charivari, et si les recherches n'avaient produit aucun résultat pour les pierres, il n'en avait pas été de même pour le charivari.
On avait vu celles qui étaient venues chanter devant l'école ; on les avait presque toutes reconnues, et Fillette qui était désarmé lorsqu'il riait, avait repris ses armse
lorsqu'il avait lini de rire, et surtout après qu'il avait reçu une algarade de son maire sur son indifférence coupable qui était presque de la complicité.
On avait enyoyé chercher les parents et les enfants par le garde champêtre, on les avait interrogés les uns et les autres, et bien qu'il eût été impossible d'apprendre d'une, façon précise qui avait donné aux enfants l'idée de venir crier sous les fenêtres de l'institutrice : « Courtomer père et fils », la peur que le maire avait su inspirer avait suffi pour que cette scène ne se renouvelât pas : on voulait bien mortifier linstilutrice, mais à condition de ne pas se faire prendre.
Ces deux affaires ne s'étaient point passées sans soulever des querelles dans Yvranches, et chacun avait pris parti selon ses opinions et ses relations ; on s'était disputé, injurié, fâché.
Les enfants naturellement s'en étaient mêlés, non seulement les filles, mais encore les garçons qui s'étaient rangés du côté de leurs sreurs ou de leurs camarades, et tan lis que les parents se contentaient de batailler avec la lanj^iie, les enfants avaient bataillé avec les mains : en sortant des classes on s'était jeté des pierres, et ceux des enfa ts qui demeurai nt au loin et qui, pour rentrer chez eux, avaient des champs et des bois à traverser, avaient vidé leurs querelles à coups de poing on à coups de griffes dans les chemins déserts où personne ne pouvait les dérangci ; il y avait eu des cheveux arrachés, des vêtements déchirés, d s yeux pochés.
A qui la faute ?
On s'était accusé les uns les autres.
C'était la fau'e des sœurs et de l'abbé Périchard, qui avaient tout mené. j
C'était la faute de l'institutrice qui, furieuse du charivarj' qu'on lui avait donné, avait inventé de casser ses carreaux pour exciter le maire.
Ces clabaudages n'avaient point apaisé les enfants, et les choses en étaient venues à ce point que le maire avait été obligé de mettre en mouvement la force publique dont il pouvait dis.'oser, c'est-à-dire son garde champêtre qui, . deux fois par jour, à la sortie de classe du matin et à.
elle du soir, avait dû « revêtu de ses insignes », se posteren faction à moitié chemin entre l'école communale et celle des sœurs, de manière à s'interposer enti-e les combattants.
Cependant, au milieu de cette mêlée, Hélène n'avait pas perdu d'autres élèves que la fille du boucher, celle du loueur de voilures et celle du cantonnier; précisément parce que la lutte était ardente, les parents qui avaient eu le courage d'envoyer leurs enfants à lécole communale avaient persévéré dans leur résolution.
Loin d'en perdre elle en avait au contraire gagné, et non des élèves à deux francs par mois, mais des pensionnaires qu'elle .levait nourrir et loger moyennant trente francs par mois, ce qui pour elle était une fortune : les deux filles d'un herbager, qui, demeurant à plus d'une lieue du centre du village, n'avait pas voulu que ses lilles fissent une pareille course matin et soir dans la mauvaise saison ; puis une autre fille de riche paysan ; enfin une orpheline, parente de M. Lebeurier que celuici avait placée chez son institutrice plutôt par intérêt pour l'institutrice elle-même que pour l'école dont il ne prenait guère souci.
Enfin il lui en était encore venu une autre, et celle-là, chose extraordinaire, avait quitté l'école des sœurs pour l'école communale ; pensionnaire aussi. C'était l'unique enfant d'une mercière qui se disait veuve, mais dont en réalité on n'avait jamais connu le mari et qui menait une existence énigmatique : honnête, disaient les uns, scandaleuse, disaient les autres; sans qu'on pût se mettre d'accord.
Hélène avait hésité à la recevoir; mais la mère avait tant prié en disant qu'elle voulait soustraire sa fille aux brutalités de la sœur Philogone, qu'elle avait fini par céder, gagnée surtout, séduite par la gentillesse de l'enfant.
C'était une vraie charmeuse que cette petite Rosalie, qu tout de suit'.' avait séduit ses camarades et sa maîtresse. Cependant au bout de peu de jours, réagissant contre son impression première, Hélène s'était demandé si elle était réellement ce qu'elle paraissait être.
Ses élèves, jusque-là unies, avaient comnritîncé à se quereller et à se jalouser d'une façon inexplicable. Toutes avaient des griefs les unes contre les autres; toutes se plaignaient de leurs meilleures amies, devenues leurs ennemies.
Cela n'était-il pas étrange 1
Mais ce qui état étrange aussi c'était la curiosité de cette Y-)etite, qui furetait partout et questionnait tout le monde.
I! est vrai qu'elle était bavarde comme une pie et qu'elle ne demandait qu'à raconter des histoires sur les sœurs: si Hélène avait voulu l'écouter, Rosalie ne se serait jamais tue.
Mais ce qui, plus que tout cela, l'inquiéta, ce fut une chose mystérieuse qui se passa trois semaines environ après l'entrée de Rosalie chez elle.
C'était un vendredi, au dîner, et elle servait à ses pensionnaires une soupe aux choux.
— Moi je n'en matig^ pas, dit Rosalie en repoussant son assiette.
— Pourquoi.
— Parce qu'elle est à la viande et que je ne fais pas gras le ven iredi.
— Allons donc, s'écria la grand' mère, qui avait fait cette soupe, elle est au beurre.
— J'ai vu la viande, dit Rosalie.
On chercha dans la soupière, et on trouva un morceau de bœuf.
Qui l'avait mis dans le pot où avaient cuit les choux?
Cela ne fut pas expliqué.
Mais trois jours après, dans Yvranches, on ne parlait que des soupes grasses que l'institutrice, par perversité diabolique, faisait manger à ses élèves le vendredi.
Si le plus souvent Hélène n'avait pas vu la main d'où parLaienl les coups dirigés contre elle, cependant elle avait été bien des fois prise à partie directement par le vi-
Sf.DUCTION 211
caire, qui ne manquait pas une seule occasion de lui témoigner ses sentiments d'hosiiiité et qui même chei-chait et provoquait ces occasions. (1 ne craignait pas, lui, <ie se mettre en avant, soit qu'il fût emporté par la violence de son caractère, soit qu'il crût que son devoir l'obligeait à poursuivre sans ménagements la lutte engagée contre une ennt'mie dangereuse.
Le dimanche qui avait suivi la rentrée des classes, Hélène avait recommandé à ses élèves d'arriver dès neuf heures à l'école pour jKirtir et se rendre toutes ensemble à l'église. Ce toutes ensemble ne formait pas une grosse troupe, puisque les protestantes n'en faisaient pas partie ; mais ce n'était point par le nombre qu Hélène voulait qu'on la remarquât, c'était par l'ordre et la tenue C'était pour cela qu'elle avait recomii.andé à ses élèves d'être a l'école dès neuf heures, bien que la messe ne commençât qu'à dix. Elle voulait avoir le temps de passer sa troupe en revue, et de nettoyer, de peigner, d'arranger ce les de ces enfants qui, ignorant ce que c'était que la propreté et le soin, arriveraient en trop mauvais était.
Elle achevait la toilette de ses enfants comme le premier coup Je la messe tintait ; cependant elle n'était pas j'artie tout de suile, voulant laisser les sœurs entrer les premières.
Bientôt, celles-ci avaient paru en "une longue file espacée habilement de manière à remplir toute la place ; c'avait été seulement aprèi les avoir vues disparaître sous le porche qu'Hélène s'était mise en marche à son tour.
Loisqu'i lie arriva dans l'église, les élèves des soeurs occupaient déjà leurs chaises ; debout à côté des fMits, elle aperçut le vicaire qui semblait posté la pour l'attendre.
La veille elle était venue demander qu'on lui désignât une place pour ses élèves, et en l'absence du curé et du vicaire, le sacristain lui avait dit qu'elle pourrait se mettre à la suite des élèves des sœurs. Llle allait donc se diriger de ce côté, lorsque l'abbé Périchard, se plaçant devant i.lle, l'arrêta de la main, mais sans la regarder.
— Où allez-vous?
— A ma place.
— Vous n'avez pas de place dans ce saint lieu.
— Le sacristain m'en a assigné une.
— Il n'avait pas qualité pour le faire.
Ce dialogue s'élait échangé à mi-voix et à mots rapides; cependant tous les fidèles qui étaient déjà arrivf^^s s'étaient curieusement tournés vers le vicaire et linstitutrice, tâchant d'entendre ce qui se disait entre eux.
Un moment décontenancée, Hélène s'était remise.
— Alors, dit-elle, veuillez m'expliquer où nous devons nous placer.
De la main le vicaire lui désigna un coin des bas-côtés, à gauche de la porte d'entrée, et qui était l'endroit ou. dans les jours de la semaine, on entassait les chaises disséminées le dimanche dans toute l'église.
Sans répliquer, Hélène conduisit ses élèves à cette plac-. et comme il n"y avait pas de chaises arrangées pour 1» recevoir, elle se mit à en atteindre à un tas appuyé conti .• le mur.
Vivement le vicaire arriva près d'elle.
— Il n'y a pas de chaises pour vous, dit-il.
— Ce n'est pas pour moi, c'est pour mes élèves, qui eut bien le droit d'en avoir en les payant.
Et elle continua de passer des chaises à ses élèves les plus grandes.
C'avait été au tour du vicaire de rester déconcerté ; il n'avait pas prévu cette résistance.
— Si vous continuez ce tapage scandaleux, dit-il d'unvoix à peine intelligible tant elle était saccadée, j'appelh^ le suisse pour qu'il vous fasse sortir.
Hélène, sans parler, regarda le vicaire en face, non d'un air de défi, mais avec le sentiment de son droit et de sa dignité.
De pourpre qu'il était le vicaire blêmit ; ses lèvres, ai tées d'un tremblement nerveux, se décolorèrent.
Heureusement les cloches sonnèrent, et leur appel cahni instantanément l'abbé Périchard comme si elles lu: avaient rendu la raison; il détourna les yeux et, s'éloignant à grands pas, il remonta vers le chœur.
L'institutrice avait insulté le vicaire : c'était donc un démon, cette fiUe-là! Il y eût des dévotes qui regrettèrent
que l'abbé Périchard ne l'eût pas aspergée d'eau bénite.
Malgré son calme apparent, Hélène n'en avait pas 111' 'ins été bouleversée, et d'autant plus profondément qu'elle s'était imposé ce calme. Pendant tout la messe, elle n'avait pensé qu'aux paroles et à l'attitude du vicaire. Pourquoi s'acharnait-il ainsi sur elle? Sans doute elle comprenait que théoriquement il fût son adversaire ; mais ce n'était pas son adversaire qu'il se montrait, c'était son ennemi ; et dans cette hostilité il semblait qu'il y eût quelque chose personnel, comme si elle l'avait blessé ou comme s'il la craignait. A genoux dans son coin, sur les pierres vertes et gluantes qui la glaçaient, elle réfléchissait ainsi, se reprochant d'être si peu attentive à la messe.
Peu de temps après, il y eut le soir, à l'occasion d'une fête de saint, un salut auquel furent convoqués les élèves des écoles. Hélène eut tout d'abord envie de ne point y aller, cela n'étant point obligatoire ; mais ayant consulté, son conseil, le bonhomme Valpinçon, qui lui dit qu'il y conduirait d'autant plus exai tement ses élèves que cela était absurde, elle décida de s'y rendre aussi.
Dans ce salut, dirigé par le vicaire, — car le curé n'aimait pas beaucoup les offices de nuit, qui dérangeaient sa digestion, — c'étaient les fidèles eux-mêmes qui chantaient des cantiques que l'abbé Périchard entonnait. Comme il y avait peu de monde et qu'il importait de remplir autant que possible l'église, on avait tiré Hélène de son coin et on l'avait placée dans la nef, ce qui élait un honneur auquel ses élèves, humiliées d'être le dimanche reléguées dans ce qu'elles appelaient « le marais », étaient fort sensibles.
Bien entendu Hélène faisait sa partie dans ces cantiques.
Tout à coup elle s'entendit interpeller par le vicaire.
— Arrêtez un peu, je vous prie. Pourquoi chantez-vous faux, la maîtresse d'école ?
— Je ne savais pas chanter faux.
— Comme si vous ne le faisiez pas exprès pour troubler le salut.
Elle se tut, pensant ainsi échapper à une nouvelle algarade.
— Pourquoi ne faites-vous pas chanter vos élèves ? dit le vicaire. Ce n'est pas la peine de les amener si elles doivent nous donner le scandale de leur indifférence.
Si elle chantait, elle était en faute; si elle ne chantait pas, elle y était également : la situation était difficile.
Il lui sembla que le mieux encore était de tâcher de désarmer le vicaire par la patience ;il se lasserait peut-être de la poursuivre.
Il ne s'était point lassé : et chaque jour, dans toutes les occasions, elle l'avait trouvé aussi dur, auss; acharné contre elle, et particulièrement dans une certaine circonstance où elle n'avait pas eu à souffrir seulement dans son amour-propre et sa dignité.
On sait de quelle importance est la première communion pour les enfants d ■ la campagne : c'est après leur première communion qu'on les fait travailler, qu'on les met en apprentissage, qu'ils commencent à rapporter quelque chose a leurs parents ; tout ce qui retarderait ce moment de la première communion serait donc une charge que peu de parents accepteraient, et l'instituteur qui aurait la responsabili é de ce retard serait perdu, quel que fût d'ailleurs son mérite.
A Yvranches c'était le vicaire qui était chargé (comme de toutes les autres besognes pé.iibles) du catéchisme, et c'était à lui qu'Hélène devait conduire celles de ses élèves qui se préparaient à la communion. Au milieu de riiiver et au moment où la saison était la plus rigoureuse, il avait eu l'idée de faire le catéchisme chez les sœurs, où Hélène devait lui amener ses élèves. Si elle avait été bien reçue, cela eût déjà assez cruel pour elle ; mais le plus souvent elle n'était point reçue du tout, c'est-à-dire que, quand le vicaire n'était point arrivé à l heure fixée, on n'ouvrait point la porte, et Hélène, avec ses élèves, devait attendre dans la rue, exposée au froid, au vent, à la neige.
Au bout de quinze jours Hélène avait gagné un gros rhume qui, n'étant pas soigné, s'était changé en bronchite.
Elle avait continué de travailler et de venir au catéchisme, si âpre que fût le froid et si longue que fût Tat.
lente; seulement, pour ne pas s'engourdir, elle avait voulu jouer avec ses élèves en attendant, mais la sœur Philogone était sortie, la moustache hér ssée (cette fameuse mousl;i he que Paiidieu devait faire), en disant que !.• bruit troublait la classe, et Hélène avait dû rester mmobile, collée au mur, pour être moins exposée au vent.
eie était là, toussant à rendre l'àrae, lorsque labbé Périchard, en retard d*une heure, était enfin arrivé, se îiàianl pour se réchauffer ; de loin il avait entendu la toux d Hélène.
— Pourquoi n\Hes-vous pas entrée ? dit-il. Par ce froid, cVst absurde ?
— Parce qu'on ne nous ouvre que lorsque vous arrivez.
— .Vlors entrez vite, dit-il d'une voix adoucie.
Puis, comme eUe passait sous la grande porte, il s'approcha d'elle :
— Vous tremblez? dit-il.
— Oui, j'ai froid, ce n'est rien.