Mot attribué par Mademoiselle à Mme de Ghoisy
taud, Malherbe^ Boisrobert, Sarrasin» Bemerade (a); ilhii suffit de se souvenir de lui-même, et de l'hospitalité géné^ reuse que lui offrit une princesse touchée de la beauté de son esprit* Mais le chagrin qui parfois avait offusqué le goût de Segrais dans l'appréciation des chefs de la nouvelle école, égarait aussi son équité. Tâchons, sans les lui pardonner, d'oublier ces mouvements d'un fâcheux dépit, afin de le juger lui-même avec une plus entière impartialité.
Le dix-septième siècle offre un noble spectacle, celui de toute une société polie éprise des choses de l'esprit, touchée des attraits du beau, et conduite à la recherche de cette beauté par quelques hommes d'élite. Corneille, Boileau, Racine, Molière, la Fontaine, pour ne nommer que les poètes, marchent à sa tête; ils lui ouvrent les voies ou l'y dirigent; ils donnent le ton à la société cultivée qui les entoure : ce sont les maîtres du chœur. Derrière eux , à côté d'eux se pressent bon nombre d'hommes de lettres, émules impuissants, mais auxiliaires utiles. Si ces disciples ne paraissent pas au premier rang, ils ont au moins l'honneur de composer dignement le cortège et comme la cour des princes du génie, leurs maîtres. Segrais fut un de ces auteurs du second plan, et non le moins considérable.
Poète de la Fronde et traducteur des Géorgiques (1692), Segrais assista au développement littéraire du dix-septième siècle presque tout entier. Il s'égara d'abord avec lui, comme il devait avec lui retrouver la bonne voie ; de là les vicissitudes de son goût, et l'inégalité de ses écrits. Élevé au milieu d'une société enchantée des fictions romanesques et du précieux, Tauteur de Bérénice et à'Athis flatta d'abord le goût dominant. Toutefois, le caractère bourgeois des Illustres fran-
^aises, la simplicité familière et le naturel d^une partie de Bérénice révélaient chez le jeune écrivain une inclination secrète vers une naïveté ençlmie du faux bel esprit et des sentiments de convention. Même lutte de l'auteur cou* tre lui-même dans les Nouvelles françaises; mais il est ici bien près de la victoire. C'est son goût propre et non celui des ruelles qui déjà domine. Le poète des Églogues^ en« core à demi entraîné par le torrent de la mode, proteste contre cette violence. Cette fois, du moins, elle lui fut peu fatale. En dépit des enjoués, le talent mûri de l'auteur y a su faire une belle part aux lecteurs de tous les siècles.
Ainsi Segrais ferme de son mieux l'oreille aux séductions du temps : sa faiblesse le laisse faillir, mais il connaît et dé^ plore ses défaillances. Heureux l'ami de Scarron, s'il avait eu de bonne heure auprès de lui un Molière, un Boileau qui l'affermît contre lui-même, et l'enhardit à rompre en visière au goût public ! Réduit à ses seules forces, il se vôyïiit contraint parfois de subir le joug de la mode ; et pourtant, il lisait Virgile, il le méditait et le traduisait avec tendresse. Que n'était-il, avec un si bon maître, l'homme d'un seul livre 1 S'il s'était abandonné à lui sans réserve, il eût pu recevoir de ses mains, comme Énée de celles de Vénus, une armure capable de le rendre invulnérable ; mais il s'était fait en même temps le disciple de l'Italie moderne. Ce fut son côté faible, et ce défaut de la cuirasse permettrait à la critique de l'accommoder assez mal, si, en dépit de graves infidélités, le poète latin, l'inspirateur de ses meilleurs vers, ne le protégeait de son égide.
C'est encore à lui que Segrais doit en partie la préface et les notes de VÉnéide^ bel ouvrage qui fut comme son traité d'alliance avec la nouvelle école. Malheureusement, ses poésies étaient composées quand il fut signé, et la correction tardive que l'auteur avait faite de ses idées ne corrigeait pas les imperfections de ses écrits. « Oh I qu'il fait bon venir à
propos^ 1 » Le familier de la reine Gillette n'a pas eu ce bonheur : il est venu trop tôt, et ce désavantage nuit au juge^ ment définitif que l'on doit porter sur l'ensemble de ses ceuvres. Quand Voltaire alla visiter le Temple du goût, il fat étonné de ne pas trouver dans le sanctuaire bien des auteurs renommés jadis pour avoir été les plus chers favoris du dieu, Benserade, Pélisson, Balzac, Saint-Évremond, Voiture, Segrais. Ils y avaient autrefois les premiers rangs, lui répondit un de ses guides ; mais peu à peu ils les ont cédés aux véritables grands hommes. « En effet, la plupart n'avaient guère que l'esprit de leur temps, et non cet esprit qui passe à la dernière postérité.
Déjà de leurs faibles écrits Beaucoup de grâces sont ternies; Us sont comptés encor au rang des beaux-esprits, Mais exclus du rang des génies. »
Le génie! Jamais Segrais n'y avait songé; mais il avait du moins assez fait pour que le même Voltaire dit de lui : « C'était un très-bel esprit, et un véritable homme de lettres. » Roman de Bérénice, plein d'esprit et de galanterie délicate ; Poésies légères^ tendres et gracieuses ; poëme d'Atfiw, précieux, mais riche de fines analyses et animé de passions fortes ou touchantes ; Nouvelles françaises^ qui ont ouvert la voie à Zcûide et à la Princesse de Clèves; Églogues universelment admirées, et non surpassées jusqu'ici; traduction de YÉriéidey offrant à la France la première belle image de Virgile ; préface assez voisine parfois de^ l'ilr^ poétique pour que Boileau allât sans regret dtner chez l'auteur, au Luxembourg ; tels sont les titres de Segrais. Us justifient l'éloge de Voltaire, et la vie même du poète aurait permis à l'illustre critique d'ajouter : A cet esprit poétique, ingénieux, délicat, Segrais unit toutes les qualités de l'honnête homme