‹ Segrais, sa vie et ses œuvres: sa Vie et ses ŒuvresChapitre 46 sur 138 · SE6RAIS ÉCHEVIN. — SON PORTRAIT · texte numérisé non relu

SE6RAIS ÉCHEVIN. — SON PORTRAIT

Après rhomme et le poëte, il est bon de considérer dans Segrais le. citoyen. Segrais, gentilhomme, pouvait ^Ire premier échevin. Il le fut de 1683 à 1686. En septembre 1683, on le voit faire une ordonnance pour une cérémonie funèbre en l'honneur de Marie-Thérèse, et mander de Paris un artiste habile chargé de peindre les éfcussons dans l'église Saint-Pierre. Mais le premier acte important de son administration date de 1684 et lui fut inspiré par la reconnaissance.

Les jésuites, qui l'avaient élevé dans leur collège du Mont, n'avaient pas d'église à Caen. Segrais fit si bien, malgré de vives résistances, qu'ils obtinrent la permission d'en élever une, et même la concession gratuite du terrain. Segrais en posa la première pierre en 1684, et ce fut un de leurs procureurs, homme très-entendu, le P. André , qui la construisit sans le secours d'aucun architecte. Il acheta des chevaux, des charrettes , des pierres, dirigea tout lui-même, et à peu de frais, ce qui valut mieux , dit Segrais, que de passer par les mains d'un entrepreneur. Cette église est bâtie sûr le modèle adopté partout par les jésuites, mais a beaucoup plus d'apparence que le Noviciat de Paris. Quand les Habitants la virent si belle, ils se repentirent de leur opposition

indîscrèle, et surent gré au premier échevin de leur avoir si heureusement fait violence.

L'année suivante, 1685, un nouveau fait signala son administration. Segrais avait proposé à ses concitoyens d'élever une statue à Louis XIV, et cette fois il n'avait pas eu de peine à faire agréer sa proposition. Aussi, le 5 septembre 1685, anniversaire de la naissance du prince, la ville de Gaen toute parée et en habits de fête, se disposait à célébrer rinauguration de la statue. Dès le matin, trompettes, hautbois, tambours, mêlés aux gais carillons des cloches et au canon du vieux château , annoncèrent le commencement des cérémonies. Dans la matinée, on vit une procession c solennelle et vénérable » de messieurs de l'université, auxquels vinrent se joindre les corps de ville et toute la noblesse de la province. A quatre heures, M. l'intendant de la généralité offrit un banquet à tous les personnages de distinction. Puis on alla entendre un service solennel que suivit, au grand scandale de Bayle * et des protestants, le panégyrique du roi prononcé au pied des autels. Ensuite, animé par l'éloquence de l'orateur et la musique de l'église, tout le peuple entonna le Te Deum avec enthousiasme. Mais la dernière partie de la fête fut la plus belle, et mit le comble à l'allégresse générale. Vers la chute du jour, Segrais, à la tête de Thôtel de ville, alla chercher M. l'intendant, et, avec eux, tous les dignitaires de la cité se rendirent k la place Royale, parée de mille devises, couronnes , lis et banderolles. La bourgeoisie sous les armes contenait à peine l'élan et les transports des habitants. On attendait avec impatience le moment où, la nuit venue, la statue jusqu'alors voilée apparaîtrait splendidement illuminée, et au milieu des reflets d'un vaste feu de joie. Bientôt en effet le grand roi fut offert à tous les regards, comme enveloppé d'une gloire éblouissante (a). Un

1. Bayle, Noueelles de la rép. des lettres ^ t. I, p. 426. Cf. La France toute catholique sous le règne de Louis le Grand. Ibid» , t. II ; p. 348.

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feu d'artifice vint encore ajouter ses gerbes élinceiantes de raille couleurs à tout cet éclat resplendissant, tandis que les clochers élevaient dans les airs leur crête lumineuse, afin de porter jusqu'aux nues la gloire du prince et les signes de la joie publique. Quand ce spectacle eut rassasié tous les yeux, Segrais offrit aux grands personnages et aux hommes de lettres de la cité un souper c dont on ne put louer assez la propreté et l'abondance « ; » puis un bal commença qui dura toute la nuit. Toute la nuit aussi le peuple se réjouit d'importance. Les rues étaient remplies de tables ; on y avait fait des berceaux et des cabinets de verdure éclairés d'une infinité de lumières, où chacun, franchement et sans défiance, fêtait ses amis ou ses voisins. Déjà le jour commençait à poindre quand les feux de la nuit et les chants s'éteignirent, et enfin le silence et le sommeil vinrent envelopper la ville et tous ses habitants. Cette fête faisait honneur à l'invention de Segrais. Ce que le poète avait conçu, l'échevin le réalisa, et la ville dut reconnaître que si les Etats sont heureux avec des philosophes pour rois, les cités ne perdent rien, les jours de réjouissance , à être administrées par un poète.

En 1686 Segrais contribuait à donner à Caen une nouvelle fête, mais une fête d'un genre assez particulier, comme le héros qui en avait l'honneur '.

, En 1670, quand Molière livrait aux rires du parterre un bourgeois entêté de gentilhommerie , et poussé par son orgueilleuse sottise à d'incroyables extravagances, le public et Boileau se seraient peut-être crus autorisés à reprocher au poôte de charger ses couleurs. Et cependant ces imaginations en apparence invraisemblables, cet orgueil exalté jusqu'à la folie, celte ambassade du grand Turc, cette dignité de Mamamouchi, tout cela devait être à Caen, en 1686, pu-

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