MM. de Reims, de Troyes et de Meaux.(Bos8ttet
Duperron auprès de Henri IV et de Gabrîelle. Toujours soigneux de se ménager auprès des puissants, il avait cultivé avec soin Tamilié de Péréfixe, et celle de son successeur Harlay, qui perdit notre poète. Il connut tard Montausier, et le vit pour la première fois quand le nouveau gouverneui* vint visiter la Normandie (1663) ; mais il sut réparer le temps perdu, et bientôt le duc le chérit comme le plus dévoué de ses serviteurs. En effet, Montausier, en 1669, le proposait au roi comme sous-précepteur du dauphin. Huet fut agréé, et préféré à Grodeau que son zèle contre les mœurs relâchées avait peu recommandé auprès de Louis XIV. Ainsi, tandis que Segrais était chassé du Luxembourg, Huet jouissait à la cour d'une flatteuse dignité (a). Peut-être la crainte de déplaire à Mademoiselle et à M. de Paris le détourna-t-elle des démarches auxquelles une courageuse amitié Teût obligé. Segrais un peu aigri par sa disgrâce, put lui en savoir mauvais gré. L'amour, a dit la Bruyère, quelque délicat qu'il soit, pardonne plus de fautes que l'amitié. Ainsi s'explicpieraient les griefs de Huet contre Segrais. D'abord Tévêque d'Avranches s'était aperçu de la froideur du poëte à son égard ; ce fut ensuite une dissimulation , un^ réserve inaccoutumée , puis de l'impatience et même c des injures, » dit le prélat. Dès ce moment, ils n'eurent plus que des rapports de politesse et des échanges de paroles sur les sujets littéraires à la discussion desquels les circonstances les mêlaient. Ainsi leur affection avait déjà reçu de graves atteintes quand la querelle de l'Indus et du Nil fit éclater une rupture ouverte. Segrais avait rejeté comme tyrannique l'autorité d'un érudit impérieux , et Huet taxait les opinions de son adversaire de pur verbiage : c'étaient là des blessures que le temps ne devait jamais guérir.
En 1700 ou 1701, à la veille de la mort de Segrais, une altercation nouvelle vint même les aviver. Cette fois epcore la dispute éclata au sein de l'académie de Gaen, et offrit un argument de plus aux personnes mal édifiées sur la njodQStie
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des auteurs. Il s'agissait d^expliquer pourquoi Ton disait la haute et la basse Normandie. Huet fut contredit par Segrais^ et ce roi des opiniâtres* « contre lequel il n'était pas même permis d'avoir raison' » en témoigna un violent dépit.
Quelques années après la mort de Segrais ', au moment où l'auteur des Origines de Caen préparait une seconde édition de son ouvrage (1705), on était persuadé dans celte ville que Segrais y serait fort maltraité. Ces propos émurent M. de Glinchamp, ancien ami de Segrais, et intimement lié avec Huet. Craignant que M. d'Àvranches ne laissât paraître en effet un peu d'animosité à l'égard de son contradicteur, il le prévint de ce qui se disait. Huet en fut profondément blessé, et, dans sa réponse à Glinchamp , se défendit d'avoir jamais éprouvé un sentiment si bas (a). La deuxième édition parut à peu près semblable à la première. Dans l'une ni l'autre aucun mot ne rappelait leur amitié passée, mais nulle parole aussi n'y trahissait le moindre ressentiment. Il n'en était pas moins regrettable pour l'auteur qu'on eût pu le soupçonner d'une rancune si vivace contreun adversaire qui n'était plus. N'acC'USons donc pas les poètes seuls d'avoir l'amour- propre très-irritable. Ce vice est héJas ! l'ennemi familier des hommes de lettres, et même des plus sages. Car enfin si Segrais, dont la modestie et la modération sont bien connues, a pu se laisser tenter à ce mauvais génie, qui donc est sûr de lui échapper? Ainsi finissent parfois les meilleures amitiés. Vives et franches dans la jeunesse, à cet âge où le cœur est sans replis, l'esprit sans arrière-pensée, elles ont dans la suite à lutter contre 4es faiblesses de l'âge mûr. Chacun des deux amis se pousse dans le monde ; à la cour on prend les mœurs de la cour, on devient circonspect, on apprend avant tout à se ménager. Puis viennent les succès ou les disgrâces ; l'un, plus heureux ou plus habile prend les devants, l'autre
1 . Montausier l'appelait ainsi. — 2. Mot de son ami Glinchamp. 3. Ducarel, Àntiquitét normandes ^ p. 283, 288.
reste un peu en arrière, et si la sympathie des caractères n'a pas solidement établi celle des cœurs, nos amis sont bien près de se séparer. Qu'après cela xme dispute s^engage où leur vanité d'auteur s'intéresse, voilà l'union rompue, quelquefois même la guerre allumée. Balzac, de venu l'ennemi de Voilure, mourra tout plein du chagrin que lui donne la défense de Costar . Huet se déchaînera contre Boileau (a), à propos de Longin , et rompra avec Tournemine , partisan de son adversaire. Il s'emportera jusqu'aux injures contre Bochart^i coupable d'avoir relevé une omission dans l'un de ses ouvrages, et il en témoignera un ressentissement si aigre, qu'après la mort du savant orientaliste (1667), Conrart jugera nécessaire de lui écrire, afin de l'engager à donner à la mémoire de ce grand homme la paix qu'il n'a pu lui donner pendant sa vie (b). Enfin Huet et Segrais s'aviseront de renoncer à une amitié de plus de cinquante ans pour le déplacement d'un vers des Géorgiques^ et « de tous les amis le meilleur, » au jugement de Mme de Sévigné, Ménage un jour pourra dire à notre poète : « Il n'y a que vous et moi denotre ancienne connaissance qui ne soyons pas brouillés.» Or Ménage avait été lié d'abord avec la plupart des hommes de lettres de son temps. Tout compte fait, les poètes ne mentent pas toujours, et celui-là exprimait une vérité jusqu'ici peu démentie, qui a dit :
Qui velit ingenio cedere rarus eriU Et encore Huet croyait devoir corriger ce vers ainsi : Qui velit ingénia cedere nullus erit. ,
faut^ilFen croire?
CHAPimH IX.