‹ Segrais, sa vie et ses œuvres: sa Vie et ses ŒuvresChapitre 48 sur 138 · L'abbé de Choisy était du nombre · texte numérisé non relu

L'abbé de Choisy était du nombre

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pointements, bien que Tabbé eût obstinément refusé de se laisser y selon les rites, barbouiller à l'indienne. Alors commencèrent les cérémonies. On n'essayera pas de les décrire i avec toute leur vérité, elles dépassent encore les imaginations grotesques du bourgeois gentilhomme. Pour couronner cette merveilleuse scène, un Siamois vint respectueusement poser sur la tête de son nouveau confrère un énorme bonnet pyramidal, fait de peau de lapin, chamarré de clinquant, avec trois cercles d'or, et surmonté d'une brillante houppe. L'abbé le reçut à genoux, soutenu sous les bras par deux mandarins j les autres Siamois dansaient autour de lui, le sabre à la main, et lui en donnaient de temps en temps de petits coups sur la tête avec force grimaces et contorsions burlesques. Ce fut le premier acte de la pièce.

L'ambassadeur avait donné trois jours au premier médecin de Sa Majesté siamoise pour mettre ordre à ses affaires et se disposer au départ. Mais dès le lendemain, quand les premières fumées de gloire se furent dissipées, l'abbé se mit i, songer qu'il n'aurait jamais le courage de quitter sa patrie à l'âge de 73 ans pour un si long voyage. De son côté, l'ambassadeur avait ordre, en cas de refus, de le faire enlever pieds et poings liés. Que résoudre? que devenir? Notre mandarin, aux premières lueurs du jour, se rend chez l'intendant et le supplie de le tirer d'un si grand péril. Celui-ci mande M. de Segrais pour examiner en commun une si grave affaire. Le premier échevin arrive assez inquiet de ce matinal message; il salue M. l'intendant et M. de Saint-Martin, et attend qu'on lui apprenne ce dont il s'agit. L'abbé ému s'adresse à lui, et d'abord rend hommage à sa bonté, à son humeur obligeante. Segrais répond à ces honnêtetés par des révérences, et demeure dans l'attitude d'un homme qui ne sait encore où l'on veut en venir. Enfin, mis au fait, Segrais, avec un grand sérieux, prie M. l'intendant d'obliger un si précieux personnage de tout son pouvoir, et de le protéger contre toute violence. Mais l'intendant se récuse: la céré-

moDic est faite , le brevet de médecin donné , le bonnet de mandarin reçu; M. de Saint-Martin doit se rendre à son poste, et s'acquitter où il convient de ses fonctions. « Ahl monsieur, s'écrie l'abbé, j'ai bien été coiffé, mais je n'ai point touché d'argent, et ils ne m'ont pas barbouillé le visage. Si j'avais souffert la balafre, je serais mandarin parfait, et il faudrait marcher, mais je ne suis que noble mandarin. » Ce vice de forme, ces raisons étaient graves et donnèrent à réfléchir à ces messieurs. Encouragé par leur embarras : « D'ailleurs, messieurs, comment serais-je médecin de Sa Majesté? je n'ai jamais étudié la médecine. » Segrais, plus touché de cette raison que ne l'aurait été Molière, fut d'avis de demander à la Faculté une attestation formelle de l'ignorance de l'abbé en fait de médecine. A la prière de l'échevin, elle fut remise scellée à l'abbé. M. de Saint-Martin ne savait comment hii en témoigner sa reconnaissance , et voulait l'embrasser; mais Segrais se retira un peu, comme indigne d'un tel honneur. « Allez en paix, lui dit-il, ne craignez rien. M. le lieutenant général va vous donner une bonne escorte, et vous n'irez point à Siam; nous y perdrions trop: vous faites l'hon^ neur et la joie de la ville. » Et là-dessus M. de Saint-Martin de remercier Segrais, disant hautement que cet excellent homme n'avait point son semblable dans le monde ; puis il sortit protégé par une escorte de douze grenadiers, dont la principale consigne était, de ne pas rire. En même temps, un courrier dépêché à Paris revenait, crotté par-dessus la tête, avec une lettre de cachet qui défendait au nouveau mandarin de quitter le royaume. Alors l'abbé, libre d'inquiétude, reprit sa belle humeur, et voulut régaler l'ambassadeur. Il manda chez lui les Siamois, et leur donna lecture de la lettre royale. Tous alors poussèrent des cris de désespoir. Partir sans le médecin de leur prince! ils allaient être empalés au retour! Mais peu à peu leur douleur se calma, et l'on ne songea plus qu'à faire honneur au festin d'adieu. La vaniteuse magnificence et l'inépuisable sottise de l'abbé le rendirent aussi

somptueux que divertissant (a). Ainsi finit la comédie, triste comédie, en vérité, si l'on songe à Ja folie véritable qui l'avait provoquée. « Hélas! mon Dieu I mon mari est devenu fou, » s'écrie Mme Jourdain, et ce cri n'a plus rien de comique : cruelle punition, en effet, de cette vanité qui d'abord flatte et séduit, puis insensiblement enivre, donne le vertige et . tourne l'esprit! Molière l'avait deviné, l'abbé de Saint-Martin le prouva (6) ,

Mais laissons là ces scènes de carnaval où le rire est voisin de la pitié, et revenons à Segrais. En dépit de son grand âge, il n'avait pas entièrement renoncé au culte de la Muse. Le poéte-né^ait des vers jusqu'aux derniers moments de sa vie. Segrais égayait de ses chansons ses condisciples au collège des jésuites ; Segrais travaille à sa traduction en vers des Géorgiques à plus de 76 ans, huit mois avant sa mort. Heureux s'il eût pu dire avec Malherbe :

Les puissantes faveurs dont Parnasse m'honore Non loin de mon berceau commencèrent leurs cours ; Je les possédai jeune et les possède encore A la fin de mes jours.

La vieillesse de Segrais n'avait pas le privilège d'une si vigoureuse fertilité ; mais il pouvait au moins corriger les poésies de sa jeunesse, et en préparer une nouvelle édition ^ qui fût son dernier mot et comme son testament à la postérité*.

Toutefois ce souci de Tavenir ne le détachait pas si fort du présent, et tout en songeant à ses lecteurs futurs, il ne laissait pas de charmer de sa conversation la société polie souvent réunie autour de lui. Il allait volontiers passer la soirée chez Tin tendant Foucault, son ami intime, et alors tout ce que la ville avait d'honnêtes gens s'empressait pour l'écouler. Depuis sa première jeunesse, mêlé aux intrigues de la cour, il en avait connu les pratiques les plus secrètes. Enrichi d'ail-

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