Juillet
leurs d'une ample moisson de belles connaissances de toute sorte, il n'avait pas de peine à parler biep et longtemps. Il ne fallait que lui donner le fil^ et les récits plaisants ou curieux se succédaient avec une rare fécondité dans la bouche de Taimable conteur, cil n'y a qu'à monter Segrais^ disait M. de Matignon, et à le laisser aller. » Le segraisiana et ses divertissantes anecdotes, d'ordinaire si naïvement ou spiri'* tuellement tournées, peuvent donner une idée de ces cause** ries du bon vieillard. Tandis qu'il devisait sans apprêt ni défiance^ un homme était derrière une tapisserie, qui notait ses moindres discours ; trahison heureuse qui nous permet à nous-mêmes aujourd'hui de nous glisser en quelque sorte dans ce salon auprès de Segrais, et de l'écouter.
N'était-ce pas là une scène d'un intérêt touchant? Honoré de l'amitié du comte de Fiesque, de Montausier, de la Roche'* foucault, du maréchal du Plessis, d'Arnaud d'Andilly et de Condé; de Mmes de Rambouillet, la Fayette, Sévigné, de la duchesse de Longueville, de Mademoiselle et de Mme de Maintenon, Segrais est rentré modestement au sein de sa patrie, pour y vivre sans la moindre prétention ; et là, au milieu d'un cercle choisi, il redit à la génération nouvelle les histoires de la vieille cour et presque du siècle passé. A cet intérêt des faits mêmes, ajoutez l'agrément de cet esprit jusqu'au bout fin, poli, délicat, et vous aurez une idée du doux prestige et de l'admiration afifectueuse qui l'entourait. A im âge, dit Campistron, où presque tous les autres hommes ne sont plus comptés entre les vivants que parce qu'on ignore leur mort, Segrais faisait les délices d'une ville toujours célèbre pour la politesse et l'esprit de ses habitants. Eh I comment ses concitoyens n'auraient-ils pas avidement recherché celui que les plus délicats de la cour désiraient voir et regrettaient vivement de n'avoir pas vu! En 1689, Mme de Sévigné* avait passé à Caen, « la plus jolie ville, la plus avenante, la
1, Lettre du 5 mai 1689.
plus gaie, la mieux située» les plus belles rues, les plus beaux bâlimeuts, les plus belles églises, des prairies, des prome* nades, et enfin la source de nos plus beaux esprits. » Mais tout cela était peu de chose encore auprès de Segrais qu'elle comptait y trouver. Son attente fut déçue. Ce jour-là même Segrais était dans les terres de MM. de Matignon, à Thorigny (a)» Elle ne put donc voir « son ami, » et en fut « affligée. * Quel éloge pour Segrais que ces mots-là! Jugez par là de Faffliction de ses concitoyens quand ils Tirent que leur poëte allait leur être enlevé. Segrais était atteint d'une hydropisie qui tous les jours l'acheminait au tombeau. Pendant sa maladici de nombreux témoignages d'estime lui furent donnés par les plus illustres personnages de la cour où il avait si bien vécu en honnête et galant homme. « On eti trouve la preuve, dit un dé ses compatriotes, dans ce grand nombre de lettres qui lui furent adressées jusqu'à ses derniers moments, et où se lisaientles nomsde Bourbon» Orléans, Condé,Longueville{6).» Mais le plus éclatant de tous ces témoignages était celui de Mme de Maintenon. Toutes les fois que son parent, M. de Mulsay, était venu à Gaen, elle l'avait chargé de faire ses compliments à Segrais, comme Boileau
Retiré de la cour et non mis en oubli.
Parfois même elle croyait devoir s'excuser auprès de lui de n'avoir pas le temps de lui écrire. Aussi ne fut^elle pas la dernière à s'intéresser à lui, quand elle apprit les progrès mortels de son mal.
Mais ces hommages si flatteurs touchaient plus àes concitoyens que lui-même. Il n'en était plus à goûter l'approbation des hommes: il ne songeait qu'à bien mourir. D'ailleurs, il n'avait pas attendu, pour s'y préparer, les dernières atteintes de sa maladie. Au déclin de la vie, il pouvait penser encore au Tasse, à cette mélodieuse et tendre poésie qui avait enchanté sa jeunesse et son âge mûr; mais il y pensait en homme qui commence à sentir la vanité des choses de la
terre. « Tout le temps est perdu qu'on n'emploie pas à aimer, » avait dit l'auteur ûeVAminte; c à aimer Dieu, » reprend Segrais, et, ainsi corrigé, il adopte ce vers et le place comme devise sur un cadran solaire de sa maison de Pontenay*. Jadis Segrais, chantre attendri de l'amour, avait goûté la vraie pensée du Tasse, et s'en était laissé charmer. Plus tard, le sage vieillard la puiifia, et après ce discret désaveu des soins de sa jeunesse, il revint à la piété fervente dont ses premières années avaient ressenti une atteinte passagère. Il méritait par là de bien mourir. Il succomba le vendredi saint, 25 mars 1701, âgé d'environ 77 ans*. Ses restes, jugés dignes d'honneurs publics, furent transportés en grande pompe à Fontenay-le-Pesnel, et ensevelis dans Téglise de ce lieu (Saint-Martin). M. Foucault (a), qui le chérissait d'une véritable tendresse, lut sur sa tombe un témoignage public de sa douleur. Cette douleur fut celle de la ville entière, et les épitaphes composées à Fenvi à sa mémoire firent assez connaître combien il était regretté de la cité à laquelle il faisait tant d'honneur \ Foucault, Galland, Betoulaud, ses amis et confrères de l'académie de Caen, Baillet, Sanadon, Lamonnaie même qui ne l'avait jamais vu , célébrèrent ses vertus et son talent ; et comme s'il eût fallu que Taimable poëte à qui les jeux et les ris avaient souri dès l'enfance, reçût, même après sa mort, les gracieux hommages qui lui semblaient dus, une femme vint, elle aussi, graver des vers et verser des larmes sur son tombeau \
Ainsi mourut et vécut Segrais. Sa vie a laissé de lui un