Segr., p
cru possesseur ; je n'en ai eu que l'apparence, et cette vaine apparence te prive de celles que tu avais méritées. N'attends pas que je te dise rien qui te puisse fléchir. Je me suis moqué de ta simplicité, je t'ai fait soupçonner la vertu de ta maîtresse par le plus noir artifice qu'un détestable amour puisse inventer ; enfin je suis cause de la mort que tu lui as donnée. Crois, s'il le faut pour porter ta main à percer ce cœur infidèle qui te ravit tant de bonheur.... crois que je le ferais encore, si c'était à reconunencer, et que j'aime mieux ta maltresse dans ce cercueil qu'entre tes bras. Crois encore davantage de ma malice, s'il se peut, et s'il le faut pour t'obliger à me donner la mort que je souhaite. » Et l'infortuné présentait un poignard au comte, lui demandant de lui en percer le sein. Mais le prince plus transporté de douleur que du désir de la vengeance, pleurait, maudissant son rival et lui pardonnant. Clarence n'est pas le seul coupable : c'est la crédulité du comte qui a tué la princesse. « Ah l princesse» que ce qui me reste de jours à vivre vous va bien venger de la mort que je vous ai donnée!... De quoi entretenais -je mon esprit, il n'y a que sept ou huit jours, et de quoi le puis-je entretenir présentement? Moments trop doux et trop tôt passés , félicité évanouie, bonheur dont je n'ai vu que l'apparence, qui vous peut jamais représenter à mon âme?... Tombé du faîte de la gloire en l'abîme de la misère, par où jamais me relever? La vie peut-elle être agréable à qui a perdu par sa faute la seule personne qu'il pouvait aimer, à qui a fait mourir sa maltresse de déplaisir, mais une mattresse aimable sur toutes choses, et qui n'est morte que pour m'avoir trop aimé 1 Si quelqu'un maintient que l'espérance n'abandonne jamais les plus malheureux, qu'il vienne ici, qu'il vienne me montrer celle dont je puis flatter mon destin déplorable. Divine princesse, vous étiez ma joie et mon espoir, et l'un et l'autre aussi est dans le tombeau avec vous. C'est là qu'il faut que je les cherche, si je les veux trouver; et s'il m'était permis de me faire mourir par mes mains, vous
verriez bientôt que je n'en espère point ailleurs. » Résolu d'aller en Hongrie combattre les infidèles, dans l'espoir de n'en revenir jamais, le comte se rend chez le duc de Bourgogne afin de lui dire adieu. Mais au lieu de celte triste entrevue, le duc le fait passer dans une chambre magnifique où il voit Agnès richement parée et plus belle que jamais *. Elle avait feint le trépas pour éprouver la tendresse du comte et le punir de sa crédulité. Peu après leur hymen fut célébré ; Clarence y assista : ce fut sa punition. Devenu chef par la mort de son père, de la famille des Bourbons, c qui se peut vanter d'être la première du monde, » l'époux d'Agnès vécut glorieux, fut un de ceux qui combattirent les Anglais * avec le plus de chaleur, et goûta auprès de la princesse la paix que la France elle-même « après tant de misères » dut à ses victoires.
La princesse Aurélîe, en réglant les statuts des divertissements, avait dit : « J'ordonne qu'après que la dame aura cessé de parler, on raisonnera tant qu'on voudra sur la nouvelle qu'elle aura récitée. » Ces dames n'avaient garde d'y manquer. Ces discussions quelquefois délicates, souvent subtiles, étaient consacrées dans les romans depuis le Boiardo (Orlando innamorato). On les retrouve chez d'Urfé, Mlle de Scudéry et même dans Zaïde, une fois. Mais si la forme était banale, les idées pouvaient ne l'être pas. Ainsi, à la fin de la quatrième nouvelle, llralie se demande d'où vient ce goût si général pour les fictions et les romans. Ses compagnes en donnent la raison. L'esprit de l'homme goûte, avant toutes les autres, les œuvres d'art qui contrefont les heureuses productions de la nature. Cette imitation ingénieuse, cet artifice délicat lui plaît, mais à une condition : c'est que ce mensonge apparent aboutisse à une plus belle et plus lumineuse vérité. Ainsi compris, le goût de l'homme pour les fictions