‹ Segrais, sa vie et ses œuvres: sa Vie et ses ŒuvresChapitre 8 sur 138 · SEGRAIS OFFICIER DE MADEMOISELLE · texte numérisé non relu

SEGRAIS OFFICIER DE MADEMOISELLE

Bientôt commença pour lui une vie nouveDe. La Fronde éclata, et le gentilhomme de Mademoiselle s'y trouva d'une certaine façon mêlé. Nous allons le suivre au milieu de ces troubles, et, sans prétendre faire Thistoire, même en raccourci, de la Fronde, rappeler les événements dont on retrouve la trace dans sa vie ou se» ouvrages.

Le duc d'Orléans et Mademoiselle de Montpensier suivirent d'abord le parti de la cour. Leur zèle pour Mazarin était, il est vrai, assez tiède, et il n'eût pas fallu, au début même des hostilités, de bien puissants efforts pour attirer le duc d'Orléans, esprit changeant et foible, au parti des mécontents. Sa fille surtout aurait eu plaisir à se venger aussitôt du ministre qui s'obstinait à lui faire garder le titre déjà consacré de Mademoiselle. Mais le moment favorable n'était pas encore venu sans doute, et le prince et la duchesse étaient, de bon ou de mauvais gré, les alliés d'Anne d'Autriche, quand la reine, effrayée des émeutes de Paris, partit pour Saint-Germain (1649). Monsieur et Mademoiselle l'y suivirent; la maison de la princesse restait à Paris. Le voyage s'était fait la nuit, furtivement, et avec tout le secret d'une fuite prudemment concertée. D'ailleurs, où loger au château de Saint-Grèrmain tes officiers de MadeoM^ellc ? Ce

fut à peine si les princes et les princesses trouvèrent à s'y installer. Mademoiselle coucha par terre dans une chambre bien peinte, bien dorée, et grande, mais sans vitres ni fenêtres, et avec peu de feu, « ce qui n*est pas agréable au mois de janvier, » et le reste à l'avenant. Mais cela même divertissait, et Mademoiselle n-en était pas moins gaie. La comtesse de Piesque la mère (sa gouvernante depuis 1643), moins rassurée et moins disposée à la belle humeur, n'avait pas osé sortir de la ville. Elle, sa belle-fille (Gillone d'Harcourt, comtesse de Piesque depuis 1644) et Segrais attendirent di)nc au milieu des alarmes et des fêtes, dont la Pronde avait déjà le secret, que le caprice des événements leur rendit leur maîtresse. Peu après, en effet (11 mars 1649), la paix fut signée à Rueil, et Segrais, heureux de voir renaître le calme des beaux jours^ se mit à le célébrer à sa manière. Lui aussi veut signer son traité, et rentrer en grâce, mais auprès de qui? de Philis, qui trop longtemps lui a fait la guerre.

Cessez, bruit des tambours, Et revenez daos vos plus beaux atours, Ballets, comédies, musiques, amours,

La guerre va finir,

La paix va revenir; Tout est tranquille : dans ce doux sort.

Vous et moi, Philis, quand serons-nous d'accord ?

Et ailleurs :

Parlement, apaise-toi.

Il faut obéir au roi, On va finir toute querelle :

Mais quand finira celle De Philis et de moi?

Son amour a été d'une constance, d'une bravoure à toute épreuve ;

Aujourd'hui que tous les Amours Sont effrayés par le bruit des tambours,

Pourriez-vous refuser le mien, Qui De saurait s^épouyanter de rien ?

ne mérite-t-il pas que la grande colère de son ennemie s'apaise ?

Hélas! je m'en souviens, Ferme et constant je baisais mes liens, Quand toute la France rejetait les siens.

Âh ! si votre 6erté ,

Tyrannique beauté.

Traite en rebelles les plus soumis, Gomment traitez-vous vos plus grands ennemis?

Voilà comment Segrais, né poêle, et peu guerroyeur, encore moins politique, prend les événements et s'accommode à la paix ou à la guerre. Tandis qu'Halley, son compatriote, gémit sur les misères dont la Normandie le rend témoin, le gentilhomme de Mademoiselle, mêlé aux gais Frondeurs de Paris, ne songe pas encore à celles dont est menacé le royaume entier.

Amours et tambours , voilà toute la Fronde à ses yeux , et encore le bruit des tambours est si bien mêlé à celui des yiolons que le poëte n'en est pas alarmé. Il ne voit de la guerre que le côté frivole, et les vers où il y fait allusion participent de ce caractère léger. Ce n'était pourtant pas chez lui froide indifférence. S'il chante pendant la Froijde, c'est que les deux partis s'y attaquent et ripostent par des chansons; il rit, parce qu'elle offre des incidents ridicules. Mais une guerre ridicule est toujours une guerre, et ces gaietés divertissantes pour quelques-uns font bien vite ailleurs couler les larmes. Segrais s'en aperçut enfin, quand il vit Gaston et sa fille, Longueville et Gondé, ces alliés les plus naturels de l'autorité royale, mêlés à la révolte. Avec eux la guerre s'étend, et rémeute des bourgeois de Paris devient guerre civile. Ce n'était plus là matière à petits vers, et Segrais se voyait contraint de prendre désormais les choses plus au

sérieu3( . Déjà la France, UHÊieuviée par deux maées de luîtes intestines, étalait à tous les yêtnt une misère déplorable. Cependant Mademoiselle, toute préoccupée d'ambition et de ressentiment, fermait les siens à ce triste spectacle. Contrariée dans ses projets d'établissements princiers, elle aossi, comme un antre Condé, allait revendiquer ses droits, les armes à la main. La Fronde r|4)peUe et promet h son imagination romanesque une èregloiieuse d'avenlures, de grands conseils, de hautes entreprises ; elle s'y jette toute vaillante ; car il y va pour elle d'une brillante fortune, et peut-être d'une couronne h coqquérir* Tandis que la petite-fiUe de Henri lY rêve à ses chimères d'héroïne, que fait Segraisî II ne badine plus; il gémit sur les souffrances du royaume :

La France , de ses propres mains , S'en va dôchver ses «aUrailles ,

s'écrie le poète dans l'ode où il encourage Ménage (1651) à aller eu Suède. La guerre civile va s'allumer plus vive que jamais ; franchis donc sans crainte les mers les plus lointaines; aux pays même les plus barbares.

Tu trouveras moins de misères Qu'en FfSttce tu n'en vai kmv*

Tout en faisant ici la part de l'exagération des termes, bientôt hyperboliques dans une ^e sur la guerre civUe^ il £aui reconnaître dans ces plaintes un accent vrai, une émotion sincère; et la preuve, c'est que Segrais faillit suivre le conseil qu'il donnait à Ménage , et quitter la France. Les maux dont elle était accablée tournaient alors les esprits à émigrer en Amérique. En 1649 ou 1650 (Segrais avait alors S5 ou 26 ans), Scarron le voyant plus sage qu'on n'a coutume de l'être à cet âge^ avait songé à lui confier la direction d'une compagnie, et le poète, qui en ce temps-là n'était attaché k rien, avait failli accepter. Scarron, lui du moins, se dirait bien résolu de partir et de renoncer aux vers burlesques.

atn Tomam comiquês, aux comédies, pour aller dans un pays où U n'y aura ni fikwx de dérotion, ni inquisition, ni hiver qui Tassassine, ni fluxion ^ l'estropie, ni guerre qui le fosse mourir de faim ; et Scarron n^était pas seul dégoûté de vivre an milieu des trouilles et des misères de la France. Balzac, dâ}ile vieillard de 66 ans, songeait à quitter un riche domakie peur aller vivre en Holls^ide. Segrais partagea un instant ces tristesses et ces désirs. Gomme tout le monde autour de hii, il ajoutait foi aux brillantes descriptions de ces heureux pays, riche et délicieux Eldorado au doux dimat, et paré de toutes les beautés d'une jeune et luxuriante nature, ainsi jadis Horace, dégoAté de Rome par le second triumvirat, avait rêvé une vie paisible et bienheureuse dans les tles fortunées. Segrais afBigé comme lui de la guerre dvile, poète comnie lui, espérait voir fleurir dans ces contrées lointaines l'innocence et la paix que la Fronde exilait de sa patrie. Belkme, dit-il à Ménage, a mis la discorde en nos dtés; les horribles serpents dont sa tète est hérissée empestent t^Nit de leur haleine, et son détestable flambean <dlume la haine en tout lieu. C'était là un faible écho des Maintes communes jadis à Vauquelin de la Fresnaie, Bertaut, fiesportes, Rémi BeUeau et Ronsard. Les guerres de religion et la Ligue en avaient foit le triste refrain de toute la seconde moitié du seizième siècle , et la fronde les perpétua au dixseptième, jusqu'au jour où le règne de Louis XIY, réparateur de si longues disgr&ces, y fit succéder un concert de louanges et d'hymnes de joie : la paix , le bonheur de la France inspireront alors tous les poètes, et Segrais lui-même mêlera sa voix à ces chants de triomphe ^ Hais ces bons temps étaient encore à venir , et avant le grand siècle glorieux, fortuné, le poète voyait la Fronde; il voyait qu'avec la paix avaient fui le calme des villes, la riante prospérité de

1. De môme Horace, quand Auguste eut fait oublier Octave : Non semel die$mm : lo triumph^»^ (Odes, IV, x.)

ces campagnes qu'il aimait, et toutes les prouesses des héros de la Fronde, même rentrée triomphante de Mademoiselle à Orléans, étaient impuissantes à l'en consoler.

Mais si la Fronde chassait l'équité, la foi, l'honneur, elle iraitait mieux les jeux et les ris. Segrais avait tort de dire tlans une de ses chansons que les amours, effrayés du bruit des tambours, s'envolaient. Jamais au contraire ils ne furent, au milieu même des armes, si bien fêtés. Fallait-il s'en étonner? Les premiers rôles y étaient presque tous joués par des femmes et des grands seigneurs , amis avant tout du plaisir et des aventures : bals, comédies, cavalcades, les divertissements de toute sorte se succédaient sans interruption, et finissaient par tourner la tête aux plus sages ^ Le prince de Lorraine, qui n'était pas de ce nombre, semblait n'être venu «n France avec ses 10 000 hommes que pour y jouer au héros de roman. Tour à tour prince et aventurier, soldat grossier ou chevalier galant, chef d'armée ou de mascarade, politique secret, bouffon licencieux, mais par-dessus tout fantasque et bizarre, le beau-frère de Gaston était un des personnages les plus originaux de cette guerre si riche en plaisantes singularités. Les Frondeurs l'avaient bien accueilli , mais surtout Mademoiselle , que ses saillies et ses façons extraordinaires divertissaient : aussi le recevait-elle très-volontiers au Luxembourg. Segrais se trouva plys de cent fois en tête-à-tête avec lui ; il en profita pour l'examiner curieusement < Il avait, dit-il, les yeux d'un chat, et quelque chose dans le regard qui marquait qu'il y avait du dérèglement dans son esprit*. » Et en effet, avait-il la tête bien saine quand il allait, lui prince, avec une armée sous ses ordres, marchander des bottes à la savaterie pour monter ses cavaliers? Il marchait comme Orondale*, suivi d'un valet de chambre, et ne prenait

1. Cf., Mémoires de Mademoiselle y édit. Chéruel, t. II, p. 191 (fin de 1652) , paroles curieuses du duc de Lorraine et de Condé à la Princesse.

Page 1