M. LE PROFESSEUR TRÉLAT
Professeur à la Faculté de médecine de Paris Membre de l’Académie de médecine, Chirurgien de l’hôpital de la Pitié, Officier de la Légion d’honneur.
Synonymie. — Névralgie de la mamelle . — Névralgie mammaire . — Tumeurs irritables de la mamelle (Cooper). — Tumeurs névromatigues et nodosités de la mamelle (Velpeau). — Affections douloureuses de la glande mammaire (Rufz).
Définition. — On décrit sous le nom de sein douloureux , de névralgie de la mamelle , une affection de cet organe dont le symptôme le plus saillant, est une douleur très intense, non dépendante d’un phlegmon, et irradiée aux parties voisines.
Dans notre description, nous emploierons indifféremment les termes sein douloureux ou névralgie de la mamelle , expressions le plus habituellement employées pour désigner cette affection.
RENSEIGNEMENTS historiques
Tout le monde est d’accord pour reconnaître que c’est Astley Cooper le premier qui, sous le nom de névralgie de la mamelle et de tumeurs irritables , décrivit une affection de la mamelle, caractérisée par des douleurs très vives qui, partant de cet organe, s’irradient aux parties voisines: cou, clavicule, épaule, bras, main et même dans les hanches , sauf une légère augmentation de volume, la mamelle est saine. Outre cet « état irritable » on trouve quelquefois de petites tumeurs qui sont le point de départ de ces douleurs (< tumeurs irritables ). D’après Velpeau, « en signalant « des tumeurs dures, ayant leur siège dans le tissu de a la glande ou du côté de l’aisselle, et dont le volume « excède rarement celui d’une noix, qui sont accom- « pagnées de quelques douleurs que les femmes rappor- « tent à des chagrins, au frottement de leur robe, à la « constipation, A Coles ( Surgical Anatomy) a devancé « Astley Cooper ».
Nous ne savons pas à quelle époque Cooper a décrit cette affection: nous n’avons pas pu nous procurer l’original anglais; nous ne connaissons que la traduction que MM. Ghassaignac et Richelot en ont faite dans l’année 1837. Nous dirons, cependant, que dans l’article « Mamelle » du Dictionnaire de chirurgie
pratique de Samuel Cooper, édition française 1826, on fait déjà mention de la névralgie de la mamelle et des tumeurs irritables d’Astley Cooper.
The London Medical and Surgical journal , dans son numéro du 1er septembre 1834, publie une observation, que nous reproduisons plus loin, dans laquelle la névralgie de la mamelle se rattache à une hypertrophie de cet organe.
Velpeau croit avoir été le premier auteur français qui s’est occupé de cette affection : dans l’article « Mamelle » du Dictionnaire de Médecine (1), il signale trois nuances assez distinctes dans les indurations de la mamelie : l’induration en masse, les nodosités et les névralgies de la mamelle.
Avant Velpeau, en effet, Nicod (2) signale à peine la complication des névralgies des nerfs thoraciques, avec des douleurs semblables de la mamelle du même côté. Mais MM. Murat et Pâtissier (3), dans la description qu’ils font de la mastodynie (douleur du sein), signalent l'engorgement de la mamelle et des douleurs très vives irradiées aux parties voisines, signes avec lesquels on décrit, aujourd'hui, le sein douloureux ? ns tumeur.
Rufz (4), de la Martinique, communique à l’Académie de médecine, en 1843, plusieurs de ses obser-
(1) Yol. 19. Paris, 1839.
(2) Nouv. Journ. de méd., 1819.
(3) Dict. des sc. méd., 1819.
(4) Arch. gén. de méd., 4e série, 1843.
vations suivies de quelques considérations sur la nature de la maladie, et institue une nouvelle méthode de traitement. Valleix, rapporteur, est d’opinion que la névralgie mammaire n’est qu’une forme de la névralgie intercostale.
En 1850, Wickham (1) consacre une partie de sa thèse à l’étude des Affections douloureuses des glandes mammaires , et dans la même année, Birkett (2) divise les affections douloureuses du sein en trois classes, « parmi lesquelles il est important de faire un diagnostic précis » : la mastodynie , X induration chronique du tissu normal et T hypertrophie lobulaire imparfaite .
Velpeau, en 1854 et 58, développe, dans son Traité des maladies du seinf les idées qu’il avait émises dans son article « Mamelle » du dictionnaire en 30 volumes : il appelle tumeurs névromatiques et nodosités , les tumeurs irritables de Gooper, et, comme lui, admet la névralgie de la mamelle sans tumeur appréciable.
La thèse de Léchât (3), résume les travaux de Cooper, Velpeau et Rufz.
M. le professeur Broca (4), analyse les travaux de ses prédécesseurs, et, pour lui, ce sont les adénomes qui se compliquent le plus souvent d’irritabilité et
(1) Prop. de path. Th. de doct., 1850.
(2) Birkett. The Diseases of the Breast and keir treatment. Londres, 1850.
(3) Léchât. Th. de doct., 1859.
(4) Broca. Sur le traitement des adén. et des tum. irr. du sein parla compr. Bull, de thérap., 1862.
émet dô3 doutes sur l’existence de la névralgie sans tumeur*
Pour compléter ces renseignements historiques, nous citerons la leçon de James Paget sur les tumeurs irritables du sein, la thèse de Fortoul 1879, les observations de Nélaton et Kirmisson chez les hommes, celles de Wood et Morgan chez les jeunes filles, les leçons professées par MM. Richet etTerrillon, àl’Hôtel- Dieu et à la Charité et la communication de M. A. Routier, à la Société de chirurgie de Paris.
ETIOLOGIE
La maladie n’est pas exclusive à la femme, elle se montre aussi chez l’homme. Rufz et Kirmisson l’ont observée, le premier chez un capitaine de navire, le second chez un homme de 54 ans ; Nélaton chez un jeune homme de 23 ans, Velpeau à 17 ans, Rosenthal à 16 ans.
Observation I.
Hypertrophie douloureuse de la glande mammaire chez un homme.
Un jeune homme de 23 ans est entré dans le service de M. Nélaton, se plaignant de douleurs dans la région du sein gauche.
En examinant cette région, on fut frappé du volume beaucoup plus considérable que présentait le sein de ce côté, relativement au côté opposé. Le palper y fit reconnaître l’existence d’une véritable glande mammaire, et le liquide séreux, blanchâtre, ayant l’aspect et tous les caractères physiques du lait, qui s’échappait du mamelon lorsqu’on pressait avec une certaine force sur cette glande, ne laissait pas de doutes à cet égard.
Ce jeune homme éprouvait dans cette mamelle hypertrophiée des douleurs assez vives, et qui s’irradiaient dans
les parties voisines. Il n’y avait, du reste, pas d’autres tumeurs dans le voisinage. (Gaz, des hôp,, 1856, n° 32 )
Observation II.
Sein douloureux chez un garçon de 16 ans.
Garçon de 16 ans, üls d’une femme très nerveuse. Il souffrait de douleurs et de tiraillements dans le sein droit avec hyperesthésie de la peau du thorax et des apophyses épineuses des premières vertèbres dorsales. Ici la cause du mal dut être rapportée à l’onanisme. Les douleurs furent calmées par la quinine et par le lupulin, et la guérison vint après un séjour de trois mois à la campagne où le malade prit des bains de siège froids avec lotions sur le dos. (Rosenthal. Névralgies de la mamelle et des indurations névralgiques de la glande mammaire. Wien. med. Press . 1873.)
Les douleurs de la mamelle s’observent le plus souvent chez les femmes agrées entre 18 et 40 ans (Rufz), entre 16 et 30 (A. Cooper). Velpeau a observé un grand nombre d’exemples aux approches du temps critique et pendant la ménopause. Morg-an a communiqué à la Harveian Society, de Londres, plusieurs observations de mamelle douloureuse chez les jeunes filles. Le professeur Wood (1), de Philadelphie, avait déjà observé plusieurs cas semblables.
(1) Philadelphia med. Times, oct. 1882.
Observation III.
Cas de mamelles douloureuses chez les jeunes filles .
F. H., de bonne santé, bien conformée, âgée dell ansl/2, se présente à la consultation de l’hôpital des Enfants-Malades. Elle se plaignait depuis douze mois de grandes douleurs dans la mamelle gauche, douleurs qui, dans ces derniers temps, avaient augmenté d’intensité ; la douleur était continuelle et exaspérée par la plus légère pression exercée sur l’organe malade. La mamelle gauche était un peu plus large que la droite, et on y remarquait un léger mais appréciable engorgement de la totalité de la glande. Au dire de la malade et de sa mère, il n’y avait pas eu de contusion. La jeune fille ne présentait pas de symptômes d’hystérie. Les règles n’avaient pas encore apparu ; à cet égard la mère dit que deux de ses sœurs aînées avaient été réglées avant II ans 1/2 : toutes les deux ayant eu comme symptômes prémonitoires, l’une de violentes douleurs de tête qui cessèrent lorsque l’écoulement apparut et l’autre un rash dans le corps et des douleurs de tête ; les règles ne se présentèrent pas pendant les deux années qui suivirent leur première apparition.
La douleur persista pendant six semaines, et malgré le traitement local et général, aucun changement ne survint dans la mamelle : il n’y avait ni chaleur, ni rougeur. A la fin de cette période la mamelle droite devint malade de la même façon que la gauche. Pendant six semaines encore, la malade fut traitée par des purgatifs d’aloès, le fer et des applications locales de belladone, sans que l’état de la malade se modifiât. A la fin, la douleur devint intermit-
tente ; elle disparaissait pendant quelques jours pour revenir ensuite, et cessa tout à fait au bout de cinq mois. Les règles n’étaient pas encore apparues.
Dans ces quatre dernières années, j’ai observé plusieurs cas de mamelle douloureuse chez des jeunes filles âgées de 11 ans 1/2 à 12 ans, la plupart grandes et bien conformées. La mamelle gauche était atteinte dans cinq cas, la droite dans un cas; chez F. H., les deux mamelles étaient malades.
Frappé de la fréquence de la maladie du côté gauche, je me demande si la douleur n’est pas due à la pression des pupitres pendant les exercices d’écriture, la douleur ayant disparu dans un cas, pendant les semaines que la malade cessa d’écrire.
J’ai observé mes malades pendant plusieurs semaines et je ne peux pas dire que le traitement local ou général ait produit quelque soulagement. La douleur, comme chez F. H., devint intermittente et cessa après. Quelques symptômes nerveux se sont présentés chez deux de mes malades : l’une avait été traitée pour une chorée qui n’avait pas encore tout à fait disparu, et l’autre se plaignait de maux de tête et de douleurs à la partie inférieure de l’abdomen.
L’absence de chaleur, de rougeur et d’engorgement notable mettent l’inflammation hors de toute question. L’âge des malades, le caractère chronique et obstiné de la douleur, ainsi que le léger élargissement de l’organe et son extrême sensibilité à la pression, paraîtraient indiquer un changement dans la structure de la glande, changementqui accompagne et peut même précéder les modifications qui sans doute commencent la période de vie dans les ovaires et organes de la génération, avec lesquels la mamelle a tant de sympathies. ( British . med. Journ,, octobre 1857.)
Cette maladie s’observe chez les femmes nerveuses et irritables, chez lesquelles une excessive excitabilité de l’économie coïncide avec une diminution de l’énergie vitale (Cooper) ; chez les hystériques, chez les rhumatisantes (Kirmisson, Terri lion).
La sécrétion menstruelle, ordinairement diminuée, peut être augmentée : la fonction menstruelle est exceptionnellement normale. Quant à l'influence qu’exerce la menstruation sur l’intensité des douleurs, A. Cooper a observé que « les souffrances acquièrent un accrois- « sement aux approches de la menstruation, diminuent a parfois avec l’écoulement, et restent moins intenses « après cet écoulement ». Rufz ne croit pas à cette étroite sympathie entre les douleurs et les menstrues : la menstruation, quoique exceptionnellement, peut être normale ; d’autre part, l’apparition des règles ne détermine pas toujours l’exacerbation de la douleur.
Les flueurs blanches compliquent souvent cette maladie (Cooper).
Elle atteint, indistinctement, les femmes mariées et les célibataires, celles qui ont eu des enfants, comme celles qui n’en ont pas eu.
L’état de grossesse ne paraît pas favoriser l’apparition de la maladie ou celle des accès, Birkett, cite un cas dans lequel la douleur commença pendant la grossesse et se répétait h l’époque des périodes menstruelles ; dans un autre cas de Léchai, la douleur existait avant la grossesse. Ce sont les seuls cas que nous connaissons dans lesquels la maladie se soit manifestée pendant la grossesse. Rosenthal, cepen-
dnta, dit que cet état est une des causes' les plus fréquentes du sein douloureux. t ■ :
\ oici un résumé de l’observation de Léchât.
Observation IV. ;
Marie L., âgée de 22 ans, chemisière, entre le 18 mai 185 ! , à l’hôpital des Cliniques. C'est une multipare de son troisième enfant, un peu chlorotique. Elle dit qu’à chaque époque menstruelle, depuis l’âge de 14 ans, elle a souffert dans les seins et surtout dans le gauche ; trois, quatre ou huit jours avant l’époque, elle sentait des élancements qui partaient, disait-elle, du cœur, et qui allaient jusqu’au mamelon,
A partir de l’âge de 16 ans, elle ne souffrit plus que dans le sein gauche ; sa mamelle, à cette époque, devenait plus volumineuse, plus dure ; la peau conservait sa coloration normale. La douleur s’irradiait dans l’épaule, dans le bras et dans le dos.
Pendant les deux premières grossesses elle n’a point souffert; mais à sa troisième, vers le quatrième mois, elle eut de l’intumescence du sein et des violentes douleurs, exactement semblables à celles qu’elle éprouvait hors l’état de gestation. Cet état névralgique dura huit jours ; à six mois, mêmes accidents; à huit mois et demi elle se ressentit
encore de cet état névralgique.
Elle arriva à l’hôpital en douleurs ; l’accouchement se passa très bien. Le deuxième jour,, la sécrétion laiteuse fut assez abondante, mais accompagnée de violentes douleurs, qui s’irradiaient dans le cou à gauche et dans le bras du même côté.
22 mai. Marie L. est brune, assez grande, de bonne santé ; ses mamelles ne sont plus gonflées ; en palpant la glande, on ne trouve aucune induration, la mamelle est parfaitement élastique ; en palpant au-dessous de la mamelle, à sa partie inférieure, on provoque une douleur très vive qui s’irradie dans toute la peau du sein; elle s’irradie aussi dans la partie supérieure du thorax, dans le cou et dans le bras correspondant.
30 mai. L’état est à peu près le même; cependant les douleurs ont un peu diminué. Elle sort de l’hôpital le 2 juin 1887.
J’ai revu cette malade; les douleurs avaient persisté jusqu’au 16 juin, mais en s’amoindrissant. Elle eut son retour de couches avec douleurs ; mais la névralgie fut un peu moins longue; elle ne dura que trois jours et disparut.
On a signalé le mariage comme exerçant une action favorable sur les douleurs du sein ; Rufz produit une observation à son appui :
Observation V.
Influence du mariage.
Une femme de 17 ans reçut d’un enfant un coup de tête sur le sein gauche. Au bout de dix mois elle y sent des douleurs sourdes, presques continues, plus fortes cependant en certains moments. Le sein douloureux est plus volumineux que le sain, il n’y a pas de changement de couleur de la peau. Au toucher, la glande est plus dure, plus développée, surtout au côté externe ; c’est dans cette partie que la pression éveille des douleurs qui s’étendent
vers l’angle de l’omoplate et vers le sternum, sans dépasser la ligne médiane ; en arrière elles ne vont pas jusqu’à la colonne vertébrale. La pression n’éveille pas de douleurs sur ces points d’irradiation.
La jeune fille est maigre, lymphatique. Je la soumets à la compression et à l’usage de pilules de sulfate de fer. Les douleurs disparurent au bout de six semaines et le sein devint plus souple. Les douleurs reparurent au bout de deux mois et disparurent tout à fait après son mariage.
Je crois, d’accord avec A. Cooper, que le mariage de la jeune fille a eu une heureuse influence sur la cessation complète des douleurs.
Comment agit le mariage en pareil cas ? Probablement il agit sur le moral ; les affections tristes (Cooper), étant aussi des causes déterminantes des accès.
La maladie n'a pas plus de prédilection pour le sein gauche que pour le droit : elle se manifeste indifféremment. Elle peut affecter les deux seins, soit en même temps, soit consécutivement. Nélaton a vu un homme qui, après avoir déjà subi l’amputation du sein pour se soustraire aux douleurs intolérables auxquelles il était en proie, vint, quelques années après, réclamer la même opération pour l’autre sein.
Les émotions morales violentes, les fatigues, les variations barométriques rapides, l’apparition des règles provoquent les douleurs ou les augmentent.
Un coup ou une pression ont été signalés comme des causes déterminantes de la douleur, ainsi qu7un sein mal soutenu ou abandonné à son propre poids. Velpeau cite la mauvaise habitude qu’ont quelques Sojo. 2
femmes de s'élargir le sein au moyen du corset, comme cause très fréquente de ces douleurs.
La maladie n’épargne aucune classe sociale; elle se manifeste chez les femmes qui s’adonnent aux travaux de l’esprit, comme chez les ouvrières. M. le professeur Richet pense que la première condition est presque indispensable pour raffection qui nous occupe, et qu’elle est rare chez les ouvrières.
Cette affection atteint la race blanche comme la noire : elle est assez fréquente à la Martinique (Rufz),
SYMPTOMATOLOGIE
La douleur est le caractère le plus saillant de cette affection : elle est spontanée ou provoquée. Ses manifestations sont très variables; il en est de même de leur durée et de leur intensité. Tantôt elle se présente sous la forme de fourmillements, d’élancements comparables à ceux que l’on a dans un doigt atteint de panaris, de douleurs peu marquées auxquelles les malades n’attachent pas grande importance; d’autres fois ce sont des douleurs excessives, lancinantes, que les malades décrivent avec un grand luxe d’expressions, les comparant à des picotements électriques, à des brûlures ou à la sensation de torsion analogue à ce que produirait une main tordant la mamelle, ou à celle d’instruments acérés plongés dans l’épaisseur de la peau. Ges douleurs peuvent rester limitées à la mamelle, mais généralement elles s’irradient, sans suivre le trajet des nerfs du plexus cervico-brachial, au cou, à la clavicule, à l’aisselle, à l’épaule, aux bras jusqu’aux doigts. Astley Gooper signale leur irradiation aux hanches et aux parties inferieures de l’abdomen.
La plus légère pression sur la mamelle, le frottement des habits, le poids des couvertures, les mouvements des bras accentuent la douleur ou la produisent quand elle n’existe plus. A cet égard, le Dr White fait remar-
quer à ses élèves que << dans la névralgie des mamelles il arrive très souvent que les malades ne peuvent pas supporter une pression très légère, tandis qu’une pression très forte ne paraît déterminer aucune douleur ». (London, med. and surg. Jour. 1834, p. 190). Ainsi, exacerbation de la douleur par les légères pressions, diminution ou même cessation par les fortes pressions, tel serait, pourM, le professeur Richet, le caractère pathognomonique de cette affection (G. des H. 1879, n. 74).
Les malades ne peuvent rester couchées sur le côté malade, et les douleurs sont parfois si intenses qu’elles n’accordent ni trêve ni repos.
Si la pression est très douloureuse, insupportable même sur la mamelle, elle ne l'est plus sur les lieux d’irradiation : c’est un point sur lequel insiste Rufz et auquel il donne une grande importance. Le fait est vrai dans la plupart des cas, mais dans quelques uns on a observé l’hyperesthésie de la peau et même les points douloureux des névralgies brachiales et intercostales. Broca signale un point douloureux épithochléen (Bull. Th. 1862, obs. 5) et M. Kirmisson, les points douloureux de la névralgie intercostale.
Voici l’observation de M. Kirmisson, publiée dans la France médicale du 7 août 1878.
Observation VI.
Névralgie de la mamelle [mamelle irritable) chez V homme.
Le nommé Coignard, âgé de 54 ans, entre à la Pitié le 9 octobre 1877, salle Saint-Louis, n° 36, se plaignant d’une
violente douleur au niveau du mamelon droit. Cet homme nous raconte qu’à l’âge de 18 ans, il a été atteint d’une dysenterie qui a duré cinq mois ;* en 1870, étant tombé dans l’eau, il eut à la suite de cet accident un ictère qui persista pendant quatre mois, et qui fut accompagné d’une paralysie des membres inférieurs. M. Béhier qui lui donna des soins, aurait alors, au dire du malade, porté le diagnostic d’hépatite. En décembre 1876, il fut pris d’une diarrhée qu’il négligea jusqu’au mois d’avril 1877, époque à laquelle il entra à la Pitié, dans le service de M. Desnos. Pendant son séjour à l’hôpital, il fut pris brusquement d’une arthrite du genou gauche qui est aujourd’hui guérie.
Le malade est sujet à de fréquentes migraines et de plus il a perdu, il y a quelques années, la vue de l’œil droit, probablement par suite d’une irido-cyclite, ainsi que le font supposer l’obstruction pupillaire, l’augmentation du volume et la tension exagérée du globe de l’œil.
Aujourd’hui la seule raison qui engage ce malade à entrer à l’hôpital, c’est la douleur qu’il accuse dans le côté droit du thorax. Il y a quinze jours qu’il a commencé à ressentir cette souffrance, qu’il localise au niveau du mamelon droit. Au premier examen de la région malade, on est frappé, tout d’abord, par la tuméfaction et le gonflement qui existent autour de l’aréole, s’accompagnant d’un peu de douleur à la peau.
Quand on presse entre les doigts la glande mammaire, on sent qu’elle est gonflée dans toute son étendue et Ton détermine une violente douleur. Mais lorsque la pression est exercée d’avant en arrière, de manière à appliquer la glande sur le plan des côtes, on reconnaît que celle-ci n’est le siège d’aucune tumeur distincte. Il n’y a point trace d’œdème, aucune menace de suppuration. 11 existe au
niveau de l'apophyse de la quatrième vertèbre dorsale, un point très douloureux, et un autre dans l’aisselle, sur le trajet du nerf intercostal correspondant. Il y a un retentissement douloureux sur tous les nerfs intercostaux du même côté ; on ne trouve aucune complication sur les viscères thoraciques. Toute la région du foie est sensible, sans que cet organe paraisse actuellement augmenté de volume.
Dès son entrée le malade fut soumis aux injections hypodermiques de morphine qui furent répétées chaque jour. Bientôt les douleurs s’apaisèrent. Le gonflement du sein diminua progressivement, et le quinzième jour après son arrivée, le malade quittait l’hôpital.
Astley Cooper signale des sensations de chaleur et
de froid dans la mamelle, qui se succèdent alternati-
veulent. Nous n’avons pas pu nous assurer chez notre malade (obs. il) de la valeur de ce symptôme. Rosenthal nous signale un cas de névralgie dans lequel il y avait une différence de température de la peau de la mamelle malade comparée avec celle du côté opposé.
Observation VII.
Demoiselle de 28 ans, chloro-anémique et tourmentée auparavant par des migraines et des maux d’estomac. Depuis deux mois elle accuse une douleur névralgique dans les deux seins avec sensation de nodosités. Parfois la douleur s’étend à l’épaule droite et au bras gauche jusqu’à la face dorsale des deux premiers doigts, souvent aussi les parois abdominales sont douloureuses. Les seins ont l’apparence normale, une température remarquablement basse
et sont très sensibles au toucher. Les nodosités, manifestes, ont un volume variable de la grosseur d’une noisette jusqu’à celle d’une châtaigne. La peau est sensible sur tout le thorax et particulièrement autour du sein. A droite du creux épigastrique se trouve une petite nodosité de la dimension d’une lentille, très douloureuse au toucher. Les douleurs furent un peu calmées par des pilules d’aloès et d’asa fœtida administrées pendant quatre semaines. Puis on ordonna des demi-bains avec douches en pluie et enfin des grands bains. Les nodosités les moins volumineuses avaient disparu, tandis que les autres furent diminuées de volume et de consistance. — (Rosenthal. Wien . Méd. Press., 1873).
La peau qui couvre la mamelle et les parties où la douleur s’irradie conserve sa coloration normale; ou bien, quelquefois, elle devient exsangue, ou prend une coloration plus foncée, elle devient purpurine.
Nous avons déjà dit qu’il y a de l’hyperesthésie de la peau des bras, que tout attouchement y devient douloureux ; il y a aussi de l’hyperesthésie de la peau des mamelles, ainsi que des parties voisines (Velpeau).
Dans les observations de névralgie de la mamelle publiées par Cooper, Rufz, Rosenthal, Fortoul, Terrillon, etc., on n’en trouve pas une seule dans laquelle la mamelle ait conservé sa consistance et ses caractères normaux, comme l’expression névr algie, employée pour désigner cette affection, pourrait le faire supposer. Dans un grand nombre de cas, la mamelle devient saillante, tendue et semble se relever par rapport à celle du côté opposé.
Les modifications que la palpation permet d’appre cier dans la mamelle, sont les suivantes : tantôt, c’est un gonflement général ou partiel, une plus grande élasticité, une dureté de tout l’organe ou limitée à la région externe ; tantôt des bosselures profondes, de très petites nodosités à peine distinctes des lobules de la grande mammaire et faisant corps avec eux, disséminés au pourtour de la glande et plus spécialement du côté externe, sur le bord du grand pectoral ; d’autres fois, enfin, ce sont de vraies formations néoplasiques de constitution histologique diverse.
Voici quelques observations :
Observation VIII,
Jeune femme de 35 ans, maigre, grande, ayant eu deux enfants qu’elle n’a pas nourris. ElleJ a les mamelles très petites, appliquées sur le thorax; on peut plisser la peau à leur niv.eau. Toujours très nerveuse, elle vit survenir depuis un an environ des douleurs dans le sein droit, douleurs qui s’accompagnent d’une sorte de congestion de la glande et qui précèdent les règles. Pendant ces crises, la mamelle durcit, la moindre pression est très douloureuse.
Je pus observer cette malade successivement pendant ses règles et dans l’intervalle des périodes menstruelles : la mamelle avait un aspect tout différent. Au moment des crises, pendant les règles, la mamelle durcissait, et, à la palpation, on avait la sensation que donnerait une grappe de raisins tellement les grains glanduleux se détachaient les uns des autres ; iis n’étaient cependant pas isolables, maist agglomérés les uns contre les autres formant un tout e
éloignant l’idée de tumeur. Je l’ai guérie en lui faisant appliquer des vésicatoires volants, et en employant la compression méthodique. Gomme elle était en outre assez manifestement arthritique, elle prit aussi un peu de salicylate de soude. La compression méthodique unie à cette médication nous donna un merveilleux résultat. — (Terrilion. Progrès médical , 6 mars 1886).
Observation IX.
Femme âgée de 37 ans. Née à Paris, elle y a passé ses examens d’institutriceTet y a fondé d’abord, une institution libre qui, paralt-il, réussissait. Puis elle s’est mariée, il y a treize ans. Les soins du ménage ont été durs pour elle. Jusqu’alors sa santé était satisfaisante, bien qu’elle éprouvât des maux de tête et ressentit vivement toutes les émotions. Mais, une fois mariée, elle devint sujette à des névralgies presque incessantes, le plus souvent siégeant à la tête. Ce fut bien pis, après qu’elle eut subi toutes les privations du siège. Restée à Paris, elle n’avait pas interrompu sa classe, et les secousses morales, jointes à la fatigue et à la mauvaise alimentation, achevèrent d’ébranler son système nerveux. Elle eut alors des crises pendant lesquelles il lui semblait qu’elle allait mourir, crises qui se terminaient par des larmes.
Elle n’a jamais perdu complètement connaissance, mais souvent elle se sentait oppressée et comme étouffée par des constrictions dont le point de départ était le creux épigastrique. A peu près toutes les névralgies si bien décrites par Briquet dans son « Traité de l’hystérie », les points sous-mammaire gauche, pré-iliaque gauche, sous-clavicu-
laire, etc,, sont également accusés par cette malade, ainsi que des fatigues excessives et sans cause, se faisant sentir particulièrement le matin au moment du réveil.
En outre elle raconte que, quand elle se lève, elle est prise parfois de vomissements glaireux, comme il arrive dans l’affection que nous avons nommée trémulence parétique , et en effet, souvent ses mains sont agitées de tremblements, particulièrement dans la matinée, ou alors qu’elle éprouve une émotion quelconque. Elle dort très peu ; quand elle sommeille elle a des rêves effrayants. Même éveillée, elle aperçoit souvent des globes brillants en grand nombre, ou comme des yeux qui la regardent. Dans les rues elle est obligée de suivre le bord des maisons en tâtant de la main les murs, de crainte d’aller en zigzag ou même de perdre l’équilibre. Quand elle est contrariée, dit-elle, elle souffre tellement de la tête qu’elle craint de devenir folle. Or, dans ces derniers temps, elle a éprouvé de grands chagrins. L’institution qu’elle dirigeait a été dissoute par l’expiration de son bail. Elle a dû demander à entrer dans les écoles municipales, et elle n’a pu obtenir qu’une place de sous-directrice dans un des villages de la banlieue. De là, pour elle, des courses forcées que son état de santé rend très fatigantes, car elle ne peut pas cesser d’habiter le centre de Paris, où son mari est retenu par sa profession.
Telles sont les circonstances au milieu desquelles s’est déclarée cette affection que nous nommons le sein douloureux.
La cause occasionnelle en paraît être un choc. Elle reçut dans le sein droit un coup de tête d’une petite fille. La douleur, au premier instant, ne fut pas extrêmement vive, et elle paraissait s’être apaisée les jours suivants. Mais elle se
réveilla intense dans la nuit du 11 au 12 mai, revêtant les caractères que nous avons maintenant à décrire.
Quand on saisitlesein entre les doigts, soit latéralement, soit en bas et en haut, on exaspère cette douleur, au point de la rendre insupportable. Il semblerait alors qu’on sent une tumeur, car la glande mammaire offre un certain degré de résistance élastique, qui peut paraître exagéré. Mais, si l’on palpe l’autre sein, on constate que lui aussi, bien que n’étant nullement douloureux, il offre la même consistance quand on le saisit entre les doigts. D’ailleurs si, suivant le conseil de Velpeau, on applique bien à plat la main sur le sein qu'on croyait le siège d’une tumeur, on ne sent plus rien. Les lobes de la glande, ainsi refoulés contre la poitrine, se fondant les uns dans les autres, offrent une surface uniforme, et dans ce sens la pression, loin de surexciter la douleur, la calme plutôt.
La malade, qui croyait à une tumeur de la glande, s’adressa à un spécialiste qui n’hésita pas à reconnaître une tumeur maligne. Il appliqua sur le sein son remède, dont l’action irritante fit naître un petit abcès du mamelon. Cet abcès ouvert, laissa écouler quelques gouttes de pus, puis se referma sans qu’aucune modification de la douleur en fut résultée.
Enfin, la malade toujours persuadée qu’elle était atteinte d’une affection grave, s’adressa à M. Richet qui, la rassurant sur ce point, la fit entrer dans son service, afin de la traiter par le procédé qui réussit le mieux en pareil cas, c’est-à -dire par la compression méthodique du sein malade. Cette compression, qui doit être élastique et permanente, est obtenue à l’aide de bandes de caoutchouc appliquées autour de la poitrine, préalablement matelassée de feuilles de ouate.
Elle a pour but de décongestionner l’organe dans son ensemble, de le relever, d’y faire cesser des tiraillements irritants pour les fibres albuginées, et, somme toute, de faire disparaître dans celle-ci cet état sub-inflammatoire qui serait la cause anatomique des symptômes accusés dans le sein douloureux.
Cette malade a été revue par M. le Dr Revillout trois mois après sa sortie de FHôtel-Dieu. « Le sein soutenu et pressé par la bande de caoutchouc enroulée autour de la poitrine, n’était plus le siège de ces douleurs vives, spontanées, ou paraissant telles, qui, survenant surtout la nuit, avaient rendu le sommeil impossible, ou à peu près, pendant longtemps, » — (Richet, Gaz . des H ., 1879, n° 74).
Observation X.
Hypertrophie et névralgie de la mamelle gauche.
Elisabeth Pollard, âgée de 18 ans, non mariée, pâle et d’un tempérament leuco-phlegmatique, entra dans le service du docteur White, le 29 juillet 1834. Elle avait joui d’une bonne santé jusqu’au début de sa maladie actuelle, existant depuis environ deux ans.
Cette affection se manifesta, pour la première fois, par une vive douleur et une grande irritabilité, ayant leur siège sur le trajet de la colonne vertébrale. Plus tard, d’autres parties du corps s’affectèrent de la même manière, plus particulièrement le sein gauche et la région splénique, d’où la douleur se propageait suivant le long du bras, tantôt jusqu’au coude, tantôt jusqu’au poignet.
Quatre mois avant son entrée à l’hôpital, sa mamelle
gauche augmenta de volume, et devint tellement douloureuse qu’elle ne pouvait pas supporter la plus légère pression. Cet état dura deux mois et tous les remèdes employés pendant ce temps restèrent sans effet. On employa les ventouses, les sangsues, les vésicatoires et enfin l’acupuncture ; mais tous ces moyens furent inutiles.
La malade se présenta dans l’état suivant : toute la région occupée par la colonne vertébrale est tellement irritable, que la plus légère pression y est insupportable et que la malade ne peut rester couchée sur cette partie. On n’observe aucune déformation apparente des os qui composent le rachis. La rectitude du tronc est parfaite, la mamelle gauche présente un volume plus considérable que l’autre, et est très douloureuse. La malade est extrêmement nerveuse et sujette à des palpitations, à la suite des grands mouvements. Son appétit est irrégulier. Son sommeil est troublé par des rêves effrayants. Le pouls est petit et bat environ soixante-huit fois. Elle est sujette à une affection paralytique fort curieuse, qui tantôt affecte le côté gauche, pendant un jour ou deux, pour disparaître ensuite, et tantôt se présente sous la forme d’une paraplégie. Elle accuse, en outre, de la céphalalgie accompagnée de l’obscurité de la vue, et contre laquelle on a pratiqué avec succès des lotions froides.
Inerrogée sur l’état de sa menstruation, la malade a répondu d’abord, et à plusieurs reprises, qu’elle était parfaitement réglée; mais en la questionnant avec soin, on est parvenu à obtenir les renseignements suivants : elle a été réglée pour la première fois à l’âge de 14 ans. L'écoulement se reproduit, en général, d’une manière régulière, quant à l’époque de son apparition ; le plus ordinairement, il dure pendant 3 ou 4 jours; mais quelquefois il cesse le
2e ou le 3e jour, tandis que dans d’autre fois il se prolonge jusqu’au sixième jour. Il est rare que la quantité de sang évacuée soit la même aux différentes époques. Le liquide est toujours d’une couleur pâle. Quelquefois il y a dysménorrhée. D’après le récit de la malade, les symptômes qu’elle éprouve ne s’exaspèrent point aux approches des époques menstruelles.
On prescrivit d’abord l’huile de térébenthine avec la teinture de lytha : mais ces médicaments produisirent une violente strangurie, et en conséquence ils furent rejetés. On eut recours au carbonate de potasse, puis au carbonate de fer, dont la malade prit 2 drachmes par jour. Elle a suivi ce traitement jusqu'au 23 août, et en même temps elle a fait des frictions avec l’acétate de morphine sur la mamelle, mais sans en éprouver de soulagements. Loin de là, elle trouve que son état a empiré.
Le 6 septembre, il n’v avait aucune amélioration. On persista dans l’emploi du carbonate de fer, à la dose d’un grain et demi, trois fois par jour.
M. White, en dirigeant l’attention de ses élèves sur ce cas, leur fit remarquer que, dans la névralgie des mamelles, il arrive très souvent que les malades ne peuvent supporter une pression très légère, taudis qu’une pression très-forte, ne paraît déterminer aucune douleur. Il ne peut assigner aucune cause à ce phénomène, mais il regarde comme probable qu’il dépend de quelque état particulier des nerfs cutanés. Il a observé des cas de paralysie dans lesquels on ne déterminait aucune douleur en serrant la peau entre les mors d’une pince, ou en la piquant avec des épingles, et dans lesquels,, cependant, le chatouillement de la plante du pied, avec le bout du doigt, déterminaient immédiatement des mouvements convulsifs de tous
les muscles du membre (The London Surg, and med. Jour., 1834. Traduction de Richelot et Ghassaigne).
Observation XI.
Hypertrophie douloureuse des deux seins. Fibro adénomes dans le sein droit (personnelle).
Mlle J. G. domestique, entre à l’hôpital de la Charité, salle Sainte-Catherine, service de M. le professeur Trélat, le 4 mars 1886, pour se faire soigner pour des douleurs très intenses dont elle souffre dans les deux mamelles.
Sa mère, qui vit encore, a eu, il y a 22 ans, un abcès du sein droit qui l’a obligée à suspendre l’allaitement. Sa mère, ainsi que ses deux sœurs, sont sujettes à des migraines et à des névralgies par tout le corps. Quoique J... n’ait jamais eu de m'aladie qui l’obligeât à garder le lit, elle dit, ne s’être jamais trouvée bien à Taise.
Elle a été réglée à 14 ans, sa menstruation est irrégu lière : dans ces derniers temps, elle apparaissait tors les quinze jours et durait pe i dant deux ou trois jours. Ses règles se sont toujours accompagnées de douleurs à la partie interne des cuisses, à la partie inférieure de l’abdomen et aux -reins. Souvent, et surtout aux époques menstruelles, elle se plaignait, et se plaint encore, de violentes douleurs de tête.
Elle n’a jamais eu d’enfant.
Depuis l’âge de 18 ans elle s’est aperçue que ses seins augmentaient de volume, et en y touchant elle y sentit, dit-elle, des tumeurs : elle n’eut pas de douleurs à cette époque. Parfois, surtout aux approches menstruelles, elle éprouvait dans les seins des fourmillements et do légers
élancements. La douleur est venue après,' quelquefois assez forte pour l’obliger à suspendre tout ouvrage, parce que les mouvements des bras l’augmentaient. C’est le sein droit qui est devenu le premier douloureux. .
Vers les derniers jours de février 1886, les douleurs ont acquis une grande intensité dans les deux seins : ces douleurs n’étaient pas limitées aux seins, mais elles s’irradiaient au cou,. à l’aisselle, à l’épaule, aux bras et avantbras et aux mains. Elle se décida alors à rentrer à l’hôpital.
Le 7 mars. La violence des douleurs ne laissent pas à la malade un moment de repos : elle ne trouve pas dans son lit une position qui la soulage. Comme elle a été dès sa rentrée, soumise à la compression des deux seins, compression faite avec de la ouate et un bandage, nous n’avons pas pu les examiner. Elle dit que les douleurs, sont plus fortes à droite qu’à gauche, et elles s’irradient aux membres supérieurs et au cou, dont la peau présente une coloration purpurine et une remarquable hyperesthésie et en toute leur étendue. Cette hyperesthésie et cette coloration purpurine de la peau sont plus marquées à droite.
Le 14. Malgré la compression, les douleurs n’ont pas diminué : il paraît au contraire qu’elles ont augmenté. La malade souffre beaucoup de la compression, aussi lui retire-t-on le bandage compressif. Nous avons pu alors examiner les seins, non sans difficulté, parce que le moindre contact exaspérait les douleurs, la peau du sein étant hyperesthésié. Ses seins sont augmentés à peu près d’un tiers du volume ordinaire; on pourrait les comparer aux seins bien développés d’une femme qui allaite pour la première fois; ils conservent leur forme et ne sont pas pendants. La peau qui les couvre a sa coloration normale, et ne présente pas de veines dilatées. Les mamelons, effacés,
ne sont pas rétractés : en les prenant entre deux doigts on les fait ressortir.
La palpation de la mamelle montre qu'il n’y a pas d’adhérence de la peau, et que le tissu cellulaire sous-cutané n’est pas induré. Le tissu de la glande est ferme, élastique, presque en toute son étendue. On sent dans la mamelle gauche trois noyaux durs et résistants, du volume d’un haricot, roulant sous la peau, mais faisant corps avec la glande, situés près de la circonférence de l’aréole, et vers le côté interne. À la partie externe et supérieure de la mamelle droite, sur le bord du muscle grand pectoral, on sent deux tumeurs, l’une du volume d’un œuf de pigeon, l’autre un peu plus petite; toutes deux dures, élastiques, à surface légèrement bosselée, roulant sous la peau et sans aucune adhérence à la glande : nous avons cherché s’il y avait un pédicule qui l’unit à la glande, et nous n’avons rien trouvé. La pression au niveau de ces tumeurs est plus douloureuse que sur le reste de la glande.
15 avril. La malade s’est habituée peu à peu à la compression, elle la supporte bien : les douleurs du sein gauche ont presque disparu, elles sont encore assez fortes dans le sein droit. La diminution des douleurs n’a pas été graduelle : elle s’apaisait pendant quatre ou cinq jours, pour reparaître, pendant deux ou trois jours, aussi fortes qu’au commencement; ce n’est que depuis quelques jours que la malade est calme, quoique, comme nous venons de le dire, elle souffre encore un peu du sein droit : en un mot, les douleurs se sont manifestées par crises. L’hyperesthésie de la peau des bras, ainsi que sa coloration purpurine, ont disparu. Une fois la douleur passée, la malade ne peut pas se servir de ses bras parce qu’ils restent engourdis, et parce que leurs mouvements réveillent les douleurs du sein,
Sojo. 3
On a soin de tenir le bandage bien serré; la malade prend, en outre, une potion qui contient du bromure de potassium.
Gomme elle se plaignait de douleurs à la partie inférieure du ventre, nous avons examiné cette région. En pressant un peu sur la région iliaque droite, au niveau de l’épine iliaque supérieure, elle a manifesté une grande douleur : cette douleur ne dépend pas de la peau, au contraire il y a de l’anesthésie; le pincement des muscles ne la pro duit pas non plus. En palpant soigneusement sur cette région iliaque, nous avons trouvé, à la partie moyenne de cette crête courbe de l’os iliaque qui contribue à former le détroit supérieur du bassin, une tumeur ovoïde, allongée transversalement, excessivement douloureuse : Tovaire, Sa compression, en effet, produit des palpitations et augmente une constriction du pharynx, dont la malade se plaignait aussi; l’ovaire gauche est sensible, mais moins que le droit. La malade présente de temps en temps une toux bruyante sans expectoration. Elle offre une anesthésie complète de la face dorsale de la main droite : le champ visuel est diminué à gauche.
Elle se fâche ou elle pleure lorsqu’on lui fait la moindre observation ; et lorsqu’on lui demande des renseignements sur sa maladie, ou elle répond de mauvaise humeur, ou elle parle avec volubilité. J... est donc une hystérique.
Nous avons encore examiné le sein, même aspect.
12 juin. On a continué la compression ; les douleurs si violentes dont elle se plaignait n’ont plus reparu ; elle sent cependant, de temps en temps, des élancements douloureux, plus forts du côté droit. L’augmentation de volume des seins, ainsi que les nodosités du sein gauche, persistent. Les tumeurs du sein droit sont très diminuées. La malade sort aujourd’hui de l’hôpital.
Observation XII.
Fibrome douloureux de la mamelle (Mastodynie, mamelle irritable d'Astley Cooper) (1);
par M. H. Vincent, interne des hôpitaux.
La malade dont j’ai l’honneur de présenter l’observation à la Société d’anatomie et de physiologie est une savonneuse nommée X... (Marie), âgée de 29 ans, qui est entrée le 4 décembre 1885 à l’hôpital Saint-André, dans le service de M. le professeur Démons, salle 2, lit 3. Elle se plaignait d’éprouver depuis longtemps de très vives douleurs dans le sein droit.
Les antécédents héréditaires étaient négatifs.
Réglée à seize ans, mariée à vingt-un ans, mère d’un enfant bien portant une année après son mariage, Marie X. n’avait jamais été malade antérieurement. Ce n’est qu’en 1882, sans cause appréciable d’aucune sorte, quoiqu’elle invoque vaguement le souvenir d’une contusion, qu’elle commença à sentir dans le sein droit des douleurs intenses, excruciantes, comparables à une sensation de déchirure ou de morsure, avec des irradiations intermittentes vers le cou, l’épaule et le bras du côté droit. Ges mêmes douleurs disparaissant entièrement pendant le repos absolu, le sommeil était peu troublé. Mais la moindre fatigue, une marche un peu rapide, le contact de vêlements trop serrés, un léger attouchement, les variations barométriques, le froid, l’apparition des périodes menstruelles, ra-
(1) Travail communiqué à la Société d’Anatomie et de Physiologie de Bordeaux dans la séance du 15 décembre 1885.
menaient incessamment des exacerbations douloureuses qui ne laissaient guère de répit à notre malade.
Menstruation régulière, légère leucorrhée. État nerveux, un peu hypochondriaque. Appétit capricieux. Pas d’amaigrissement.
Toutes les médications avaient échoué contre la ténacité des douleurs : vésicatoires, pommades, traitement interne, etc. ; seule la compression avait amené pourtant un soulagement momentané.
L’état général de la malade, à son entrée à la salle 2, était bon. Le visage était simplement hâlé, comme celui des gens de la campagne, mais non amaigri.
A l’inspection des mamelles, nous voyons que celle de droite est plus grosse que celle du côté opposé ; mais la coloration en est normale. La forme, l’état du mamelon et de la peau ne présentent rien de spécial.
La main, promenée sur la mamelle, perçoit la présence de petites tumeurs dures, à peu près arrondies, au nombre de trois ou quatre, du volume d’une noix ét situées autour du mamelon. Un autre nodule semblable au pourtour de la glande, en bas. La glande glisse aisément sur le grand pectoral.
L’intensité des douleurs, l’inquiétude extrême de la malade qui se croyait atteinte de cancer, l’impossibilité pour elle d’exercer son métier de savonneuse ; enfin l’insuccès des médications de toutes sortes tentées pour la guérir déterminèrent M. Démons à pratiquer l’amputation partielle du sein.
L’opération fut faite le 9 décembre et la femme sortit guérie quelques temps après.
Les tumeurs que renfermaient la glande étaient de con-
sistance assez dure et tranchaient ainsi sur les parties saines qui étaient plus jaunes et plus molles (1).
Observation XIII.
Kyste du sein . Douleurs névralgiques.
Mme C..., âgée de 30 ans, jeune dame d’une forte constitution, ayant eu des enfants, éprouve dans le sein droit des douleurs diffuses qui se prolongent dans le dos et dans le bras droit; ces douleurs sont éveillées par le moindre mouvement du bras, au point que la malade ne peut plus coudre. La pression n’est sensible qu’en un seul point du sein. On sent là une petite dureté, rénitente, mal circonscrite, dure, adhérente à la glande; mais celle-ci, dans sa totalité, est très mobile. La peau du sein est naturelle, et le volume de cet organe n’est pas augmenté.
MmeC... ayant eu jusqu’alors pour médecin un partisan des idées de Broussais, a employé près de trois cents sangsues, des cataplasmes, des frictions et une foule de remèdes de commères.
(I) Notre ami M. Rochon-Duvignaud a bien voulu en pratiquer l’examen histologique et nous en donner les résultats. Les tumeurs étaient constituées par du tissu fibreux adulte, constitué presque uniquement par des fibres connectives avec quelques rares noyaux. Ces fibres forment autour des acini des cercles concentriques où l’on observe cependant un certain nombre de corps fusiformes. Aucune fibre élastique, les vaisseaux, peu nombreux, sont entièrement organisés. Enfin, les culs-de-sac et les canaux excréteurs de la glande offrent leurs dimensions normales. L’épithélium qu’ils contiennent paraît avoir subi une faible prolifération, sans dégénérescence granulo-graisseuse. (, Journ . de Méd. de Bordeaux , 18 juillet 1886.)
Décembre 4839. Je lui propose la compression faite avec une longue bande et des compresses d’agaric; elle s’y soumet pendant un mois. Au bout de ce temps, les douleurs
ont entièrement cessé, la malade peut se servir de son bras. La dureté du sein est réduite à une tumeur de la forme et du volume d’une grosse amande; on peut bien la limiter entre deux doigts, on y sent une rénitence remarquable; et dès ce moment, je propose à Mme G... d’enlever cette tumeur, elle s’y. refuse.
Pendant toute l’année 1840, Mme G... se trouva très bien, elle se félicitait d’avoir eu recours à la compression ; elle pouvait coudre et supporter un grand corset, chose qu’elle ne pouvait faire auparavant.
En mai 1841, éprouvant des douleurs depuis quelques jours, elle mit sur le sein un cataplasme émollient; un gonflement érysipélateux survint dès le lendemain : Mme G... effrayée, me fait appeler. Je profite de l’occasion pour déterminer Mme C... à supporter une incision. Il sort de la tumeur un liquide sale assez abondant. Mon doigt, introduit, sent une poche large, profonde placée au-devant et sur le côté de la glande mammaire : les parois de ce kyste sont dures et cartilagineuses. Mme C... ne voulut point consentir à l’extirpation de ce kyste.
Il fallut pendant quelque temps essayer de déterminer l’adhérence des parois du kyste à l’aide de mèches et d’injections légèrement irritantes, soutenues de la compression. Je n’y réussis pas : il restait une fistule qui donnait lieu à un écoulement fort gênant, et un bourgeon charnu à l’orifice de la fistule, lequel saignait au moindre contact.
Enfin, le 9 décembre, Mme G... consentit à laisser enlever le kyste; il avait près de deux pouces de profondeur,
ses parois étaient blanchâtres et fîbro-cartilagineuses* il était placé en partie du côté externe et en avant de la glande mammaire. On eût dit Tune de ces synoviales placées au devant des articulations et qui présentent souvent une altération pareille. L’extirpation n’offrit rien de particulier. Mme G... est très bien le 19 novembre 1841. (Rufz Arch.j gén. de mèd . , 1843.)
Observation XIV.
Myxome de la mamelle . — Névralgie.
Mme X..., âgée de 45 ans, maigre, nerveuse, mais ordinairement bien portante, n’a eu qu’un enfant il y a vingt ans» Les règles ont disparu depuis deux ans. Il y a trois ans environ, elle ressentit des douleurs assez vives dans la région externe du sein gauche. Les douleurs, assez localisées, survenaient à intervalles réguliers.
Le Dr Dubois, son médecin, en l’examinant avec soin, trouva, en dehors du sein, une petite tumeur grosse comme une lentille, mobile, douloureuse à la pression et qui était manifestement l’origine des douleurs. Malgré plusieurs traitements locaux ou généraux, la petite tumeur augmenta légèrement, et surtout les douleurs devinrent plus vives dans le sein et s’accompagnèrent d’irradiation dans Fépaule, dans l’aisselle etjusque dans la partie interne du bras.
Il fut décidé que la tumeur serait enlevée. L’opération fut pratiquée le 15 octobre 1878. La cicatrisation sefitsans encombre, et les douleurs disparurent localement. Malheureusement cette malade que j’ai souvent revue, a conservé
depuis cette époque des névralgies vagues, et dans les parties voisines, cou et épaule. Aucune tumeur n’a reparu. La petite grosseur enlevée, avait le volume d’une petite amande. Examinée au laboratoire de M, Ranvier, elle était constituée par du myxome englobant d’une façon manifeste quelques filets nerveux, que les préparations à l’acide osmique rendirent très manifestes. (Terrillon, Prog . méd. , 1886.)
Observation 'XV.
Femme de 64 ans, plus réglée depuis huit ans, toujours bien portante.
Depuis six mois elle sent un noyau dur au niveau du mamelon; ce noyau a grandi lentement et a atteint le volume d’un œuf. La peau, à son niveau, présente l’aspect de la peau d’orange. Rétraction du bout du sein, qui a presque disparu.
Douleurs intolérables depuis quatre mois, irradiées dans le bras et dans l’aisselle, continues avec exacerbations.
Amaigrissement peu prononcé, état général bon, pas de ganglions dans l’aisselle.
L’opération fut pratiquée par M. Pozzi. Squirrhe atrophique. Disparition des douleurs. (Th. de Fortoul, p. 20.)
Observation XVI.
Gomme syphilitique du sein gauche. Douleurs irradiées
vers Vépaule et le bras.
Mme M..i, cuisinière, 50 ans. Elle a eu, et a encore des
symptômes de syphilis : céphalée nocturne très vive, douleurs ostéocopes, périostose de la clavicule droite, destruction du voile du palais, des ganglions axillaires durs, indolents.
Elle a, à la partie externe et inférieure de la glande, Une tumeur de la grosseur d’un œuf de poule, inégale, dure, bosselée, et présente un point ramolli et fluctuant. La tumeur est douloureuse à la pression et spontanément; les douleurs s’irradient vers l’épaule et le bras correspondant.
La malade est soumise au traitement antisyphilitique (une cuillerée à bouche de sirop de Boutigny) sous l’influence duquel la tumeur et les douleurs du sein diminuent. La tumeur cependant persiste et s’ulcère; cette ulcération présente tous les caractères des gommes syphilitiques ulcérées.
La malade sortit de l’hôpital guérie. (Landreau, th. de doc. 1874 ; obs. 6 résumée.)
M, Léon Tripier a démontré, à l’aide de l’imprégnation avec le chlorure d’or, la présence d’innombrables fibres de Remac, dans deux de ces tumeurs irritables (Art. mamelle, Dict. enc. des sc. mécL).
Qu’il y ait ou non des tumeurs, les symptômes généraux caractéristiques du sein doulmreux : les douleurs intenses de la mamelle et leur irradiation aux parties voisines, ne changent pas. Lorsqu’il existe une tumeur, elle constitue, généralement, le centre d’irradiation de la douleur ; d’autres fois, toute la masse de la mamelle est douloureuse.
Il peut arriver qu’il y ait deux ou plusieurs tumeurs
dans chaque sein, et que, cependant, les douleurs ne se manifestent que dans un seul ou dans une des tumeurs d’un sein.
Observation XVII.
Femme de 28 ans, bien réglée, de bonne santé habituelle. Elle a une tumeur du sein gauche, située en haut du mamelon, dont elle s’est aperçue depuis cinq ou six mois et qui n’adhèrë pas à la peau. La tumeur est très douloureuse à la pression ; les douleurs deviennent plus vives au moment des règles. On trouve dans le même sein une seconde petite tumeur en dedans du mamelon. Dans le sein droit trois petites tumeurs, n’adhérant pas à la peau et non douloureuses. M. Guyon opère la plus douloureuse de ces tumeurs, qui était un fibrome, comme il résulte de l’analyse microscopique. (Labbé etCoyne , obs. XXXV, p. 488.)
La douleur n’apparaît pas en même temps que la tumeur. Parfois, en effet, les malades s'aperçoivent de son existence avant d’en ressentir la moindre incommodité. La pression même est alors souvent indolente, et les malades peuvent impunément froisser cette tu meur qui deviendra plus tard sous cette influence, ou spontanément, le siège de douleurs si vives. Le temps pendant lequel persiste cette, indolence est indéterminé» -
D’aucuns ont émis l’opinion que les douleurs peuvent précéder l'apparition des tumeurs j nous ne eon-
naissons pas d’observation bien probante à cet égard, mais le fait n’aurait rien d’extraordinaire ; nous savons que le sein peut être douloureux sans tumeur; il peut bien se faire que, dans un pareil cas, il existe la prédisposition morbide ou quelques-unes des causes qui précèdent la formation des néoplasmes.