CHAPITRE XII
Il n'y a encore que quinze Européens à Osacca, consuls ou négociants; aussi nous regardait-on avec de grands yeux, et je me rappelle qu'en me levant le premier matin et en voyant une grande foule stationnée devant notre maison, je fus un peu étonné d'apprendre qu'elle épiait notre sortie. Je ne puis m'empêcher de rire quand je me rappelle la manière dont en Europe nous nous représentons les Japonais ; nous les voyons roulant de gros yeux et la main toujours sur la poignée de leur grand sabre. Au lieu de cela, que trouvonsnous à notre arrivée? Des gens qui nous saluent, qui nous sourient et nous invitent à entrer chez eux pour y boire quelques tasses de thé.
Je regrette de n'être pas un Walter Scott et de ne pas savoir consacrer une vingtaine de pages à la description d'un château fort. Quelle belle occasion me donneraient aujourd'hui les larges fossés et la triple muraille de granit du magnifique palais que possédait à Osacca Tex-Shiogoune et que, chose incompréhensible, ses troupes ont lâchement abandonné dans la dernière guerre. J'aime mieux, et j'espère que mes lecteurs seront de mon avis, leur parler des théâtres japonais. La représentation y dure depuis le matin de bonne heure jusqu'après le coucher du soleil; aussi y va-t-on de la même manière absolument
que les bons bourgeois de Paris vont le dimanche faire une partie de campagne en famille et avec force provisions de bouche I La salle est carrée, elle se compose d'un parterre et d'une galerie qui l'entoure de trois côtés; les places sont marquées par de petits rebords en bois, hauts de 10 centimètres et qui divisent le plancher en une foule de conà-* partiments, larges chacun d'un peu plus d'un mètre. Là, père, mère et enfants, six personnes au moins, sans compter les poupons à la mamelle, trouvent moyen de s'accroupir, de palpiter lorsqu'il s'agit d'un drame, de rire quand la pièce est gaie, de manger leur riz et de boire teur thé toutes les fois qu'un entr'acte leur en donne l'occasion. Les Japonais sont passionnés pour la scène, la salle est toujours pleine , et j'estime bien à 1,500 personnes le nombre des spectateurs qui s'y trouvaient le jour où j'y suis allé. Chacun combat de son mieux la chaleur qu'il fait : les hommes essuient avec l'inévitable papier japonais la sueur que l'on voit perler sur leur poitrine et sur leur dos; les femmes qui, pour une occasion pareille, se sont habillées plus qu'à l'ordinaire, tiennent avant tout à ce que l'on voie bien leurs beaux atours, et ellesse contentent de s'éventer sans cesse ; du reste, que ne supporte-t-on pas lorsqu'on s'amuse, et certes tous les éclats de rii'e. tous les