‹ Seize mois autour du monde, 1867-1869: et particulièrement aux Indes enChapitre 117 sur 168 · CHAPITRE XIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIL

quolibets qui se croisent, ne laissent aucun doute sur la joie générale I

La pièce que j*ai vu jouer n' offrait rien de remarquable; les plus grands frais en étaient faits comme chez nous par Tamour et par la jalousie de deux rivaux ; duel au grand sabre, apparition subite de Théroïne, rien n'y manquait. La chose la plus curieuse était certainement de voir les ac-teurs entrer en scène en traversant le parterre d'un bout à l'autre sur une longue et étroite passerelle.

J'étais le seul Européen au milieu de toute cette foule et je m'étais naturellement assis par terre comme tout le monde, seulement j'avais pour moi un carré tout entier; je n'y étais pas depuis cinq minutes que de toutes parts m'arrivaient des tasses de thé ou de saki et des petits gâteaux que m'offraient ces braves gens ; réellement il est impossible de rie pas aimer le Japon et je ne veux plus le nommer que le pays de la Bonne Humeur I

J'ai eu grand plaisir à causer longuement à Osacca avec deux Anglais, un attaché d'ambassade et un consul, qui tous deux étudient avec ardeur la langue ainsi que les mœurs, les idées et la politique de ce pays si peu connu encore. Il paraît que dans les hautes classes on entremêle la conversation de tant d'expressions et de citations

chinoises, que pour pouvoir causer avec les grands officiers il faut savoirpresque autant de chinois que de japonais. Le temps énorme qu'il faut, non pas seulement aux étrangers, mais aux natifs eux-mêmes pour savoir lire et écrire ces deux langues est et sera toujours, peut-être, le plus grand obstacle au développement de notre civilisation dans l'extrême Orient. Un homme qui, pour être lettré, est obligé de consacrer la plus grande* partie, sinon la totalité de sa vie à l'étude de récriture, trouvera-t-il jamais le temps de s'occuper, comme l'exigent nos progrès,* de physique, de chimie ou d'économie politique? En outre, classer méthodiquement dans sa tête quarante ou cinquante mille caractères différents, c'est affaire de mémoire et cela n'exerce guère le raisonnement ou le jugement, et je ne crois pas me tromper en disant que le plus beau cadeau que l'Europe pourrait faire à la Chine et au Japon serait tout simplement de leur faire adopter notre ABC.

M. Robertson et M. Mitford étaient encore, au moment où je les aï vus, sous^l'impression d'une des scènes les plus émo]iyantes à laquelle on puisse assister au Japon : je veux parler d'un hara-Kiri. On se souvient que, lors du passage sur le Tocaïdo d'un des grands princes japonais, deux Européens, gnorant qu'en cela ils violaient gravement les

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usages du pays, crurent pouvoir traverser la route en passant au milieu de son cortège. L* officier japonais qui commandait Tescorte donna immédiatement l'ordre de faire feu, et le dévouement un peu fanatique qu'il témoignait ainsi à son prince lui valut bientôt une condamnation à mort imposée par nos ministres. Seulement, pour éviter un supplice infamant et dont la honte fût retombée sur toute la famille du pauvre officier, on lui permit de commettre le hara-kiri, c'est à dire de se tuer lui-même. Il rassembla donc tous ses amis, et en présence des représentants de notre civilisation... pardon! le mot m'a échappé, je voulais dire de notre diplomatie... il déclara qu'il mourrait sans remords, qu'il avait cru agir selon son devoir en faisant respecter son souverain, et, prenant le plus petit de ses sabres, il s'ouvrit le ventre lentementetsansbroncherdepuisle côté gauche jusqu'au côté droit; puis il pencha la tête, et celui de ses " amis qu'il avait choisi pour lui rendre ce dernier service l'acheva en le décapitant d'un seul coup. Cette coutume est certainement un des traits les plus marquants du Japon; ici, à l'exemple des temps de notre ancienne chevalerie, l'honneur passe avant tout, la vie n'est rien en comparaison du nom que l'on a reçu de ses pères et que l'on doit transmettre à ses descendants, et ce ne

sont pas seulement les choses graves, ce sont souvent de simples questions d'amour-propre qui se dénouent ainsi par le hara-kiri.

Je regrette bien de n'avoir pas pu profiter de mon séjour à Osacca pour aller jusqu'à sa proche voisine, la ville impériale de Kioto. Les étrangers n'y sont malheureusement pas encore admis et le peu que nous en savons n'est dû qu'aux visites toutes récentes et très-courtes que les ministres viennent d'y faire au mikado. On dit que c'est une grande et belle ville, une de ces capitales où l'on voit tous les degrés de la hiérarchie sociale, depuis le chef souverain, les grands princes et leurs suites, depuis l'armée de prêtres qu'y attire la présence sacrée du représentant des dieux, jusqu'aux nombreux ouvriers qui y ont concentré le tissage de la soie et la manipulation du cuivre.

Parler de Kioto m'oblige, je le crains, à aborder ici un sujet bien difficile à traiter dans l'état actuel de notre connaissance du Japon, et sur lequel bien des erreurs ont été commises dans ces dernières années, d'abord par la diplomatie américaine et, à sa suite,. par toute l'Europe; il s'agit de la constitution politique du Japon. C'est une question fort obscure et que nul Européen ne peut encore se vanter de connaître entièrement ; mais si je ne prétends pas en savoir plus long que d'au-

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