‹ Seize mois autour du monde, 1867-1869: et particulièrement aux Indes enChapitre 142 sur 168 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

complet sans une visite à leur président, et j'avais déclaré à mon ami que je ne sortirais pas de chez Brigham Young sans lui avoir demandé pourquoi il avait tant de femmes. Nous nous rendîmes donc chez lui ce matin, à onze heures. Nous le trouvâmes dans son bureau, en train de -se faire coiffer. Un grand foulard rouge couvrait ses larges épaules, et, rien qu'à en juger par la manière toute particulière dont il se faisait bichonner, on devinait en lui le Mormon par excellence. Il a 67 ans et n'en paraît pas plus de 45 à 50 ; sa figure un peu carrée est encadrée par d'abondants cheveux blonds et par un collier de barbe rousse ; sa bouche un peu tirée est rehaussée par de belles dents, et si quelques rides commencent à percer, elles n'ont pas encore eu le temps de trop s'accentuer.

Pendant que sa toilette s'achevait, nous eûmes le temps d'examiner à notre aise ses bureaux qui sont caractéristiques. A droite, l.e télégraphe qui le met en rapports constants et immédiats avec les portions les plus reculées de l'Utah; à gauche, la caisse où les fidèles payent la dîme ; dans la pièce principale, des cartes de géographie et entre autres un plan de l'Exposition de Paris, quelques portraits de dignitaires de l'Église, puis deux immenses coffres-forts Fichet placés de chaque côté de la porte d'entrée; enfin, au fond, un poêle en

fonte et une table de travail encombrée de paperasses.

Bientôt le président s'approcha de nous et il parut heureux d'apprendre que nous étions touristes et que nous n'avions pas pu résister au plaisir de venir le féliciter sur l'air de prospérité et de bonheur que nous avions trouvé à la ville du grand lac Salé. « Oui, nous répondit-il, tout cela nous remplit de joie, nous surtout qui nous souvenons de ce qu'était, il y a vingt ans, le pays que nous avons colonisé et des obstacles que nous avons eu à surmonter pour arriver jusqu'ici à travers un désert de 1,400 milles. Vous ne voyez, du reste, qu'une portion de nos établissements, nos setllemenis s'étendent sur un rayon de 500 milles au. nord et au sud de notre capitale, et tout cela grandit rapidement. Notre principale occupation est jusqu'ici l'agriculture, et il a fallu, en effet, songer d'abord à sç nourrir, mais nous pousserons aussi au développement de l'industrie, car, parmi nos nouveaux adeptes, il nous vient chaque jour de nombreux ouvriers; nous avons déjà trois petites filatures de coton, et il faut que nous arrivions à nous suffire à nous-mêmes. »

Puis nous parlâmes de la vente plus ou moins prochaine, par les États-Unis, des terres de l'Ulah, de la loi homestead, enfin de l'étonnement que nous

Page 1