POURRAIENT Y PRENDRE
J'ai dit, au commencement de mon rapport, que les sept huitièmes du commerce extérieur de la Chine se faisaient avec l'Angleterre ou avec ses colonies; il n'en faudrait pas conclure toutefois que ce commerce soit exclusivement entre les mains des maisons anglaises; les Américains, les Allemands et les Suisses leur font une concurrence qui s'accroît chaque année. En dehors des affaires d'opium, qui sont presque entièrement du domaine des maisons natives de l'Inde et de quelques gros banquiers juifs, on peut estimer aux trois cinquièmes la part des négociants anglais et aux deux cinquièmes celle des autres nations.
Il était de mode autrefois d'avoir en Chine des maisons colossales, ayant des succursales partout, faisant des affaires énormes et rehaussant leur crédit par de folleâ dépenses d'installation et de train de vie. Les crises de ces dernière^ années et la ti'iste figure qu'y ont faite quelques-unes des grosses maisons anglaises ont guéri les banques de leur enthousiasme pour elles, en même
temps que la multiplicité des communications est v«nue permettre aux entreprises plus modestes de réclamer leur place. Les Allemands et les Suisses en ont profité largement, et ce sont eux qui font peut-être les affaires les plus régulières et les plus sûres. Quant aux Américains, ils jouent ici un rôle de plus en plus important, et ils se font surtout remarquer par leur esprit d'entreprise dans la création de lignes de bateaux à vapeur sur le Yangtze-Kiang et le long des côtes.
Pour ce qui est de la France, elle est représentée en Chine par les Messageries impériales pour la navigation, et par le Comptoir d'escompte pour la banque, et je suis heureux de pouvoir dire que ces deux compagnies font honneur et même trèsgrand honneur à notre patrie; mais je regrette par contre, et j'ai même honte d'avoir à écrire que notre commerce n'a pas un seul représentant dans toute l'étendue de ce vaste pays, qui pourtant est le plus grand producteur de la matière première nécessaire à notre industrie nationale par excellence, la soie.'
Je me souviens d'avoir été frappé d'étonnement lorsqu'il y a quelques années j'appris que les soies de Chine consommées par Lyon traversaient souvent Marseille pour aller d'abord à Londres et revenir ensuite sur leurs pas. Cette anomalie, bien
extraordinaire dans un siècle comme le nôtre, a beaucoup diminué ces derniers temps; mais n'est-il pas fâcheux que ceux de nos marchands de soie qui veulent faire des achats directs aient encore à envoyer leurs ordres à des étrangers, à Shanghaï, et que même une maison anglaise ait dû établir dernièrement à Lyon une succursale de sa maison de Chine?
Ainsi; tandis que les Allemands, fes Suisses et les Américains font aux Anglais une concurrence de plus en plus accentuée pour des produits qui s'achètent ou se vendent en Angleterre même, nous Français, nous ne renonçons pas seulement à en faire autant, mais encore nous laissons aux autres nations le profit des approvisionnements de la France. Cela ne doit évidemment pas durer indéfiniment, et j'espère bien que la jeunesse française finira par le comprendre.