‹ Seize mois autour du monde, 1867-1869: et particulièrement aux Indes enChapitre 168 sur 168 · ARRIVE A OCCUPER LE HANG QUI LUI REVIENT · texte numérisé non relu

ARRIVE A OCCUPER LE HANG QUI LUI REVIENT

DANS l'extrême ORIENT.

Pourquoi la France profite-t-elle si peu des magniflques ressources que présentent les pays lointains? Serait-ce que nos négociants, pris individuellement, soient inférieurs à ceux des autres nations? Nullement! Nous sommes aussi intelligents que n'inaporte qui, nous sommes plus travailleurs, plus soigneux et plus prudents que les Anglais, et les quelques maisons françaises que nous avons

dans rinde et au Japon soutiennent dignement toute comparaison. Ce qui nous manque, c'est, d'abord que nos jeunes gens ne savent pas ce qui se passe à l'étranger, c'est ensuite que la manière dont ils ont été élevés leur rend difficile de s'expatrier dans de bonnes conditions.

J'ai entendu expliquer d'une manière très-commiode pour notre amour-propre cette indifférence que montre la France à l'égard des pays étrangers : nous croyons avoir tout dit quand nous prétendons que nous aimons trop notre patrie pour pouvoir la quitter. Mais s'imagine-t-on que les Anglais, que les Allemands, que les Suisses qui sont établis dans l'Inde, dans la Chine et au Japon, oublient pour cela leur patrie? Croit-on qu'aucun d'eux s'y fixe pour toujours et ne les voit-on pas tous se réjouir du moment où ils rentreront dans leurs foyers? Seulement, plutôt que de passer chez eux une existence la plupart du temps médiocre, ils préfèrent s'expatrier pendant quelques années et avoir ainsi de grandes chances de se trouver à leur retour dans une position meilleure. On me persuadera difficilement qu'en France on ne trouverait pas bien des gens qui en feraient volontiers autant, s'ils y avaient été préparés par leur éducation première.

Non! la faute en est à l'instruction que l'on

donne à la jeunesse française, et qui n'est pas en .rapport avec les besoins modernes. Excellente peut-être pour un petit nombre de nos compatriotes, elle ne vaut rien pour les autres; nous avons trop de littérateurs, trop d'avocats, trop de candidats à tous les emplqis du gouvernement, nous ne formons pas assez de gens pratiques, d'une éducation moins brillante, mais plus positive. Nous connaissons à fond la mythologie grecque et nous ne savons que peu de chose en fait de géographie moderne ; nous épelons, assez difficilement il est vrai, le grec, et beaucoup d'entre nous lisent le latin, mais quels sont ceux de nos écoliers qui parlent l'anglais ou l'allemand ? Or, pour être à même de chercher fortune dans les pays lointains, soit en allant s'y établir de prime abord en grand négociant, avec des capitaux, soit en suivant la voie qu'emploient plus habituellement les Suisses et les Allemands, et qui consiste à entrer d'abord comme employé dans une maison étrangère et à y faire son chemin par son zèle et par son travail, il faut avant tout savoir la langue des affaires, l'anglais; il faut ensuite connaître jusqu'à un certain point les usages commerciaux des pays que l'on a en vue.

C'est cette lacune dans l'instruction française que je regarde, monsieur le Ministre, comme l'une

des raisons les plus graves de rinfëriorité de notre commerce à l'étranger. Nous avons des écoles supérieures pour Tarmée, pour la marine, pour les mines, pour les ponts et chaussées, pour l'industrie même; pourquoi n'en avons-nous pas pour le commerce? On dirait que chez nous on en est encore à penser que le commerce est si peu de chose qu'il n'est besoin d'y préparer personne, et qu'il lui suffira toujours des fruits secs des autres professions. L'expérience des dernières années et le rang qu'ont pris dans le monde les nations où il est le plus en honneur devraient cependant finir par modifier ces idées d'autrefois e^t par faire comprendre qu'au contraire c'est surtout dans les affaires que les hommes instruits et capables trouvent aujourd'hui le champ le plus vaste pour l'emploi de leurs facultés.

Des écoles supérieures de commerce, prenant vers l'âge de seize à dix-sept ans des jeunes gens dont l'instruction première serait déjà faite, leur enseignant pendant deux années les langues vivantes, la géographie commerciale complète, la tenue des livres aussi bien de l'Angleterre que de la France, les mettant au courant des usages et des ressources des différents pays, leur donnant quelques notions d'économie politique et de droit, auraient, j'en suis persuadé, les meilleurs résul-

tats. Ne serait-ce pas le cas d'instituer quelque chose de semblable dans nos principaux ports de mer?

Le gouvernement de T Empereur a fait beaucoup déjà pour pousser au développement des affaires françaises à l'étranger. Le traité de commerce» l'extension des services maritimes des Messageries impériales, les subventions à la Compagnie transatlantique, enfin la création des agences du Comptoir d'escompte, sont autant de preuves de sa sollicitude et de l'importance qu'il attache à cette question. J'applaudis de tout cœur à ce qui a été fait, car cela a été bien fait; il ne reste plus qu'une chose à atteindre maintenant : il faut , après avoir organisé les cadres , arriver à les remplir, et cela ne peut se faire qu'en répandant l'instruction commerciale et en donnant par là le goût et la possibilité d'expansion à l'initiative individuelle.

J'ai l'honneur, etc.

San-Francisco , 85 novembre- 1868.

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