‹ Seize mois autour du monde, 1867-1869: et particulièrement aux Indes enChapitre 167 sur 168 · V. — DU BÔLE QUE LES NÉGOCIANTS FRANÇAIS POURRAIENT PRENDRE AU JAPON · texte numérisé non relu

V. — DU BÔLE QUE LES NÉGOCIANTS FRANÇAIS POURRAIENT PRENDRE AU JAPON

Le Japon est de tous les pays de l'Orient celui OÙ le commerce extérieur se répartit le plus également entre les différentes nations de l'Europe. Les Anglais y tiennent le premier rang si l'on considère chaque peuple séparément, mais ils sont loin d'avoir la prépondérance si on les compare avec la réunion des Français, des Allemands, des Suisses, des Hollandais et des Américains.

Les Français particulièrement sont beaucoup plus nombreux ici que dans aucun autre des pays orientaux, et l'on compte plusieurs bonnes maisons françaises à Yokohama. Il y a néanmoins place encore pour nos nationaux, et, pour ne citer qu'un seul produit, nous n'importons pas encore directement toutes les soies japonaises que consomme notre industrie.

Je ne veux pas dire que ce soit le pays où il y ait la plus belle place pour ceux de nos jeunes gens qui désirent faire fortune à l'étranger ; ce sont les Indes et la Chine que je mettrais en première ligne, et de beaucoup. Le Japon est en effet un trop petit pays, et son peuple méprise trop, jusqu'à présent, le commerce et l'argent; mais il a en sa

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faveur bien des avantages qui y attireront particulièrement nos compatriotes, il a un climat délicieux, une nature d'une beauté enchanteresse, il a enfin le charme de ses habitants, que je nommerais volontiers les Français de l'Orient.

J'ai l'honneur^ etc.

Yokohama, 24 octobre 1868.

RAPPORT

SUR LA MEILLEURE MANIERE IDE DEVELOPPER LE COMMERCE FRANÇAIS DANS l'extrême ORIENT.

Monsieur le Ministre,

Le commerce que Tlnde, la Chine et le Japon font avec F Europe et avec ses colonies s'est élevé en 1867, importations et exportations réunies, au chiffre de 3 milliards et demi de francs. C'est plus du double de ce qu'il était il y a dix ans à peine; et quand on songe que ce commerce s'adresse à quelque chose comme 600 millions d'habitants, on peut dire sans aucune exagération que, outre son importante actuelle, il est encore susceptible d'un accroissement rapide et considé- ' rable. Il y a donc là une source de richesse des plus fécondes pour les pays qui présidente cet

immense échange, et, aujourd'hui que les capitaux d'une nation deviennent de plus en plus une des conditions premières de sa force et du rang qu'elle occupe dans le monde, l'extrême Orient mérite au plus haut point l'attention des gouvernements européens.

Je me propose, dans le rapport que j'ai l'honneur de vous présenter aujourd'hui, monsieur le Ministre, d'examiner successivement si la France participe comme, elle le devrait à ce mouvement commercial, et quels seraient les meilleurs moyens à employer pour que notre pays y occupât le rang qui lui revient. Je ferai de chacune de ces deux questions l'objet d'un paragraphe spécial.

i. — du rôle commercîal que jouent les principales nations européennes dans

l'extrême orient

et de la position que la france pourrait

et devrait y prendre.

Le commerce extérieur de l'Orient doit être envisagé de deux manières : il faut voir d'abord quels sont les pays qui reçoivent ses produits et lui fournissent les marchandises dont il a besoin; il faut rechercher ensuite par quels négociants ces affaires sont faites.

Au premier point de vue, Tavantage est exclusivement en faveur de l'Angleterre; c'est elle qui fournit presque tous les articles manufacturés que nous demandent les Orientaux, et c'est elle qui reçoit en échange la majeure partie des produits de leur sol. La France et l'Allemagne n'importent encore directement dans leurs ports qu'une portion des matières premières nécessaires à leur industrie, et elles vont encore compléter leurs approvisionnements dans les entrepôts de Liverpool et de Londres, quelque singulière que soit de nos jours une pareille anomalie. Quant aux articles manufacturés exportés par l'Europe, la France n'y contribue pour ainsi dire pas, et si l'Allemagne et la Suisse font de notables progrès depuis quelques années, elles sont très-loin encore de pouvoir entrer en comparaison avec l'Angleterre. Les autres nations européennes n'ont pas avec l'Inde, la Chine et le Japon, de commerce digne d'être cité, et rAuxérique se contente d'en importer les matières premières dont elle a strictement besoin, et, sauf quelques produits de la Californie, elle n'y exporte rien. Ainsi donc à l'Angleterre le premier rang, et cela dans une proportion écrasante, pour l'importation des matières premières et l'exportation des produits manufacturés.

Il n'en est plus tout à fait de même au point de

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vue de la nationalité des négociants qui président à ce commerce. Les Anglais y sont encore, il est vrai, au premier* rang, mais ils n'y ont plus la prépondérance exclusive. Il était de mode autrefois d'avoir en Orient des maisons colossales qui, s'appuyant sur de grands capitaux et sur d'anciennes et fidèles relations, prenaient les affaires de trèshaut, faisaient d'énormes opérations pour leur propre compte et semblaient mépriser même les bénéfices plus modestes, mais plus sûrs et plus réguliers, d'un commerce de commission pour compte d'amis. Les Anglais avaient alors une sorte de monopole, car ces affaires hardies, larges, excitantes, convenaient surtout à leur caractère entreprenant, entier, aimant s'occuper de lui-même et se livrer à de grandes combinaisons, plutôt que d'avoir à suivre jusque dans leurs détails les instructions de commettants dont il aurait fallu rechercher en même temps les bonnes grâces.

Ces conditions ont changé depuis quelques années; des banques nombreuses et puissantes, agglomérations énormes de capitaux, sont venues faciliter les affaires à tout le monde et permettre aux forlunes modestes, appuyées sur le travail, de concourir avec les maisons plus riches et d'ordinaire moins actives. Quant aux anciennes relations, elles sont battues en brèche chaque jour par

raccroissement des moyens de communication, par les chemins de fer et les bateaux à vapeur qui rapprochent les personnes, par le télégraphe qui, à toute heure et à tout instant, oppose les oflfres du concurrent à celles de l'ancien ami. Et du reste ces relations, restreintes autrefois à peu de monde, se perdent maintenant dans le nombre chaque année plus considérable des négociants et des chefs d'industrie que la vapeur et l'électricité engagent à se mettre en rapports directs avec les pays lointains. Il n'est plus question aujourd'hui de monopole, d'aristocratie de capitaux; le commerce de rOrient devient de plus en plus démocratique, chacun peut en prendre sa petite part et la porte est ouverte maintenant à tout le monde.

Les Allemands et les Suisses ont profité, largement de ce nouvel état de choses : plus actifs, plus travailleurs, suivant leurs affaires de plus près que les Anglais, ils ne se sont pas contentés de s'occuper des affaires relativement peu importantes encore, quoique toujours croissantes, de leur propre pays, mais ils se sont immiscés de plus en plus dans le commerce des Anglais et ils sont arrivés à leur faire, sur leur propre terrain, une concurrence qui augmente chaque jour.

Les Français, j'ai le regret.de le dire, sont loin d'en avoir fait autant; non-seulement il n'est pas

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question pour eux de prendre part aiïx aflfaires anglaises proprement dites, ni même à celles du continent européen, auxquelles cependant pour-^ rait donner droit la situation de la France si admirablement appuyée sur TOcéan et sur la Méditerranée et relativement si rapprochée de Fextrême Orient par les compagnies de steamers^ qui ont toutes fait de Marseille leur tête de ligne; mais encore les Français ne font aux Indes, en Chine et au Japon, qu'une portion des affaires de leur propre pays.

Et je ne parle là que des matières premières dont notre industrie a un besoin immédiat ; pour être tout à fait pratique et pour éviter toute apparence d'illusions, je laisse momentanément de côté l'exportation que la France arriverait peut-être aussi» une fois ou Tautre, à faire dans les pays orientaux, si des relatijDns plus fréquentes la. mettaient mieux au courant de leurs besoins. Ce commerce d'exportation est réduit jusqu'ici à quelques vins et liqueurs, à quelques lainages et à des objets de mercerie; il ne pourra, je crois, se développer qu'en tout dernier lieu, lorsque les progrès amenés par notre traité de commerce avec l'Angleterre auront eu le temps de se faire sentir dans toutes les branches de notre industrie, lorsque nos manufacturiers, cannaissant mieux les goûts et les usages des

pays lointains, se décideront à faire des marchandises adaptées à leurs besoins.et à sacrifier un peu la qualité pour arriver au bon marché, de même qu'à se conformer à certaines mesures indispensables de longueur et de largeur.

Quoi qu'il en soit, et ne considérant pour le moment que l'importation des matières premières, je n'hésite pas à dire que la France ne doit pas se contenter du rôle misérable que son commerce joue jusqu'à présent dans l'extrême Orient, qu'elle a, au contraire, une très-belle place à y prendre, et je vais examiner maintenant la meilleure manière d'y arriver.

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