BUE JACOB, 18 M DCCC LXIX
A MOiN FRERE JULES.
Mon cher ami,
If La vapeur et réiéctricité ont amené dans le monde des ^changements beaucoup plus considérables que nous ne semblons nous en douter en France. L'Inde et la Chine, l'Australie et le Japon, qu'autrefois nous ne faisions qu'entrevoir comme au travers d'un brouillard, se rapprochent chaque jour de l'Europe et offrent à notre esprit d'entreprise un champ qui ne cesse de s'élargir.
Les Anglais, en première ligne, et à leur suite les Allemands, les Suisses et les Américains, oût compris tout le parti que l'on pouvait tirer de ce nouvel état de choses et l'on voit une portion toujours plus nombreuse de leur jeunesse s'embarquer régulièrement pour ces pays étrangers et en rapporter non-seulemçnt la fortune, mais encore l'expérience et la largeur d'idées que donnent les voyages.
En France, au contraire, nous en sommes encore à nos
anciennes idées : nos écoles nous enseignent le grec et le latin, excellents certainement pour un petit nombre de savants, mais dont la grande masse d'entre nous n'a que faire plus tard; nous sommes assez forts sur la mythologie grecque et nous connaissons lès noms des provinces qui formaient l'empire d'Alexandre, mais nous savons à peine l'histoire contemporaine^et nous sommes très-ignorants en fait de géographie moderne. Enfin, faute de savoir les langues vivantes, et tout particulièrement la langue universelle des pays d'outre-mer, l'anglais, faute de savoir ce qui se passe dans les contrées lointaines, nos jeunes gens sont réduits à chercher tous leur carrière dans notre propre pays.
De là résultent plusieurs conséquences très-importantes. La première, c'est la concurrence qui se fait chez nous pour les places de l'administration, au détriment du développement de nos forces vives. Être inspecteur des douanes ou directeur de l'enregistrement, avoir dans le gouvernement ce que l'on appelle une position stable, suffisante pour équilibrer le budget de ses dépenses annuelles, en vivant, bien entendu, de privations, c'est là le nec plus ultra de l'ambition que la majorité des pères ont pour leurs fils. Et cela fait que, loin de pouvoir diminuer, comme le demanderait un progrès éclairé, le nombre déjà exorbitant de nos fonctionnaires, le gouvernement serait amené à en créer sans cesse de nouveaux s'il voulait satisfaire à toutes les exigences. En second lieu, pendant qu'en Angleterre et en Allemagne les libéraux exagérés sont conduits tout naturellement à chercher dans les pays lointains l'indépendance
nécessaire à leur bonheur, en France, au contraire, nous gardons au milieu de nous tous les mécontents, et, à force de comprimer leurs aspirations, nous finissons fatalement par en faire des révolutionnaires. Enfin, à défaut de pouvoir offrir assez de place, sur notre propre sol, à de nombreux enfants, nous sommes arrivés à ce résultat que tu as dû rémarquer en consultant nos statistiques, c'est que, notre bonne Alsace exceptée, nos familles comptent rarement plus de deux enfants, tandis que chez les Anglais et chez les Allemands elles sont trois fois plus nombreuses et répandent de plus en plus l'inQuence de leurs pays dans toutes les parties du monde.
Tu sais, mon cher ami, combien j'aime ma patrie, et tu prendras donc la critique que je viens de me permettre, non pas comme des récriminations faites à plaisir, mais comme les convictions d'un patriote qui trouve que le mieux à faire est de dire la vérité.. En lisant les.notes de voyage que je t'adressais régulièrement tu as cru que les considérations que je joignais de temps en temps au simple récit de mes allées et venues pourraient rendre quelque service à nos jeunes gens, et tu m'as engagé à les publier. Je ne demande pas mieux, bien que je ne me fasse pas illusion sur leur valeur littéraire; mais j'espère que mes lecteurs, me considérant un peu comme un ami avec lequel il n'est pas besoin de. faire de cérémonies, se rappelleront que le seul mérite de mon journal consiste dans la sincérité de mes impressions. Ceux qui préféreront la partie descriptive devront se contenter de parcourir la première moitié de mon livre; ceux, au contraire, qui désireront consulter des
'documents plus approfondis me feront plaisir en lisant mes rapports au ministre du commerce, que j'ai placés à la suite.
Quant à toi, mon cher ami, qui, avant même mon départ, avais su donner un corps à mes convictions actuelles en ayant l'idée première et l'initiative de l'école de commerce de Mulhouse, destinée justement à mettre nos jeunes compatriotes à même d'aller à l'étranger, tu me permettras bien de mettre ton nom en tête du petit livre que je recommande aujourd'hui à la bienveillance de tous.
Mulhouse, le 26 janvier 1869.