‹ Seize moisChapitre 14 sur 46 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

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La restauration avait une grande infirmité, et la voici. Elle versait sur la France, d'une main ,des trésors de liberté, d'inslruclion , de [trospérilé; de l'autre, des trésors d'ingratitude. A coté de tous les biens, un seul manquait, mais celui dont l'absence neutralise tous les autres dans l'esprit des hommes, celui que Nîipoléon donnait avec son lourd despotisme , et qui le rendait acceptable aux Français, celui qui est le premier besoin des nations: la sécurité.

Et la sécurité ne fut pas seulement absente des foyers populaires. Elle avait aussi déserté la couche du monarque. Le roi, au milieu de sa grandeur et de sa puissance, le peuple, au milieu de son bien-être et de sa liberté, ne s'endormaient pas sans se demander ce que serait le lendemain.

Je ne rechercherai pas à qui était la faute, qui suscita le premier des alarmes fondées, ou en conçut le premier d'illégitimes. Devant des coups de la fortune comme ceux que nous avons vus, je risquerais de ne plus être impartial. D'ailleurs qu'importe aujourd'hui? Ce qui importe, et ce qui n'est que trop certain , c'est que des deux côtés on avait un fantôme qui entretenait l'épouvante. Le peuple croyait sentir la contre-révolution s'avancer sous terre; le monarque voyait face à face la révolution.

Là était notre grande plaie. On l'envenime, depuis seize mois , de suppositions qui tombent d'elles-mêmes.

Ainsi , il n'est pas vrai qu'une haine vivace n'ait cessé de fermenter dans le cœur des Français contre la maison royale. C'est oublier la popularité que Louis XVIII conserve, les acclamations des deux avénemens, les fêtes de l'Alsace, et je dirai même ce milliard, payé, sinon toujours sans regret, du moins sans résistance, pour réparer l'expropriation violente de la noblesse française, et rendre, s'il se pouvait, le manoir paternel aux compagnons de ces princes par les lois de qui le manoir était désormais inviolable et sacré au pouvoir suprême. Des années d'une obéissance universelle, paisible, facile, empressée, sont des

témoignages d'assentiment beaucoup plus authen" tiques à mon sens que tous les votes d'assemblées primaires. Je ne crois pas aux comédies de quinze ans, sauf des natures privilégiées peut-être. Mais ce rôlenevapasà tout un peuple. Il est trop long et trop habile pour un tel acteur. Nul doute que la restauration selon la charte ne fût le vœu unanime de la France; et, ce qui le prouve, c'est qu'au milieu de toutes les déclamations, on ne cesse de répéter que, sans le coup d'état, la monarchie fût éternellement restée debout.

Il n'est pas vrai non plus que, dans sa peur de la France, la restauration nous tint sous la loi de l'étranger, pour y trouver force et appui. Les hommes qui ont vu les affaires de près , savent que le gouvernement royal a été l'un des plus incommodes à l'Europe, et des plus rebelles à cet esprit d'assimilation qui la dominait. L'évacuation fut le premier vœu , la première sollicitude de Louis XVIII et de ses ministres. La guerre d'Espagne s'accomplit malgré l'Angleterre ; la guerre de Grèce, malgré l'Autriche; la guerre d'Alger, malgré tout le monde. C'est aussi malgré tout le monde que fut entreprise une autre grande guerre, celle du i5 juillet, contre la charte et les lois. Toutes les cours, et la Russie plus qu'aucune autre, multiplièrent en vain les représentations

et lès conseils. La charte avait l'appui de l'étranger, et non pas le coup d'état. La meilleure preuve de i'ii)dépendancc de Charles X, c'est sa chute.

Je veux le dire de ce prince malheureux, dont j'ai assez souvent blessé le cœur sur le trône pour avoir le besoin et le droit d'envoyer une vérité consolante à son exil. Il avait trop de hauteur d'âme pour être le vassal de personne. Sa fierté ne mesurait que trop bien la grandeur de la couronne de France. Il ne l'eut pas humiliée devant l'étranger ; il l'a perdue pour ne pas l'incliner même devant les Français.

Ce qui est vrai en même temps, c'est qu'il y eut un malentendu constant entre lui et son peuple. Ce que son peuple nommait liberté, Charles X l'appelait trop souvent révolution; ce qu'il appelait royauté, prérogative, droits de la couronne, était contre-révolution aux yeux de la France.

Ce qui est vrai , c'est que dans la pratique de la liberté, la France voyait surtout le droit, lui les excès, et il ne pouvait entendre que les excès étaient la conséquence du droit, et, en quelque sorte , ses preuves. Dans la prérogative , au contraire, il ne voyait jamais et ne voulait voir que le droit rigoureux , tandis que le peuple voyait toujours l'application, les circonstances, les nomspropres, et par suite , les intentions, les arrière-

pensées, enfin le fanlôine, la contre-révolution.

Ce qui est vrai, c'est qu'il y avait, et surtout qu'il y avait eu , aux premiers jours de la restauration, un parti contre-révolutionnaire, graduellement affaibli, transformé, conquispar la Charte; que ce parti avait eu le comte d'x4.rtois pour chef, que, roi, il ne sut jamais se résoudre à rompre hautement avec les restes de ce parti, vieux compagnon qui le flattait jusqu'à le perdre. Ce qui est vrai encore, c'est qu'acculé aux limites de la charte pour la querelle de la prérogative, il devait accepter, plutôt que de fléchir, les interprétations de l'article i4, que lui offrait ce serviteur funeste; et la France savait qu'il en viendrait là avant qu'il en fut convenu avec personne, ni peut-être avec lui-même.

Ce qui est vrai en même temps, c'est que l'esprit révolutionnaire, endormi quinze ans aux pieds de Napoléon , s'était réveillé au seul aspect de la monarchie antique. Tantôt caché à l'ombre de l'opinion loyalement constitutionnelle , tantôt marchant à découvert , il traitait le pouvoir en ennemi public, parce que ses dépositaires étaient les princes qui avaient armé les Charette et les Bonchamps. L'impiété s'était agenouillée devant les autels relevés par Bonaparte; elle se rua sur les autels hantés par les Bourbons. La démagogie

sortit de terre en liiéme temps. Voltaire et Rousseau, alors délaissés , redevinrent subitement des idoles. La restauration de M. de Lafayetle, oublié depuis vingt-deux ans, fut le contre-coup de celle du trône. On le tira , populaire, de son impopularité de 1792, simplement parce qu'on se rappela que la reine Marie-Antoinette, qui l'avait bien traité à Versailles , parlait mal de lui aux Tuileries, et qu'on répandit que lesBourbons, quil'auraienttué avec un sourire , venaient de le lui refuser. Dans le choix des noms, les plus hostiles étaient toujours recommandés à l'opinion publique. Les élections allèrent jusqu'à montrer aux Bourbons ces hommes qu'on ne montrait plus à Bonaparte couronné, ces hommes à qui la restauration anglaise avait arraché la vie dans des mutilations et des supplices abominables, que la restauration française avait, Dieu merci, laissés vivans, mais qu'elle ne s'attendait pas apparemment à se voir opposer en insulte ou en dérision. Enfin tous les mauvais noms de la révolution étaient évoqués à la fois avec toutes ses mauvaises maximes, commesi elle ne pouvait assurer ses conquêtes qu'à l'aide de toutes ses armes et de tous ses héros.

L'autorité royale , au milieu des écueils contraires, se fourvoyait sans cesse dans le départ qu'elle avait à faire entre le pouvoir et la liberté,

entre le passé et le présent, entre les droits de la couronne et ses intérêts bien entendus. Ainsi, croyait-elle faire merveille pendant de longues années , de conserver la nomination des conseils généraux, au lieu de les instituer sur des bases solides , de manière à y trouver des points d'appui. Ainsi, employait-elle une chambre dévouée à conserver dans les lois l'arme de la censure, qui blessait la France en menaçant la sentinelle nécessaire de tous les intérêts et de toutes les libertés, au lieu de profiter d'élections favorables pour régler définitivement toutes nos libertés incohérentes ou incomplètes encore, et recevoir en force ce qu'elle eût donné au pays en garantie. ■* Ainsi, avait-elle assez souci de l'opinion pour ne pas nourrir un seul jour , dans les quinze années, la pensée de restituer à nos provinces leurs noms historiques; ce qui eût été possible, sans blesser la circonspection administrative, grâce aux circonspections judiciaires, académiques, militaires ; ce qui eût été pour l'ancienne France une inoffensive et légitime satisfaction ; ce que la France nouvelle n'aurait pu voir de mauvais œil, quand lesassociations libérales ressuscitaient ellesmêmes sans cesse ces noms antiques de Bretagne ou de Lorraine : ce qui n'eût rien fait au bout du compte, que de naturalisernos enfansdansl'his-

toire de leur patrie , au lieu de les laisser dépaysés et perdus dans la géographie nationale comme des étrangers. Et, tandis que la couronne avait de ces circonspections, elle s'opiniâtrait à ne montrer nul ménagement pour le sentiment public dans le sujet qui avait le plus besoin de réunir tous les sentimens et tous les voeux, l'éducation du jeune héritier de la couronne; en vain lui criait-on que ce n était pas assez quilfût t enfant du miracle , qu il fallait le faire V enfant de la France; qu'il ne s'était pas vu que des mi^ racles eussent jamais empêché un trône de choir^ ou relevé un trône abattu , tandis que la sympathie et la confiance des peuples avaient suffi souvent à Vune et Vautre tâche '.

La grande calamité de la restauration était que la royauté , dans ses alarmes et ses griefs , justes ou non, n'imaginait pas de moyen plus sûr, pour se défendre d'un extrême, que de demander à un autre des forces qu'il n'avait pas. C'était s'enfoncer dans la nue en voulant fuir l'orage.

Il arrivait de là que chaque réaction portait aux intérêts légitimes du pouvoir, aux élémens de l'ordre, aux saines notions de la liberté, un coup funeste; l'esprit public en restait profondément

* Journal des débats.

faussé. Le désordre faisait des progiès sérieux et rapides. L'opinion constitutionnelle s'en laissait en* tamer à son insu; la France devenait manifestement ingouvernable, et on sait des gens qui l'écrivaient dès lors. L'administration étant tournée à des fins impopulaires, toute administration, toute autorité devint déception, fraude, tyrannie. L'animadversion poin^ la religion, ses pompes et ses ministres, s'égala aux fautes du sacerdoce. Ce fut assez de la tentative avouée de reconstruire la grande propriété, pour faire à la propriété même des ennemis. Il est advenu ainsi, par une étrange fatalité, que la restauration a beaucoup nui à ces doctrines conservatrices dont elle semblait porter en elle-même la source et le dépôt. On pouvait craindre quelquefois que la France ne reculât de tout le chemin que l'empire lui avait fait faire dans les voies de l'ordre et du pouvoir.

Tels étaient les résultats funestes du perpétuel qui-vive du pays et du trône. Il vint un moment où les bons esprits purent mesurer, dans toute son étendue, la grandeur du mal.

On a dit que la charte, excellente en soi, resta stérile seize ans; que sa nature était de fonder le gouvernement de la majorité; qu'il n'en fut rien: erreur de fait.

Pendant les seize années il n'y eut pas un minis-

tère qui ne s'appuyât sur la majorité et ne tombât avec elle. La première exception devait se voir en i83o : elle a emporté la monarchie.

Mais au commencement de 1828, la charte donna de sa souveraineté active une preuve éclatante : ce fut la chute d'une administration dont l'habileté et les doctrines étaient chères au prince, et que la puissance du prince cessa de soutenir devant la puissance des élections; ce fut le renversement d'un système tout entier par le simple jeu de la machine constitutionnelle ; ce fut l'avénement d'un ministère né de la nécessité légale, où se reconnut la couronne, de faire fléchir ses conseils personnels devant le vœu national. C'était le système représentatif dans toute sa vertu; le droit de la majorité électorale et de la majorité parlementaire se montrait là dans toute sa puissance. La France retrouvait, sous la monarchie, le self governement des Etats-Unis , le gouvernement par soi-même. Charles X acceptait , de la charte, ses dernières conséquences , et donnait, des gages le plus grand , à l'ordre constitutionnel. L'Alsace prouva que les peuples payaient avec usure au monarque sa prompte condescendance. Mais quel usage en fit la majorité?

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