CHAPITRE IX
ZaïNlSTÈRE SU 8 AOUT.
Le malheur du trône et de la France fut que le roi sentit ces torts, moins en successeur de Louis XYÏII qu'en fils de Louis XIV.
Le malheur du trône et delaFrancefutqueleroi vit dans ces fautes , moins la preuve du mal produit par les réactions précédentes, que l'occasion et le motif légitime d'une revanche pour la royauté.
On ne peut douter que l'opinion publique ne fût vivement frappée de toutes les violences de l'opposition. L'ivresse de popularité qui avait entraîné beaucoup d'hommes honorables et loyaux à incliner leurs votes devant le parti , cette ivresse funeste était tombée. La mise en coupes réglées de tous les services pubhcs, dans la discus-
sion des deux budgets, avait frappe tous les gens sensés, comme le symptôme d'un travail de désorganisation qui accusait une grande plaie sociale et politique. Le parti royaliste constitutionnel, que de grands esprits, de nobles cœurs et un beau génie, par une méprise fatale, avaient entraîné trop souvent dans une alliance mortelle, était résolue à rompre avec la faction qui venait d'annoncer hautement le dessein d'asservir et de perdre la monarchie. Nul doute que l'autorité royale n'eût trouvé dans la session suivante, au sein de la charte, et avec l'appui de la raison puplique, les forces qui lui avaient manqué.
Le roi préféra une autre expérience : au lieu de conformer plus long-temps ses conseils aux mouvemens de la majorité, il résolut de plier la majorité à ses desseins , persuadé que la faiblesse du trône faisait l'audace de ses ennemis; que tout plierait devant des déterminations assez décidées, pour ne pouvoir sembler fragiles ; qu'en restant de fait dans la charte, il ne trouverait pas de chambres qui ossassent tenir tête à la couronne, et que, si elles l'osaient... , accepter cette pensée, c'était avoir franchi le Rubicon.
Le roi confondit tous les élémens de sa monarchie. Rester soumis à la lettre de la charte, et tendre la main à des hommes qui , par leur longue
hostilité contre les intérêts et les maximes de la France nouvelle, s'étaient mis en position de ne pouvoir s'approcher du trône sans y faire monter avec eux , comme à un assaut, le cortège entier des alarmes publiques, c'était une inutile contradiction : c'était une méprise fatale. Il se trouva qu'il n'y avait qu'un Français qui crût le roi fidèle aux lois de l'ordre constitutionnel : c'était le roi.
Quels que fussent les desseins, il y avait faute dans ce luxe, dans cette recherche, dans cette ostentation d'impopularité; car la couronne se rendait plus laborieux à opérer, et le mal, et le bien. Il lui était plus diftlcile de rester dans la charte , plusdifficille même d'en sortir.
Cependant le roi était loin de s'abuser sur l'étendue des voies où il s'engageait. Il savait très-bien qu'il mettait son trône au hasard de deux batailles ; l'une dans les chambres , l'autre dans les rues. Mais il ne faisait pas un doute qu'il ne dût gagner la première, et comptait bien, par conséquent, n'avoir pas besoin de livrer la seconde. Celleci, il en pesait toutes les chances. Les journaux redirent son mot souvent répété : Qu'après tout, il aimait mieux être un roi exilé qu'un roi avili.
Une pensée fatale l'entretenait dans la résolution d'affronter toutes les menaces de l'avenir. Il
voyait sons un faux jour celles du pr('s«nt: lui aussi croyait à la com^lie clej^AÛ«z'e ans. Lui aussi croyait à une conspiration perœaHrïente contre sa couronne. Il prenait pour un complot ce qui n'était que du désordre, pour une trame contre son gouvernement ce qui était l'impuissanee de plier sous aucun gouvernement régulier. Périr pour périr, il aimait autant que ce fût par les armes que par les lois.
La France comprit le 8 août tout entier avec un admirable instinct. Elle prit les noms qui lui étaient jetés comme des cartels, et le défi l'épouvanta. Elle vit qu'il s'agissait de la charte; les hommes qui avaient quelque prévoyance dans l'esprit, eurent l'âme navrée: ils comprirent qu'il s'agissait aussi de la royauté.
Jamais situation plus extraordinaire ne se vit dans l'histoire. Le trône et le peuple s'observaient comme sur un champ de bataille; on semblait s'attendre. La couronne faisait ses préparatifs en s'occupant de ranger la gloire de son parti ; le peuple mettait du sien la loi. Tandis que le prince déclarait ses résolutions immuables, un arrêt des magistrats, rendu au nom du roi, déclara crime toute entreprise contre la charte et nos sermens.
De part et d'autre, cependant , la charte restait fidèlement observée ; le ministère poussa la cir-
conspection au point de laisser intactes les ordonnances de juin , celles qui ^avaient coûté le plus d'efforts et valu lerplus de haine au ministère renversé. D'un autre coté , la royauté continuait de recueillir une soumission universelle; le pays donnait sans murmure et ses trésors et ses soldats. La restauration ne fut jamais j^lus grande au dehors , qu'à ces derniers jours où une invisible main la tenait suspendue sur un abîme. C'est qu'elle ne fut|jamais plus obéie au dedans. Jamais non plus la France n'avait professé si haut le principe fondamental de la monarchie qu'elle ne le fit alors, par l'organe de l'opposition même, dans cette adresse des 221, qui , en revendiquant la charte tout entière, déclara la légitimité nécessaire aux peuples , encore plus qu'aux rois.
L'adresse ne renversa point le ministère, parce qu'il n'y avait plus de ministère. Nous étions déjà, placés en dehors de l'ordre constitutionneL Le roi et la France se voyaient face à face.
Toute la France! car l'opposition comptait dans son sein tous les corps littéraires , commerciaux, politiques, les deux chambres comme les académies, les collèges électoraux comme les chambres, et la cour même comme tout le reste. En arrivant aux confîiîs de la charte, le pouvoir était arrivé à la solitude.
Le parti de i8i5 n'existait plus; il lui restait, çà et là, des échos; mais il n'avait plus de corps. Tout était changé. Les pères avaient fait place à des fils imbus de l'esprit nouveau , grandis avec la charte, et fiers de leur part de liberté. L'opinion constitutionnelle s'était fortifiée d'illustres conquêtes , et chaque nom représentait tout un ordre d'idées et de rangs, que le raéme progrès avait entraîné avec lui. Seize années de formes constitutionnelles avaient lié à ce régime toutes les classes et tous les esprits. Les plus rebelles s'y étaient soumis, comme à la nécessité même. La cour presque toute entière s'y était attachée par les habitudes de la chambre des pairs et les conseils d'une expérience de tant d'années. Quelqu'un remarquait un jour dans la salle du trône, que le système dominant n'y comptait pas une voix sur dix. Qu'attendre du reste de la France ?
Et le système dominant n'était pas encore le coup d'état! Ce système s'annonçait comme une sorte de torysme monarchique; il recevait l'appui de royalistes qui croyant la prérogative intéressée dans la lutte de la Chambre contre un ministère pris en dehors de la majorité, lui prêtaient secours sans entendre qu'il s'agît de sacrifier la charte et la paix publique à ce funeste débat. Le
coup d'état, mis aux voix, dans la cour, ou bien dans la garde royale, n'y aurait pas eu dix partisans. A peine en avait-il dans le conseil.
La société française était donc parvenue à ce point où la transaction , commandée parles intérêts de tous , et écrite dans les lois , avait passé dans les esprits et dans les moeurs. Et c'était alors que cette grande transaction allait être brisée!
Le duel se réduisait à ces deux contendans, la société française toute entière unie , et un roi qui , dans sa fierté blessée , dans ses préventions persévérantes, dans ses alarmes et ses témérités conjurées , demandait à la monarchie absolue la solution de difficultés, la vengeance d'agressions inhérentes à la monarchie constitutionnelle.
C'était un roi de soixante-dix ans , et deux fois éprouvé par l'exil, qui allait mettre sa couronne à la pointe de l'épée, de peur de la transmettre amoindrie à ses neveux. C'était un prince, de religion sincère, qui, parvenu aux limites de la charte, ne s'arrêtait pas à une barrière gardée par des sermens. Cependant, d'un côté, était la France, le retenant par toutes les voix des pouvoirs, de la fidélité, du dévouement, de l'amitié, du sang même; del'autre, cette région de l'autorité absolue, désert terrible où Charles X allait s'avancer seid et sans appui. Pour le peupler à ses yeux, les voix
solitaires qui exhortaient sa résolution, et celles qui la bénissaient, lui crièrent qu'il aurait pour lui les soldats, le peuple, la gloire l... La gloire! Hâtezvous de recueillir ses trophées , pour en parer une grande ruine. Que cette monarchie de mille ans tombe d'une façon digne d'elle! Que ce soit en gagnant des batailles, en imposant à l'univers, et que du moins les clefs d'une ville conquise brillent sur ses restes , comme celles de Randan sur la dépouille de Duguesclin !