I.ES GRANDES JOURNEES
Quù lenditis lillrà ?
Sicwes, hue iisqite îicet
Ignoralçue datas homini, ne sen/iat , enses. LvcAlN.
Le dimanche 2 5 juillet, le soleil se coucha pur et radieux sur une monarchie florissante et victorieuse, sur un peuple heureux et libre, qui vaquait en paix à ses fêtes. Le lundi 26, il se leva, toujours éclatant et pur, sur un peuple, peu d'heures après, inquiet, morne, pressé tout entier dans les rues comme dans une même attente , les boutiques closes comme dans les jours de calamité publique.
On n'entendait que ces mots : la charte est renversée La monarchie n'était déjà plus!
Lelendemain,2'7,à la pointe du jour, des officiers de police et des soldats se présentent à la porte d'imprimeries qui étaient fermées. On ordonne d'ouvrir de par la loi. Mais il n'y a plus de lois , et les portes restent fermées. Les magistrats appellent un homme du mcti(?r pour ouvrir. On le somme d'ouvrir, au nom du roi; et, à Paris, à Lyon, au Havre, à Bordeaux, dans toute laFrance, il ne se trouve pas un artisan, pas un apprenti qui obéisse '.En dehors de la charte, il n'y a point de roi.
L'autorité recourt aux tribunaux. Les tribunaux la repoussent. Il n'y a plus de justice.
Reste la force. On ébranle des bataillons ; on les pousse sur ces masses de peuple désarmées, immobiles, silencieuses; ou eounnande de faire feu. Des officiers brisent leur épée ; d'autres croisent les bras et attendent que la mort vienne, n'importe d'où, affranchir leur conscience bourrelée. Les soldats hésitent. Il n'y a plus d'armée.
Et, si deux ou trois régimens plient, l'âme navrée , sous la loi mihtaire , la population à son tour, court aux armes, et tout devient arme dans sa main terrible. Elle livre une bataille à chaque
coin (le rue, s'embu.sf]U€ derrière chaque borne , combat enfin et meurt à ces seuls cris : Vwe la l'ignel car la ligne, c'est-à-dire l'armée, n'a pas consenti à tirer sur ses concitoyens qui ont de leur côté les lois; Fhe la charte l cette charte que les rioiu'bons ont écrite, et qui est la restauration même.
A ces nouvelles, le mercredi 28, le roi de France absent déclare sa capitale en état de siège. Il faudrait y mettre toutes les villes de son royaume, car toutes se sont émues. Les gardes nationales se sont partout levées ; partout l'autorité s'est abdiquée elle-même et a résigné ses pouvoirs aux mains de la cité armée, comme si on ne reconnaissait plus pour loi que ce statut de la première restauration , qui remettait aux gardes nationales le dépôt de la charte et sa défense. Un seul préfet dans tout le royaume voudra tenir bon pour l'autorité royale emportée hors de sa base, et il restera seul dans la ville du 1 2 mars. Du Rhin aux Pyrénées, dans cette France si divisée longtemps , il ne se rencontre pas un Français qui prenne fait et cause pour les ordonnances subversives. Personne n'a suivi le roi au delà de la barrière sacrée. Partout, il se fait une convention , entre l'autorité qui tombe et la cité qui se lève , de se remettre du soin de conclure ce grand
débat, à la décision qu'apportera la malle-posle de Paris.
A Paris, la garde nationale, depuis trois ans condamnée , a reparu vêtue de son uniforme , armée, résolue à repousser la force par la force. Paris est une place de guerre. En arrivant aux barrières , vous êtes surpris de les voir munies de palissades, de chevaux de frises, comme des camps retranchés que l'art militaire aurait fortifiés de longue main; plus surprisau dedans de ne trouver aucune trace d'autorité, de police, de gendarmerie, de gouvernement. Tout a disparu. 11 ne reste que des soldatsde la ligne qui rient en voyant tomber les insignes de l'autorité royale, des grenadiers de la garde qui meurent pour le serment militaire, et puis tout un peuple qui défend ses lois.
Tout un peuple; car le même sentiment rassemble et les rangs et les âges divers. L'artisan , le bourgeois , l'étudiant n'ont qu'un coein- et qu'une âme. Le citoyen qui rencontre un citoyen n'a pas l'inquiétude d'y trouver un ennemi: l'ennemi, c'est la mousqueterie qui retentit de toutes parts, c'est le canon qui gronde sur cette cité infortunée. Chaque rue est ime citadelle. Elles sont dépavées, garnies de palissades épaisses, défendues par une pluie de pierres, de meubles, de balles, qui tombent des fenêtres et des toits. Bientôt le
f >f'3 ) peuple ne se défend plus ; il attaque. A défaut d'armes, on saisit ces gothiques annurcs conservées comme curiosités historiques dans nos musées, et qui servent une fois encore, mais se retournent contre la dernière réminiscence des anciens jours ; à défaut de giherncs, les femmes portent de la poudre, les enfans marchent à la tête des colonnes : c'est im enfant qui casse la jambe d'un coup de pistolet au brave duc de Fimarcon ; un autre renouvelle sur nos ponts le prodige d'Arcole; un autre demain emportera le Louvre. Dès aujourd'hui, à cette armée il ne manque que des chefs. En voilà : des jeunes gens , qui ont sur la tète le chapeau militaire et au collet de leur habit une fleur de lis d'or, se' distinguent de la foule par leur uniforme ainsi que par leur courage. On assiu'c aussi qu'ils s'en distinguent par leur science. C'est assez pour le peuple. 11 recoimaît ces titres au commandement, quand tous les autres se sont perdus dans cette soudaine éclipse de toutes les autorités et de fous les droits. On les suit donc, ou plutôt on les porte, on les entraîne à la victoire. Car au fait , c'est ainsi qu'obéissent les nations. Devant des généraux de vingt ans, tombent les casernes, les palais, le Louvre enfin. Le Louvre! sur ce champ de bataille connu, les Suisses meu-
rent comme au lo août; mais moins bien , dit-on, qu'au lo août, car ils ne défendent point les lois.
A Saint -Cloud, on ignorait tout encore; on croyait encore régner, quand tout à coup un enfanî, le premier, s'étonne, une jeune femme crie, un vieillard tressaille: ils voient au loin, sur le paviliondesTuileries, flotter un drapeau qui n'était pas celui du Béarnais et de ses descendans. Ce drapeau était sorti de terre, pour ainsi dire de lui-même, sous les pas de Français aux prises. Il en fallait un. Ou avait pris ici le noir, ailleurs le rouge, et quelques jeunes gens s'étaient avisés de celui-là, parce qu'ils avaient ouï dire à leurs pères qu'il avait l'habilude d'entraîner la victoire.
Mais d'intervenir dans la décision des destinées publiques, de faire ou défaire une monarchie, de mettre la main sur le gouvernail pour le tenir lui-même ou le briser, ces pensées ne vinrent pas au peuple, qui ne se croyait qu'une mission, celle de prêter si force aux lois opprimées. Il pose des sentinelles sous les portraits du roi qui donna la charte et la respecta ; il trace le nom conservateiu'de la charte sur le monument qui attend la statue de Louis XVI; et, de même qu'il a suivi dans le combat les plus vaillansetles plus habiles, il cherche dans la victoire les plus autorisés pour abdiquer dans leurs mains. Il renverse avec res-
peot les barricades devant le député , devant le pair du royaume, ces princes de la charte, qui courent à leurs palais pour saisir les rênes de l'état. Et si , parmi les membres de la chambre héréditaire, la foule en reconnaît quelqu'un ilkistre par le génie, ilhislre par les monumens que sa piété féconde éleva à la religion de ses pères, par son culte pour le passé de la patrie, par sa haine du régime impérial, par son dévouement de toute la vie au sang des rois et à la doctrine de la légitimité, par ses combats des dernières années en faveur de la charte constitutionnelle, aussitôt le peuple l'emporte dans ses bras.
Voilà la politique du peuple; voici sa religion. Avant de retourner à ses foyers, il a un dernier devoir à remplir. H recueille les morts de ces trois grands jours, où la mort a régné sur tous, comme auparavant régnaient les lois; il creuse au pied du Louvre une fosse profonde, va à l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, demande un prêtre, réclame de lui les bénédictions de l'Eglise pour tons ces citoyens, ces soldats, ces chrétiens que l'éternel sommeil a surpris au milieu de ce réveil de tout un peuple, I/homme de Dieu revêt ses ornemens : on l'entoure, on le presse, on le suit avec respect sur le bord du sépulcre , et le peuple, le sabre ou la pique à la main, incline
la tête sous le crucifix, et finit par une prière à Dieu cette bataille qu'il a commencée en invoquant les lois.
Certes , de quelque point de vue qu'on juge les événeniens qui suivirent, personne ne peut méconnaître dans cette émotion universelle de la grande semaine, grande, a dit M. deChateaubriant, par ]a justice de la cause comme par l' héroïsme, l'un des plus beaux spectacles et des enseignemens les plus instructifs qui se soient jamais offerts dans l'histoire des hommes. Au jour où de coupables conseils , après seize ans, répudient le pacte émané du trône, renversent les lois, jettent une nation généreuse dans l'alternative de tout subir ou bien de tout risquer , tentent enfin ce que l'illustre pair a si durement appelé une terreur de château or--
ganisée par des ..., ce jour-là tous les liens
semblent brisés en même temps d'un bout de la monarchie à l'autre; la vie est suspendue dans ce grand corps.
Tout reposait sur la foi d'une loi et d'un serment. Le serment s'efface, la loi tombe: la nation se lève. Ces cent mille hommes qui ne sont pas électeurs , ces cent mille autres qui ne savent pas lire peut-être, se lèvent comme une immense armée pour la querelle de la liberté des élections et de la liberté de la presse, parce qu'ils ont tous des
intérêts et des droits dont ils savent que ces libertés sont les remparts.
Et ce n'est point Paris seul: l'ébranlement est universel; toute la campagne environnante est en armes , toutes les villes envoient des renforts. Le magnifique régiment des hussards de la garde, qui arrive de Provins deux jours après, poursuivi, traqué dans les plaines par la population entière, ne trouve pas un village dont il ne fallût faire le siège pour y entrer. Le roi, dans sa fatale demeure de Saint-Cloud , entend derrière lui Versailles rejeter violemment la monarchie absolue en même temps que Paris; et, à cent lieues de là, la fille des rois, qui a uni en vain sa voix à celle de la France, pour arrêter aux mains du prince la foudre destinée à se replier si vite sur lui, l'auguste Marie-Thérèse a vu , dès les premiers momens , le sol trembler sous ses pas, comme à Saint- Cloud sous ceux du monarque qui a porté ce grand coup.
Ensuite , il se trouve que la multitude victorieuse sait respecter les lois, comme elle a su, désarmée , combattre et Vaincre pour les défendre. L'histoire dira que Paris ne fut jamais plus calme que dans ces terribles jours, où des hommes qui n'ont ni habits, ni pain , avaient seuls des
armes; jamais l'ordre ne fut mieux compris et mieux respecté.
L'esprit constitutionnel fit ces miracles. C'est contre lui , par une méprise funeste, autant que contre l'esprit révolutionnaire, que la bataille des ordonnances illégitimes avait été livrée. C'est lui qui a soutenu l'assaut et qui a vaincu , lui seul. Et la preuve, c'est le cri unique de vive la charte ! sous lequel les citoyens marchaient au combat; la preuve, c'est le respect que le peuple a fait voir pour toutes les propriétés , toutes les existences, tous les droits, tous les pouvoirs, quand lui seul avait la force; la preuve, c'est qu'il a déposé ses armes victorieuses, dès qu'une autorité régulière s'est offerte pour prendre en main, à sa place, la garde et la défense des lois. Ce peuple, admirable quand on ne le déprave pas avec effort, sous prétexte de le servir, comme font les précepteurs de pi-inces, qui corrompent leurs pupilles pour les dominer ; ce peuple s'est montré, dans ces terribles jours, plus digne de la liberté véritable et plus jaloux d'elle que la plupart de ses guides. Veut-on
Des Jicux quo noui si rv( ns savoir la didorciicu ?
Quinze années de monarchie coublitulionnelle
ont fait la semaine dejuillet; six mois de doctrines révolutionnaires feront la semaine de février.
Et ce n'est poir.t seulement la semaine militante de juillet qui a fait voir ces prodiges de la raison publique. La révolution que la semaine suivante va accomplir, se fait, se consomme sans que le peuple en ait pris l'initiative. Il n'a pas fait un pas en dehors de la charte pour laquelle il a donné sa vie. Il n'a pas exprimé un sentiment ni un vœu contraires à cette charte qu'il avait reconquise. Ceux qui prétendent parler en son nom, avoir mission de lui, s'autoriser de ses exploits pour violenter nos destinées, mentent à l'histoire que nous avons vue vivante au milieu de nous.
Et, d'un autre côté, c'est une illusion déplorable de chercher à des événemens immenses de mesquines explications. On fait, par exemple, d'une révolution , une affaire de stratégie. Combattre avec pkis de dévouement que l'ont fait les régimens qui ont combattu ? hélas ! ils ont eu tout celui que pouvaient avoir des cœurs français. Mais, dit-on, il fallait abandonner les rues palissadées, ne pas y enfouir et y perdre des bataillons, quitter Paris et l'assiéger! Oui, commencer un coup d'état par une fuite! entrer dans la monarchie absolue , en se proclamant chassés de la
( 170 ) capitale! préluder à une guerre civile parla perte de Paris! Quel général, grand dieu! aurait pu prendre une aussi redoutable initiative? D'ailleurs, la fortune l'a fait. Cette situation, on l'a eue : on l'a eue, le jeudi 29 juillet; qu'a-t-elle produit? On l'aurait eue le 28; qu'eût-elle produit de plus?
Un homme d'esprit qui , dans ses narrations historiques, a surpris les gens de l'art par sa stratégie, et qui en fait à la tribune de meilleure encore, s'étonne qu'on n'ait pas profité des buttes Montmartre Quoi! bombarder! détruire! brûler Paris ! Par le bras de qui? Il n'y avait là que des Français! Il était tout simple qu'on n'y songeât point. L'étranger n'y eût pas songé.
Non! le chef malheureux de cette malheureuse armée ne pouvait pas plus combattre autrement qu'il ne pouvait s'abstenir de combattre. Pour refuser au roi son épée le 27 , il aurait fallu l'avoir brisée le 26. C'était, je crois, le devoir de tous, qu'on fût surtout ami du trône ou bien surtout ami des lois. Mais personne ne l'a fait; et le trône, qu'on n'a pas abandonné au jour de ses fautes, on ne l'abandonne pas à Iheure de ses périls.
D'autres supposent une conspiration éclatant à point nommé sous un trône qui comptait seize ans de durée et tenait le gouvernement, le trésor,
l'armée; conspiration si grande qu'elle l'était plus qu'une monarchie, et dont pourtant, dans une année, M. Mangin n'avait pas découvert les fils ! Une seule réflexion détruit tout. Voyez si le peuple a eu des chefs? Voyez si un seul des généraux du mouvement a paru à sa tète avant qu'il eut
vajncu
Cherchons, une fois, les causes des révolutions où Dieu les a placées. Sans doute il y avait des conspirations souterraines, des passions révolutionnaires; mauvais vouloirs de faction qui n'ont jamais renversé les trônes. La cause unique du soulèvement public, la voici. Le rapport ministériel qui motivait le coup d'état, après avoir longuement établi que le roi n'avait pas le droit de changer la charte, qu'en conséquence il ne la changeait pas, qu'il ne faisait que la rendre immuable, ce rapport terrible finissait par ces mots: la force restera à la justice!... Hé bien! on avait raison : la force resta à la justice.
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CliAPITRE II.
3\£VO£UTION.
Une voix éloquente a nommé ces catastrophes le suicide de juillet ^ Le voici qui se consomme. Le 2 5, le 29 juillet n'avaient tué qu'un roi. Les derniers jours de cette semaine immense, la monarchie tombe.
Le 26 juillet avait tué un roi; car le coup d'élat avait épuisé la vertu du sacre de Reims. Comment Charles X vaincu aurait-il régné? C'eût été le retour de Varennes, et bien pis encore. Il fallait le sacrifice du roi pour le salut de la royauté!
La royauté pouvait être sauvée, même après la chute du Louvre, si elle eût apparu à l'instant même, renouvelée d'uTie génération, tendant la main à la Charte victorieuse, donnant un gouver-
* M. Je La Martine , Politique rationnelle.
nement à ces huit cent mille hommes qu'étonnait leur indépendance redoutable , ou convoquant à Saint-Cloud les grands pouvoirs et appelant de l'insurrection, dès lors dénaturée, à la Charte elle-Dième et à la France. Il faut se rappeler que la veille, à quatre heures du soir, M. Laffitte, M. Mauguin, les représentans de l'opposition, attendaient, dans ce même Louvre, une audience de M. de Polignac , heureux d'obtenir un changement de ministère et n'élevant pas leur ambition plus haut. Au moment où le peuple emportait les Tuileries, Charles X s'était fait annoncer, et les mêmes députéss'apprètaient, comme tout le peuple, à le recevoir en sujets heureux de pouvoir traiter avec leur roi.
Jusqu'alors personne n'avait cru à toute la portée des événemens accomplis. On aurait pu se méprendre à Saint-Cloud; on se méprenait dans Paris même. Le miracle passait la croyance de ceux qui avaient le plus de foi à la puissance du nom de la charte et du bon droit de la France. On pourrait dire en quel lieu on délibérait sur la question de savoir si l'impôt devait cesser sur-lechamp d'être payé, ou s'il n'était pas obligatoire pendant l'exercice entier de i83o, tandis que déjà le glaive populaire avait tranché le nœud. La bataille gagnée, on était loin de croire la campagne
( '74 ) finie; plus loin de penser qu'elle eût décidé d'une couronne. La journée du 29 tout entière se passa dans l'attente d'une agression des troupes royales. Le vendredi 3o, les arbres chenus des boulevards, justifiant ce vieux nom, tombaient encore pour dresser de nouvelles barricades. Alors on s'inquiétait et de Saint-Cloud,et de la France, et de l'Europe. Il fallut deux jours presque entiers à Paris pour pénétrer le voile qui cachait Saint-Cloud, savoir l'aspect de tout le pays, et sentir enfin la victoire. 11 est vrai qu'une fois sentie, elle fut bien pesée. Ce fut un éclair. Il frappa , il éblouit en même temps tous les yeux. Toute cette monarchie de Saint-Cloud disparut, aux regards de Paris et de ses chefs, comme dans un abîme.
Ainsi, personne ne pourrait dire qu'aux premiers instans un changement de ministère n'eût pas été accepté de ces masses , qui ne parlaient que de la charte dans leurs transports. Personne au moins ne peut nier que, le jeudi soir, un changement de règne n'eût suffi aux plus intraitables. Par malheur, ce fut un changement de ministère qui arriva. Le lendemain 3o, toute la journée, on en fut là encore. Annoncée depuis dixsept heures, l'ordonnance qui appelait à la tête du conseil M. le duc de IMortemart et restituait la charte, n'arriva que ce vendredi fatal , au
milieu du jour; quand déjà, dans celle longue attente et ce besoin universel de point d'appui , le pouvoir flottant s était incliné vers d'autres mains. Dans ces deux journées où les minutes étaient dévorantes, la fortune voulut que la cour se trouvât toujours en i-etard du quart d'heure, comme elle avait été trop souvent en retard du siècle.
Je dis la fortune : car Charles X sentit sa défaite, presque aussitôt que Paris son triomphe. La grandeur de cette catastrophe, sa rapidité surnaturelle, cette sorte de mort subite d'une monarchie qu'un coup de foudre met à néant, confond aujourd'hui quand on songe combien alors les minutes étaient longues , combien les décisions semblaient lentes, tandis qu'au point de vue de l'histoire, Charles X paraîtra sûrement avoir fait de lui-même bien prompte justice: carie troisième soleil depuis qu'il ne régnait plus sur la capitale, le huitième depuis celui où il avait lu dans un article de la charte le droit de la réduire tout entière à néant, ne descendait pas encore sous l'horizon, que sa main avait tracé l'acte d'expiation. Lamonarchie finissait comme l'empire; CliarlesX etNapoléon brisaient eux-mêmes dans leurs mains le sceptre et l'épée, l'un se punissant de s'être attaqué à l'Europe, l'autre à la France.
Et Charles X lit plus que de s'immoler sur-Ie-
champ à ses doctrines vaincues. Dans sa préoccupation des intérêts de la roy.'îuté, il condamna un règne après le sien. Ce prince, qui avait exposé la monarchie pour défendre ses ministres, voulut rtraintenant , dans l'espérance de relever le trône, sacrifier avec lui son fils et la compagne de son fils, la fille de Louis XVI, qui, après avoir vu la couronne brisée tant de fois autour d'elle, ne devait pas avoir le front touché même de ses débris. Charles X supposait que la tempête de cette impopularité sanglante tomberait mieux devant le visnge d'un enfant; mais il ne calcula point qu'une main d'enfant ne pourrait pas fermer des plaies si grandes, qu'un berceau ne pourrait pas s'élever au dessus de tant de ruines!
Cependant M. de Mortemart n'avait eu que le lendemain de sa nomination , les pouvoirs nécessaires pour se rendre dans la capitale. L'histoire dira par quelle fatalité nouvelle il ne put, malgré les plus pénibles efforts, réussira y pénétrer que de longues heuresplustard, tandisqu'unedernière fatalité, la plus grande de toutes, fit négliger les ifitérêts les plus pressans.Ainsi,veilIeràsoutenir, à lier les restes de la monarchie qui s'écroulait, maintenir un gouvernement autour du nouveau roi quel qu'il fût, publier ailleurs que par la communication derHôtel-de-Ville, l'abandon des ordon-
nances fatales, rappeler ainsi hautement le droit pour tenter de rappeler la force, raffermir l'armée, prévenir et interroger les départemens, convoquer près de soi les députés et les pairs du royaume , appeler les représentans de l'Europe comme ceux de la France, ces pensées ne vinrent à personne. Personne ne souçonnait là, non plus qu'à Paris, que chaque heure qui s'écoulait, emportât, comme les torrens emportent, un pan de cette monarchie, dont les premières assises, contemporaines de notre histoire, étaient cachées dans la nuit des siècles.
Il sembla donc convenu, de part et d'autre, que le gouvernement était aux Tuileries, en quelques mains que tombassent ces pierres historiques. Tout autre centre d'action, tout autre autorité s'évanouirent. Ce fut par les combatlans des barricades que les provinces apprirent qu'il y avait en un combat, une victoire, une monarchie. Le télégraphe pliait aux lois de cette puissance nouvelle Toulon et Bayonne , quand on ignorait encore à Orléans ou Châlons sa naissance ; et rien n'empêchait que M. de Bourmont n'eût déjà repris la cocarde tricolore, et ne l'eût fait arborer à sa belle armée , avant que la France eût opté entre les deux dri»peaux.
Le gouvernement avait donc passé sans con-
( '78) testation, sans obstacle, sans compétition même, du côté de Paris , avec la charte et la victoire. Ce gouvernement quel fut-il?
Il y en avait déjà deux. Les chambres, etl'Hôtel-de- Ville.
La cité avait combattu seule, avait seule vaincu. Ses chefs, l'Ecole polytechnique les avait fournis ; il n'y en eut pas d'autres. M. Marrast, dans ses documens historiques^ ^ raconte bien que, dans la nuit du mercredi 28 au jeudi 29, aune heure du matin , à la clarté des réverbères, M. le général Lafayette passa en revue une centaine de gardes nationaux qu'il rencontra sur son passage. Mais, d'après les même documens ^ ce ne fut que le jeudi même , quand le Louvre était tombé au pouvoir du peuple , qu'il se -promena en habit militaire^ sur les boulevards , c'est toujours M. Marrast qui parle. L'illustre général , après avoir inspecté la victoire , se rendit à l'IIôtel-de- Yille pour la gouverner.
J'ai dit le respect de la cité militante pour les pairs, pour les députés, seuls représentans légitimes de l'autorité absente et du peuple armé. Le même respect les entoura le lendemain du combat. Ils étaient tout ce qui restait de la monarchie au
J A Paris, chez lous les marchands de nouveautés.
milieu de ce chaos. Personne ne contesta leur droit. Les députés se hâtèrent d'instituer, sous le titre de commission municipale, une sorte de gouvernement par intérim qui alla sur-le-champ s'établir à l'Hôtel-de-Ville. Autour et bientôt audessus de la commission , bouillonna une autre autorité, anonyme, multiple, flottante, tumultueuse , et toute-puissante dans le quartier. Son origine et son but n'étaient pas bien définis. Là régnaient, mis en commun et fermentant ensemble, des exaltations de jeunesse , des ivresses de victoire , des passions de faubourgs et des étourderies de vieillard. On peut croire que l'aspect du lieu suscitait des souvenirs et des émulations de la commune de Paris; et, comme il s'y exerçait de la puissance, l'intrigue y était déjà installée, au dire de M. Marrast, ce qui prouverait qu'on en trouve également dessous et dessus les pavés. Voici le tableau que fait M. Marrast de ce gouvernement sorti de terre.
« Dans l'intérieur de l'Hôtel-de-Ville , lin gou- » vernement. A gauche , deux pièces où se tenait » la commission municipale. A droite, le général «Lafayette et ses aides-de-camp.
«Quel tableau à faire que celui de ce mouve- » ment perpétuel de l'Hotel-de-Ville ! Quels hom- » mes y sont venus! quelles pétitions y sont arri-
»vées!... Intrigue! intrigue! Mais je n'écris pas » l'histoire complète de ces jours.
» A vrai dire , le général Lafiiyette et ceux qui » agissaient en son nom étaient le seul gouverne- » ment réel. Là venaient les nouvelles; là se pré- » sentaient les députations; mais le général, il faut » le dire , montrait une trop facile condescendance » pour ses collègues ; les représentations ne lui » manquèrent pas cependant: il vint des députés » des barricades, braves amis, camarades du peu- » pie. Ils parlèrent haut, ils avaient l'arme au poing. » On les ménagea , on leur fit des promesses. »
Tel était le gouvernement de i'Hôtel-de-Ville. Ses promesses n'étaient pas , à ce qu'il paraît, suivant M. Marrast lui-même , des promesses de vertu. Ce n'étaient pas, ce semble, non plus des promesses d'ordre. £taient-ce des promesses de légalité, de liberté, de fraternité? Voici comment on l'entendait. Cette autorité improvisée se mit d'abord à lancer des mandats d'amener contre tels ou tels, notamment contre des députés, et en particulier contre M. Casimir Périer. c Le coupa- » bîe qui dicta cet ordre, dit M. Marrast avec or- » gueil, est celui-là même qui écrit ces documens.» Ce gouvernement, on le voit, ne promettait pas poire molle à la France.
Fort peu d(; députés se trouvaient alors réu-
nis clans la capitale, et encore moins de pairs. Les députés appartenaient presque tous à la gauche ou à l'extrême gauche. Cependant l'Hôtel-de-Ville les épouvanta. L'effervescence croissante des esprits, cette fermentation, cette attente terribles de tout un peuple qui n'avait plus ni autorité, ni lois, ce passage soudain de l'ordre à la perspective de l'anarchie, la crainte que la guerre civile ne s'éveillât dans les départemens , l'impatience de tranquilhser l'Europe, tout leur fit sentir vivement les misères de ce veuvage de la patrie; ils se réunirent dans le palais de la chambre, et délibérèrent d'appeler à la lieutenance générale du royaume le premier prince du sang après l'orphelin de Saint- Cloud, le chef de cette branche des Bourbons qui s'était mariée à la révolution depuis quarante ans, prince si naturellement appelé dans cet immense désastre à soutenir la monarchie tombante, que la même pensée s'offrit en même temps à Paris et à Saint-Cloud : les intentions seules, différaient. M. le duc d'Orléans accourut, comprenant sa mission comme elle lui était offerte. Il accourut, criant qu'il venait préserver laFrance de la guerre civile et de l'anarchie; l'unique promesse qu'il fit à ceux qui l'appelaient fut que la charte serait désormais une vérité.
En même temps, les deux chambres furent con-
( iSO
Voqnées, et le furent pour le 3 août, jour fixé par rordonnance royale. Ainsi la charte régnait encore toute entière. Les deux chambres tenaient les rênes. Sur la première marche du trône désert se montrait avec sa jeune famille un prince qui y avait sa place naturelle; et le ministère, formé d'abord par la commission municipale qui siégeait à l'Hôtel-de-Ville, se composait des chefs de l'opposition loyale et modérée. La commission municipale avait compris la nécessité de rassurer, d'entraîner la France et l'Europe. Elle n'avait attribué dans le conseil, à l'extrême gauche, qu'une voix, celle de M. Dupont de l'Eure; qu'une autre au côté gauche, celle de M. Bignon; trois des ministres, l'amiral Rigny, le baron Louis et M. Guizot, étaient des serviteurs constitutionnels de la restauration. Les deux autres furent le maréchal Gérardjet le duc de Broglie. Ces choix devaient rassurer tous les esprits.
Personne, la veille, n'avait réclamé contre un tel ministère enfanté àTHôtel-de-Ville. Mais l'Hôtel-de-Ville s'ébranla, quand on vit un lieutenantgénéral du royaume , et qu'on pressentit une monarchie. A la nouvelle de l'effervescence suscitée dans les masses, la chambre se serre autour de M. le duc d'Orléans, et le prince se rend avec elle à l'Hôtel-de-Ville pour faire reconnaître et
consacrer dans ce lieu, berceau de l'ère nouvelle, sa royauté qui s'apprêtait. C'était son voyage de Reims.
Quand l'honorable M. Auguste Portalis a dit naguère à la tribune qu'il y avait un citoyen qui donna la couronne ce jour-là, ce fut apparemment comme évéque de ce sacre populaire. Car de prétendre que M. de Lafayette aurait pu disposer à son gré de la couronne, la donner à tel ou à tel, la ceindre lui-même par exemple, ou bien la mettre dans sa poche, y prendre le bonnet phrygien, et en coiffer la France qui sefiit laissé faire, le cou tendu et les yeux fermés; c'est trop de moquerie. Ce qui est vrai, c'est que M. de Lafoyette avait le pied dans les deux gouvernemens de ces quarante-huit heures. Il était comme le pont de Milton qui unit le ciel aux enfers. Ce fut pour rester appuyé à ses deux culées qu'il afficha, à l'arrivée du prince , le manifeste célèbre de la monarchie populaire reposant sur des institutions républicaines. Cet illustre non-sens était exactement le juste-milieu entre l'ordre et le chaos, entre l'anarchie et la royauté, entre la charte et la commune. Et depuis lors prétendre que la France est liée par ce programme, qu'elle est tenue par corps envers rHùlel-de-Viile de fournir à ces messieurs une monarchie républicaine, c'est
changé en émeute , sosie incomplet de la grande semaine, ayant les mêmes colères contre les lois que la grande semaine pour les lois, montrant également des pavés à ses adversaires, mais manquant de force pour les soulever , ne ralliant plus la cité tout entière, et ne faisant qu'attester les maux auquels la France entendait échapper. L'émeute voulut avoir un lambeau de sa monarchie républicaine; elle prétendit intervenir comme pouvoir, et pouvoir prépondérant dans le vote des lois. C'était une branche nouvelle, une pousse spontanée de la puissance législative qui se produisait témérairement comme entée sur les barricades.
Les documens historiques de M. Marrast nous apprennent ce fait curieux, que, prévenu du tumulte, M.deLafayette, dans sa confiance séculaire, ne prit aucune précaution pour défendre l'ordre public , parce qu'il obtint de l'émeute parole d'honneur de ne pas bouger. Il faut avouer que la charte fut malheureusement gardée.
Je sais bien que l'émeute se vantera d'avoir été honnête , de s'être arrêtée devant les représentations du grand citoyen, de n'avoir point pénétré dans l'enceinte législative qui était ouverte, point violé l'inviolable pouvoir. C'est une erreur. Elle l'a fait; elle pénétra dans l'enceinte sacrée. Sa
pensée , sa,^>olitique , son attache mortelle envîihirent Tarticle aS de la charte, qui fut déclaré passible d'un nouvel examen, et la pairie a succombé sous le coup.
A la vérité, cette déclaration, mezzo termine déplorablement trouvé pour faire face à une difficulté du quart d'heure aux dépens de l'avenir, ne sembla à tout le monde qu'une simple formalité. On imagina que dans un an l'émeute aurait lâché prise; et, comme il s'agissait dans cet instant àla chambre de soumettre àrévision le droit royal des nominations illimitées de pairs, on ne trouva pas d'inconvéniens d'étendre à l'article entier la disposition projetée. Ce ne fut autre chose qu'un moyen de police, une manière de suppléer aux patrouilles omises par le général Lafayettc. Grande leçon aux dépositaires des destinées publiques! Il est des points sur lesquels nul n'a le droit de faiblir un jour. Frapper de provisoire une des colonnes de l'état social, c'est l'ébranler tout entier. La monarchie, il y a quarante ans, ne périt pas non plus par l'ébranlement du 6 octobre, ce ne fut que trois ans après.
M. Marrast raconte encore que l'émeute à qui fut faite cette concession, se composa de jeunes gens qui s'étaient réunis place de l'Odéon. Voyez quelle gloire pour notre patrie! C'est sur la place
publiqiieqiie la question de la pairie fut tranchée, et peut-être le fut-elle par gens dont aucun n'était majeur!
Personne alors ne réfléchit aux conséquences. On ne vit que l'ordre rétabli ; ou plutôt maintenu et assuré. Les trois pouvoirs délibérèrent dans les formes légales les actes qui modifiaient le pacte constitutionnel. Le 9 août, le lieutenant-général du royaume monta l'unique degré qui le séparât du trône. Et lecride^'/V(?/am/^(?,pourIap^emière fois après quarante ans, put se joindre à celui de viue le roi!
La révolution se trouvait ainsi à la fois close et consommée.
Je dis la révolution ; car de quel autre nom appeler le renversement du principe fondamental de la monarchie, de celui sur lequel reposait l'ordre constitutionnel lui-même, de celui que l'adresse des 92 1 avait promulgué au nom delà Trance, de celui dont la violation , alors même qu'elle semblait unanimement consacrée, allait laisser, au sein de la société entière, un mystérieux et long malaise? C'était un coup d'état contre le trône par représailles de celui qui, du trône, était allé frapper les libertés publiques. L'Angleterre appelle la même catastrophe sa glorieuse révolution.
Cette réyohition s'étendait-elle à la société ? embrassait-elle même l'état tout entier? se bornait-elle à la dynastie? Voilà' le point qu'il importe d'établir, puisque là réside le contrat qui a été consenti par la France, qui oblige également et tous les pouvoirs et tous les partis , qui comprend enfin le code des véritables promesses de juillet, et nous autorise, chacun et tous, à rechercher si elles sont tenues.
Je dis à mon tour les promesses de juillet, car c'est un point sur lequel il était besoin de s'expliquer enfin. On a parlé fort souvent de l'Hôtel-de- Ville et peu de la France; on a parlé des promesses faites aux combaltans des barricades et à ceux qui se sont, depuis le triomphe, déclarés leurs chefs. Il est temps de parler de ces trente millions d'hommes qui n'ont pas combattu , qui n'ont pas eu le temps de combattre , et qui n'auraient pas indifféremment accepté toutes les victoires. Or leur acceptation pouvait seule donner à l'ordre nouveau, quel qu'il fût, le droit et la force, la paix du présent et la sécurité de l'avenir.
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