CHAPITRE PREMIER
NATURE su PARTI REVOLUTIONNAIRE,
Monstriim immane , ingens, eut lumen ademptum.
Ylr.GlLE,
La France est aux prises depuis seize mois avec la difficulté capitale des révolutions, celle de trouver un point d'arrêt, ou bien de s'y tenir après l'avoir trouvé.
Le gouvernement est depuis seize mois aux prises avec la difficulté capitale de tout pouvoir nouveau , celle de choisir entre ses alliés divers, et de rompre avec les plus passionnés d'entre
eux, pour ne pas compromettre et flétrir sa fortune.
Les premiers jours des révolutions sont des temps d'effusion et de générosité. Le parti vainqueur est d'abord content de tout, parce qu'il l'est de lui-même. Il s'applaudit de son ouvrage; il mesure les obstacles qu'il a surmontés, ou qui restent encore ; il jouit de la victoire. Le lendemain, on songe à l'appliquer, et on se divise, ou plutôt on se ravise. Les uns continuent à ne vouloir que ce qu'ils voulaient d'abord ; ils trouvent bon et sage de se borner à profiter des grâces du ciel, et assurer l'avenir. Ils craindraient de lasser la providence, s'ils se montraient inquiets et exigeans encore. D'autres veulent davantage, aujourd'hui , demain et toujours. La pensée d'un point d'arrêt permanent les importune comme un obstacle ennemi. Parçp qu'ils ont beaucoup conquis, ils croient pouwrifr conquérir tout ce qu'ils ont rêvé. Parce que de grandes vicissitudes se sont accomplies, ils croient avoir fait tout ce qu'ils ont vu. Aussi ne proposent-ils pas leurs systèmes ; ils les imp%ent comrne une dette contractée envers eux par le gouvernement qui s'élève. Prétention audacieuse, prétention intolérable ! un gouvernement n'a de dettes qu'envers le pays tout entier, et un pays libre revendique ce
qui lui appartient par l'organe des pouvoirs légaux.
Heureux les peuples , quand l'autorité , pesant et tous les intérêts et toutes les obligations, sait rompre à temps avec cette politique exigeante, égoïste, aveugle, destructive! Le repos public et son propre salut sont à ce prix. Car , n'en déplaise aux victorieux de tous les temps , il s'est vu dans le monde plus de causes perdues pour avoir trop fait que pour n'avoir pas fait assez.
L'histoire atteste que là est l'écueil de tous les gouvernemens formés au sein des orages politiques. Laforcequi lesaélevés les pousse encore, et il n'y a jamais eu de partis restés maîtres du pouvoir que ceux qui ont su accepter des barrières. Il ne s'est jamais trouvé de princes qui se soient affermis que ceux qui ont eu, comme Henri IV et Guillaume III, le courte de se séparer de quiconque pensait avoirsàcquis, en élevant un trône, le droit de le dominer. Ce n'est point infidélité ni ingratitude ; c'esT(devoir , c'est nécessité.
Hélas! la restauration a péri à l'œuvre. Tant qu'elle tint au point d'arrêt mjtrqué par la charte, elle triompha sans effort de tous les assauts de ses ennemis; aussi eut-elle à lutter pendant ses quinze années de fidélité à l'ordre constitutionnel, contre une opposition active d'amis ardens, mais du
moin» sincères, de loyaux serviteurs, logiciens rigides, logiciens funestes, qui lui demandaient d'appliquer au corps social tout entier le principe sur lequel elle reposait. Ils ne s'apercevaient pas que c'était réclamer une autre charte , luie autre royauté, une autre France. A la fin , au 8 août, la logique domina; et, un an après , jour pour jour, Louis-Philippe d'Orléans était roi. Tout le monde s'en souvient : pendant les cjuinze années , on ne cherchait pas les causes de r inquiétude vague ^ disait-on, mais réelle, qui en effet troubla obstinément les prospérités infinies de la France, sans que des voix puissantes ne criassent, à la tribune, dans le Conservateur, au pavillon Marsan, que tout le mal tenait à ce vertige de la royauté hostile pour les royalistes, de la royauté vouant à la disgrâce ceux qui avaient combattu pour sa cause, et par qui elle avait vaincu, s'éloignaut d'eux au lieu de se jeter dans leurs bras, se privant à plaisir de ses naturels appuis, désertant leurs intérêts et leurs principes, pour complaire à ses seuls ennemis ; et mille autres folies éloqCretites dont la fortune a fait raison à la fin d'une manière si terrible. Poursuivait-on la conspiration du bord de l'eau, ou bien enlevait-on un commandement immense, celui des gardes nationales de France, au premier
sujet (lu royaume, au frère du monarque, au comte d'Artois , que d'accusations formelles dp trahison lancées contre le ministre qui avait , j^ écrivait-on, rompu ainsi tous les liens du roi et de la France ! Lorsque , roi à son tour, ce prince crut, un jour, à la nécessité de contenir, par deux ordonnances célèbres, les associations du temps, les colères portèrent parfois jusque sur la royauté! Un journal, qui n'est plus, alla jusqu'à intituler un de ses articles, Julien l'Apostat! L'apostasie consistait à garder la parole donnée, à ménager la charte, à reculer, par une secrète et religieuse épouvante, devant les abîmes.
Il est triste et humiliant de voir le même cercle d'ésîiremens se rouvrir tour à tour devant les partis contraires , d'entendre exactement les mêmes doléances, les mêmes colères , au sein de tous les partis régnans, seulement avec moins d'éloquence que naguères , et il faut le dire avec moins de prestige, avec moins de retentissement dans les cœurs généreux. Mais c'est une loi de ce monde. La vérité, la justice, sont en butte aux mêmes assauts, quelle qiresoit l'opinion victorieuse. Les factions opposées battent tour à tour de leurs flols ces anges gardiens de l'humanité ; c'est le géant Adamastor debout sur le cap desïempêtes. Les mers contraires viennent , des deux bouts de
l'horizon', bouillonner, mugir à ses pieds, et s'y briser.
Aujourd'hui, comme aux débuts de la restauration, un parti veut contraindre la France à déduire sans pitié toutes les conséquences du principe auquel la révolution de i83o se lie; et, comme ce principe est l'insurrection populaire, sa conséquence directe et nécessaire serait, ainsi entendue, la permanence de l'anarchie. Cette logique fatale est le fléau qui tourmente la France depuis seize mois, qui l'a profondément divisée ri au dedans, affaiblie et déconsidérée au dehors, qui lui a rendu difficiles et la paix et la guerre, qui lui a fait sentir enfin , au sein de l'ordre matériel, toutes les angoisses et toutes les misères de l'anarchie.
Il ne s'est agi de rien moins que d'établir nettement que la révoTution de 1 83o se fit sous la loi de tout recommencer et de tout refaire , tandis qu'elle s'était offerte à nous, qu'elle n'avait demandé et obtenu nos sermens d'allégeance que sur la promesse de tout clore et de tout affermir. Il y a donc dans les opinions un malentendu terrible. La France est affamée de repos, d'ordre, de liberté, de cette liberté véritable qui se fonde sur l'ordre et assure le repos. Ces biens lui sont si chers, qu'elle est toujours prête à les
prendre de toutes mains ; qu'elle se livre tout entière à quiconque les lui promet un jour. Et il est un parti qui demande une autre liberté , une autre France ; il veut que cette France prenne d'autres inclinations, et se fasse d'autres intérêts; il veut pour elle d'autres lois et en même ten ps il exige d'autres frontières. Ce parti campe à la fois en dehors de la charte , et en dehors des traités. Il ne reconnaît ni notre droit public, ni le droit des gens. En un mot, il veut une révolution dans la révolution; et celle-ci, il s'efforce de l'étendre à l'univers.
Ce parti , je l'appelle franchement de son nom, je l'appelle le parti révokitionnaire, lui et tous ceux qui se font ses desservans par niaiserie, ou ses complices par lâcheté. Je l'appelle révolutionnaire, parce que la multitude est son instrument, la révolte son moyen , le nivellement son but ; parce qu'il est anti-social dans ses actes comme dans ses doctrines. Les mauvais penchans de la révolution de 1789 sont ceux qu'il est dans sa nature de raviver pour s'en faire des appuis ; et il ne pourrait y réussir qu'en précipitant de nouveau la France dans les mêmes misères et dans les mêmes attentats.
Ce n'est pas que je confonde et tous les hommes et toutes les opinions. Je sais très-bien que ce
parti est comme les nuages gros de tempêtes. En éclatant, il crèverait. Mais les exclusifs de la monarchie étaient aussi divisés en sectes profondément diverses. On aurait pu en distinguer mille. Il y avait des abîmes entre le système aristocratique, l'absolutiste, le théocratique. Les uns qui se croyaient les sages, et portaient en pitié la folie de tous les autres, n'entendaient remonter le temps que jusques à 1789, et, arrivés à ce port prochain , ils comptaient jeter l'ancre. D'autres naviguaient en espoir jusques aux jours de Louis XIV; de plus hardis génies ressuscitaient Grégoire VII et rebâtissaient sa monarchie sacrée, en ne manquant que d'une chose, qui ne les inquiétait pas, d'une terre pour porter le colosse. Cependant vous appeliez d'un même nom toutes ces opinions divergentes qui ne s'accordaient qu'en un point : c'était à porter mal à l'aise le joug de la charte tutélaire de Louis XVIII. Acceptez les représailles de la justice publique, pilotes nouveaux qui voguez à pleines voiles vers les systèmes de 90, ou bien de 91, ou bien de 92, ou bien encore du 21 janvier et du 3i mai. Que m'importent les différences, si vous vous prêtez un mutuel appui, si vous marchez ensemble au combat, sauf à vous diviser après la victoire, si vous montez à l'assaut du mêiiic élan, sauf à livrer
toujours, comme vos devanciers, les débris de la première ligne pour marche pied à la seconde? Dieu pourra distinguer dans son équité ou dans sa miséricorde. Mais l'estime des contemporains et celle de la postérité n'ont qu'à voir si , sur cette pente glissante d'une révolution populaire, on accepte l'unique point d'arrêt où il y ait des chances de salut, si on l'accepte loyalement avec ses conditions de force et de stabilité. Quiconque se place en dehors ou cherche à le mettre au néant, est, à bonnes ou mauvaises intentions, un révolutionnaire. Les plus aveugles sont ceux qui veulent les moyens sans vouloir le but; les plus coupables, ceux qui, ne voulant ni du but ni des moyens, ferment les yeux, et, tels que des bétes de somme dociles, mènent leur patrie où les pousse le fouet insolent de la faction. Il les pousse à un second ess;ii, dirai-je de l'anarchie ou du despotisme révolutionnaires ? Qu'importe ? sous ces deux formes, c'est même fléau. L'un ne diffère de l'autre qu'en ce que le premier met plus de passion , l'autre plus d'ordre dans le crime.
Le parti proteste en vain contre cette destinée, en trouvant l'appui étrange d'utopistes d'une autre nature, qui ont inventé d'établir que cette fois l'anarchie, vers laquelle nous poussent leurs prières, sera clémente, bonne, pacifique; que, déplus, elle
ramènera înévilablement la légitimité, et le fera par des sentiers fleuris. Ce désordre couleur de rose est une des plus déplorables imaginations de l'esprit de parti. Moi, je le vois couleur desang; et ce n'est pas l'histoire qui me le montre tel, c'est la nécessité: non pas que je croie, dans le cas où la providence nous jetterait dans ces vindictes, à une répétition exacte des mêmes scènes, à un comité de salut public tenant d'un seul bras la France entière assujettie , et de ce bras de fer promenant la mort sur cette malheureuse France. Sans doute, nous ne reverrions pas cette centralisation abominable de la terreur, cette régularisation et cette discipline de la furie populaire; mais ce que nous verrions, ce serait une terreur à domicile, plus courte et plus atroce ; plus destructive que la première fois , parce qu'elle aurait plus de passions, plus de caprices et plus d'amorce, parce qn'elle aurait une vue plus prochaine du butin. Cequien sortirait. Dieu le sait! probablement rien de ce que rêvent les partis. Mais je dis que, maître de la France , le parti révolutionnaire tuera et spoliera, comnle il a tué et spolié; je dis qu'il décimera les classes élevées, comme il les a décimées déjà, en tentant de les détruire. Je dis que ceux de ses chefs d'aujourd'hui ( et assurément ce serait le plus grand nombre) qui résisteraient à cette
horrible pente, tomberaient les premiers sous les roues du cliar follement lancé par eux. Je dis que c'est là une loi de sa nature, une condition de son existence, son principe, sa vertu enfin, son odieuse vertu. N'existant, en effet, que par les niasses, n'ayant de puissance que par leur conconcours, il n'a de génie, sous peine d'èlre abandonné par elles, que leur génie. Il est dès lors condamné, pour vivre et régner, à se modeler sur la multitude, à vivre et régner à son image. Et la multitude, M. Odilon-Barrot l'a dit dans un de ses rares momens d'abandon , la multitude est empreinte de barbarie par toute la terre !
De là vient que tout état qui s'est ouvert un jour aux doctrirres démocratiques chancelle sous ce breuvage, et tombe s'il ne le rejette aussitôt. De là vient que toute société qui les accepte, qui s'y complaît , qui s'en enivre , abjure la raison humaine; elle se voue aux convulsions de l'anarchie ; elle dit un long adieu à la civilisation comme à la liberté. Car le parti révolutionnaire, tout en parlant sans cesse d'améliorations et de perfectionnemens, est plus contraire mille fois aux progrès de l'ordre social et à ceux de l'esprit humain , que ce parti de l'ancien régime, qui avait du moins son siège dans les classes élevées de la société j région cultivée, région féconde, où abon-
dent les lumières, et où les progrès, suspendus un instant par des caprices de parti, ne pourraient manquer de reprendre promptement leur cours, comme les sources, un moment emprisonnées dans les hauts lieux, s'échappent hientôt et vont au loin fertiliser la terre. Nous reprochions à ce parti de vouloir revenir aux jours de la vieille monarchie. Les révolutionnaires font mieux : ils nous ramènent aux temps barbares et nous y ramènent de plein saut. Toute leur politique se réduit à deux points : au dedans la révolution; au dehors la guerre. C'est partout le retour au droit du plus fort. C'est la barbarie même. M. Odilon-Barrot a bien dit.
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