X£ PAVII.I.ON MARSAN DU PARTI R£VOI.UTIONNAIB
J'ai commencé un parallèle que je suis contraint d'achever; s'il est vrai jusqu'au bout, la faute n'en est pas à moi. Les exclusifs d'aujourd'hui ont, comme ceux de i8i5, leur centre d'action ,leur diplomatie particulière, leurs notes secrètes, leur congrégation active, leur gouvernement occulte, en un mot, un pavillon Marsan tout entier! Là aussi règne un chef de parti, noblede sang et charmant de manières , spirituel, bienveillant , cher à tout ce qui l'entoure ; couvrant la vivacité de ses opinions par la bonne grâce de son air et de ses paroles; traitant d'affaires aveccet te aménité d'un homme qui aurait soupe, de la veille, chez la reine Marie-Antoinelle j portant dans
l'étude et la poursuite des révolutions, la confiance légère des cours, etoubliant trop, par habitude de grand seigneur, de tenir compte dans ses combinaisons du sang des peu pies et de la paix du monde; plus généreux^ du reste , que son parti tout entier , voulant pour son parti la victoire, en souhaitant du fond de l'âme qu'elle fut douce et agréable à l'univers; ayant dans ses opinions une foi qui sert d'excuse aux écarts par sa sincérité, mais ne s'apercevant pas qu'il ne serait pas plus facile d'arrêter la révolution aujourd'hui qu'il ne le fut il y a quarante ans, et que vouloir faire rétrograder la France vers un âge d'or placé au point de départ de ces quarante ans de misère, est une entreprise non-seulement surhumaine, ce qui est un inconvénient; mais fausse, mauvaise, égoïste, ce qui est un tort. Égoïste, ai- je dit: car c'est nourrir la prétention de ramener le monde à des temps qui risquent fort de ne nous sembler enchantés , s'il faut en croire l'auteur des Lettres Persanes, que parce qu'on avait des succès alors et qu'on n'avait pas la goutte.
L'ancien régime de 1791 est aussi de l'ancien régime; il y a également violence à vouloir l'imposer à d'autres moeurs, à d'autres opinions, à une autre sagesse. Mais c'est le malheur de tous les camps d'avoir leurs demeurans d un autre dge.
comme T\I. de Ghatcaubriant l'a dit si splriluellement en d'autres temps, lesquels ne rêvent que de passé, même quand ils parlent sans cesse d'ordonner l'avenir. Peut-être, au fait, tous les hommes sont-ils comme le dieu au double visage. En marchant dans la vie, les yeux qui regardaient en avant s'éteignent et se ferment ; ceux qui voient en arrière restent seuls ouverts ; ils n'éclairent que le lointain qu'on a traversé déjà. Ce sont en politique des flambeaux trompeurs.
Les souvenirs des Etats-Unis sont aussi des souvenirs d'émigration. Il y a de plus l'inconséquence de patiioles reconnaissant pour chef un citoyen avoué des deux mondes. Du reste, c'est le même péril de préoccupations opiniâtres, de comparaisons fausses, de folles illusions, de préjugés funestes, d'entreprises subversives. On ne sait où serait mieux marqué le lit de Procuste, à vouloir enserrer la nouvelle société dans les regrets de Coblentz , ou la monarchie de France dans les règlemens de Fayette-Ville.
Un gouvernement par association nationale est aussi un gouvernement. Pou r être ministres //^p<2/■tibiis, les hommes d'état qui le composent ne nourrissent ni des prétentions moins hautes, ni une moins active ambition. Ajoutons qu'il y a deux ministres de la guerre , trois ou quatre grands-juges,
on ne sait combien de chefs de l'intérieur on des finances; et comme ils sont tous irresponsables, que leur gestion est secrète, ils jouissent de tous les avantages qu'avaient les ministres de l'empire. C'est de leur citadelle imprenable qu'ils îirentà boulets rouges sur chaque ministrepatent, lequel combat à découvert, agit au grand jour, et répond également de ce qu'il fait ou de ce qu'il ne fait pas. La France se trouve ainsi posséder, comme au temps de madame de Pompadour , deux ministères rivaux , dont l'un est nécessairement le plus occupé, puisqu'il n'a d'autres attributions que des intrigues, et d'autres limites que son zèle. Il arrive même quelquefois, comme alors, aux puissances étrangères, d'accréditer, apparemment par économie , les mêmes plénipotentiaires auprès des deux cabinets. C'est ainsi que dans une discussion mémorable , quand le gouvernement croyait devoir garder le silence sur des négociations pendantes, on a vu le ministère occulte tout ébruiter au moyen de dépêches à lui adressées officiellement parles négociateurs, qui voulaient aussi, de leur côté, donner du fil à retordre au ministère ostensible. Le parti n'a du reste que pour la forme des secrétaires-d'état au département des affaires étrangères. La direction spéciale de ce département est placée plus haut. C'est
encore une tradition d'ancien régime: on sait l'amour de Louis XV pour la diplomatie. Ciiarles X y avait aussi un goût particulier; ce prince possédait même une connaissance approfondie des rapports des états; il aimait à revoir, à corriger luimême toutes les notes, et portait dans ce travail une haute intelligence des intérêts extérieurs de son royaume. La grande différence est qu'il avait sur son échiquier des états tout faits. Son Sosie n'admet sur le sien que des états à faire.
Une cour libérale est aussi une cour. Le maître est exposé, comme sous les lambris du Louvre, à se voir entouré de serviteurs passionnés qui s'abusent avec lui, et de flatteurs impitoyables qui Tégarent. Dans ces levers, royaux pour l'affluence des assistans comme pour l'affabilité du maître, lorsqu'on a caressé ceux-ci du regard , ceux-là de la main et tous du sourire, on croit avoir payé la dette de son rang. Mais point! Il en est une autre qu'il faut acquitter, celle de se laisser imprégner de folles louanges et de plans plus fous encore. Tant de fidèles n'accourent pas en vain de tous les coins du pays et du monde, comme des musulmans qui se pressent sur les avenues du saint tombeau. Chacun est arrivé avec son grief, chacun avec son utopie. Tous ces architectes à vide ont en poche un devis de révolution qu'il
faut peser, mûrir, mettre en cours d'exécution, sous peine de déchéance. On vous crie que vous fûtes le précurseur de la révolution de i83o, comme Mgr le comte d'Artois l'était de la restauration, que vous seul avez tout fait, que vous vous devez à vous-même de veiller sur votre ouvrage et <ravoir soin qu'il soit mené à bien. On vous somme de pousser à bout l'expérience de vos théories, pour justifier cette louange de Charles X, disant à ?rT. Royer-Collard qu'il ne reconnaissait qu'un homme, pour aussi conséquent que lui, et que cet homme c'était vous. On vousmontre l'établissement des bons principes dans le monde entier, comme faisant aussi partie de votre mission et de votre gloire. On exige d'autres guerres d'Espagne destinées à relever des tribunes comme celle de 182.3 à en renverser. On vous engage, on vous lie, ainsi que font les princes entre eux par l'envoi de leurs ordres: au lieu de plaques et de cordons , ce sont des uniformes de gardes nationales qu'on échange; et vous parez votre front chenu de la coiffure martiale du grenadier polonais, comme un autre roi, pour complaire à son voisin , porterait en sautoir le mouton illustre de la Toison d'or. Vous devenez ainsi par degrés un centre européen. Toutes les réactions, toutes les tentatives subversives de l'univers, vous nomment dans leurs
espérances. Il y a des émissaires de tous les peuples; il faut des envoyés auprès de toutes les insurrections. On semble, d'une main , ébranler le midi; de l'autre, soulever tout le nord. Cependant le sang coule à flots; et au milieu de ces spectacles, on songe avec béatitude à tout le bien qu'on souhaite aux hommes, à tout celui qu'on leur fera, si jamais la France, l'Europe et le temps voulaient se rendre à discrétion, et, comme des métaux qui ont besoin d'une refonte, passer docilement au creuset.
Que ce soit la pierre philosophale de la république qu'on croie avoir trouvée, ou bien le grand aj'canum de la monarchie, toujours est-il qu'un noble caractère, de hautes vertus, une âme, un esprit, une imagination de vingt-cinq ans, enfin , toute une jeunesse septuagénaire se perd sans profit dans cette alchimie désastreuse, où l'on dépense, sans y prendre garde, comme des ingrédiens vulgaires, le repos de son pays et l'avenir de l'humanité. Coonnent ces incendies de peuple peuvent-ils ne sembler à un cœur pieux et bienveillant ni plus ni moins que des expériences in anima vili? C'est que les courtisans populaires sont bien autrement funestes , et , je suis fâché de le dire, bien autrement passionnés, ignorans, serviles, que ceux qui foulent l'aire dorée
des palais. L'étourdissement de leurs louanges suffit k étouffer les plaintes de nations entières, gratuitement bouleversées par l'intervention universelle des apôtres de la non-intervention.
En homme de talent vient de tracer * un tableau animé qui atteste , bien contre sa pensée , ce malheur inévitable des existences royales ; plus l'admiration du spirituel narrateur est profonde , plus elle révèle les dangers auxquels est en butte un mortel traité non pas comme les princes de leur vivant, mais comme les Césars après leur mort, c'est à dire en quasi-dieu.
J'ai parlé de levers. « C'est, dit M. Luchet, un » salon public, une intimité universelle, où les » amis amènent leurs amis, les fils leurs pères , les » voyageurs leurs camarades. Autour du vieil- » lard, fier de l'enthousiasme qu'il inspire, voyez » courir cette multitude qui rit, éclate, se fâche,
* Voir le curieux Lwre des Cent-ét-im , publié par M. Ladvocat , au tome II , que rendent si remarquable , entre autres pièces attachantes, de nouvelles esquisses de M. Biizin , des pages où M. Janin s'est élevé à la plus haute éloquence, et celles où M. le comte Alexis de Saint-Priesl a fait du monde le plus brillant, le plus spirituel et le plus élevé un tableau parlant. Le morceau que je vais citer n'a pas fait naître mes réflexions. Il est venu les justifier , comme ont fait les événemens pour tant d'autres assertions. Mon chapitre a une date certaine. La Rc\>ue de Paris l'a publié co octobre dernier.
» se raccommode devant lui. Voyez toutes les illus- » trations politiques , scientifiques , littéraires , » populaires, battre péle-méle ce parquet bruyant, » en bottes crottées, en bas de soie , en uniformes, » en redingote boutonnée, en habit k revers qui » s'envolent. Au milieu de la chambre est un groupe » serré : ceux qui le composent s'amincissent et » s'allongent, les bras collés au corps. Tout autour » on se hausse sur la pointe des pieds, et les mots : » c' est lui l c\vcu\e\\t. »M. Luchet croit-il qu'on s'a^ mincisse davantage dans le palais des rois ? La plus grande différence est assurément que, chez les rois, ce sont encore les pères qui présentent leurs fils.
J'ai parlé d'un corps diplomatique , de représentans de l'univers. « Là, continue M. Luchet, » tous les pays, toutes les classes, toutes les espèces » se trouvent, se mêlent, s'embrassent. Là toute » la France, toute l'Europe, toute l'Amérique ont » envoyé leurs députations. »
Cette cour est-elle du moins plus morale qu'une autre? Hélas! notre auteur la juge, comme a fait M. Marrasl de l'IIotel-de-Ville. Après la nomenclature des figures historiques , des gloires nationales, des nobles caractères, de MM. Odilon- Barrot, Cavaignac, Puyraveau, «J'aperçois, dit-il, «tant de figures ternes, louches, dégoûtantes à » voir, hideux repoussoirs sur ce noble tableau;
» elles s'agitent autour du bon vieillard qui leur » sourit inoffensif et confiant; elles le trahissent » et se moquent de lui. Elles lui volent ses poignées » de mains. Intrigans de tous les ordres, ils ont » toute honte hue; et les signaler aujourd'hui ne w les empêcherait pas de revenir demain. » Labruyère ni Saint-Simon n'ont rien d'aussi dur.
Maintenant veut-on savoir quelles passions et quels hommesaltisentle feu de ces révolutions, qui ensanglantent ou menacent le monde, attristent les populations, détruisent le travail, troublent enfin le repos et suspendent les progrès des nations? « Voyez tourbillonner cette nuée de jeunes » gens à moustache, républicains d'estaminets, » avocats sans procès et médecins sans malades, » qui font de la révolution par désœuvrement , ■ ambitieux de se lire inscrits sur les registres de » la cour d'assises ou bien à l'écrou de Sainte-
» Pélagie. » Et c'est pour de telles ambitions
peut-être que le sang a coulé en Italie , en Pologne, à liyon! Celles des princes ont-elles jamais fût plus de ravage ? Et qu'importe que le sang des peuples coule pour une place en cour d'assises , ou bien au temple de mémoire ?
A quels destins sera réservé le monde , si jamais ces ambitieux prennent crédit, si leurs conseils sont écoulés ; si , à défaut de leurs conseils, leurs
( ^7» ) louanges seulement sont entendues : et les leurs ne le fussent- elles pas , il en est de plus redoutables , celles qu'un zèle sincère et pur dicte à un homme d'esprit comme M. Luchet, alors qu'il s'écrie : « Son image, le soir, vient me visiter. » Je m'en empare , je l'embrasse , je la caresse ! » je l'appelle honneur, patrie, liberté, gloire! Je » la vois incarnée, faite homme , majestueuse, au » front serein, calme et belle, semblant me bé-
» nir Attendrissante bénédiction, que je croyais
» être celle de Dieu, un jour que je la reçus en M effet, et que, se penchant sur moi, il me dit » d'une voix altérée : ^^u revoir^ mon ami\ w Puis l'écrivain ajoute qu'il n'y a que deux noms dans riiisloire : l'autre est Napoléon ! Faut-il admirer ou plaindre davantage la vertu qui est en butte à ces tempêtes d'encens? Charles X s'est perdu à beaucoup moins,
A la vérité , on me criera que les courtisans de la république n'obéissent du moins qu'à des convictions, que l'ambition leur est étrangère, qu'ils n'adulent que la disgrâce et la vertu, que ce sont enfin des courtisans modèles, des courtisans désintéressés. Il y a un malheur; c'est que dans les cartons des huit ministères se sont accumulées depuis seize mois , soixante mille apostilles de placets signées Lafayette,
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