‹ Seize moisChapitre 34 sur 46 · PREUVE ET RESUME · texte numérisé non relu

PREUVE ET RESUME

J'ai de tristes bonnes fortunes. Depuis que j'écrivais le tableau des mauvaises prétentions et des mauvaises doctrines du parti révolutionnaire, voilà qu'un de nos nouveaux législateurs semble s'attacher à justifier une à une, par un curieux écrit, toutes mes accusations. Il n'y a qu'une chose que je n'eusse pas dite : c'est que le parti ressusciterait jusqu'aux formes de langage des beaux jours de la révolution. L'honorable M. Cabet y prélude; à la manière dont il dit Casimir Périer, Wellington, Alartignac, on voit bien que, si c'étaient des patriotes , il les tutoierait.

Ainsi , l'honorable écrivain déclare coupables de complot ourdi avec l'étranger pour amener une invasion, un démembrement, ou une restauration :

1°. Les aristocrates ; car le parti qui assure que nous n'avons plus d'aristocratie depuis 1789, sait très-bien découvrir des aristocrates parmi nous, comme en 1793;

2°. Les doctrinaires , autrement dit, le centre gauche;

3*. La camarilla, désignation qui comprend le Palais-Royal, maintenant les Tuileries;

4*^. Enfin, les ministres, les ambassadeurs, les fonctionnaires publics, et notamment Talleyrand, Pérfer, Sébastiani, tous les hommes d'état de la révolution, MM. Dupont de l'Eure et Lafayette exceptés. A côté des traîtres, il, y a les suspects: ce sont les industriels, les marchands et la garde nationale. Encore éctit-il ces lignes:

'■/(■L,e 26 juillet (i83o), le peuple ti'cmeutv Si » là 'garde nationale avait existé, l'émeute se- » rait peut-être étouffée au profit de Vordre "et- »du despotisme. « "'>'" ^>' ^«'p a^odo

D'où il suit que le peuple et la garde nationale sont choses parfaitement distinctes. La garde nationale est , comme les Suisses , un corps en dehors du jreuple.

Il en suit encore que Tordre ^ tel que la garde nationale l'entend, n'est autre que le despotisme. Il en suit aussi que la garde nationale est ennemie de la révolulion de juillet, ennemie radicilej

car, si la garde nationale eût existé, la révolution n'existerait pas... De quel parti est l'honorable M. Cabet?

Je le prends pour patriote; et je dis qu'il compte en réalité ranger les cent mille gardes nationaux de Paris, ceux de la banlieue et ceux de France non parmi les susj)ects, mais parmi les aristocrates, les doctrinaires, et tout ce qui s'ensuit. "Maintenant, en conscience, comment faut-il traiter des traîtres? M. Cabet pense sur la peiné de mort, comme jM. de Salverte. Tous deux sont d'avis que l'arrêt de la cour des pairs doit être inscrit sur l'airain. S'ils pensent ainsi de quatre vaincus qui avaient cessé d'être dangereux et par là d'être criminels, qu'espérer pour tous ces grands coupables qui sont en état de conspiration permanente avec les successeurs de Pilt et Cobourg? Quand l'honorable M. Cabet s'écrie en finissant : « que chacun pense à sa famille, à sa » femme, à ses enfans, à sa jjî'opre tête! » l'avis me paraît bon.

En attendant, M. Cabet justifie toutes les émeutes l'une après l'autre. Toutes ont été les effets de l'irritation populaire, toutes ont été les marques de la juste colère du peuple. « Celle de décembre 3) notamment atteste un entraînement irrésistible, w Le bon sens du peuple lui a fait voir d;uis cette

» prétention hypocrite cl'hunianilé une attaque w contre la révolution de juillet et un gage donné » à la légitimité. Pouvait-il donc rester impas- » sible? »

Ceci range M. de Lafayette parmi les doctrinaires et les traîtres, heureusement pour la gloire de M. de Lafayette,

Mais a vais- je tort quand je disais que les émeutes faisaient partie intégrante du camp révolutionnaire? Avais-je tort davantage quand je disais que, si les factieux triomphaient , leur politique trouverait et des ministres et des apologistes? L'honorable député s'écrie déjà: « Si la colère du peu- » pie avait tout brisé ^ ci-oit-on que c'est le peuple « que l'histoire eût condamné? » Tout brisé! ce mot se comprend.

Or j'ai dit que tout le système révolutionnaire consistait à se jeter dans des excès qui provoquent des résistances légitimes , et à dompter toutes les résistances par des excès nouveaux, en appelant toujours le dissentiment, crime; la vengeance, justice; la terreur, représailles. L'honorable M, Cabet est du même avis que moi.

J'ai dit que le fond de la politique du parti était la force. M, Cabet raille très-joliment la légalité; il demande si les lois , libérales ou non, doivent

( 35? ) être également icspectées; et !c prétendre, dil-il, c'est l'absurdité, c'est la servitudelll

J'ai dit que la liberté du parti, c'était le gouvernement révolutionnaire. M. Cabet raconte en outre que le parti aurait voulu établir un gouvernement ^//c/«/on<7/pour doter la Francedeplus de liberté. L'honorable député nous avertit en outre que la charte q^X essentiellement provisoire : autrement il n'y verrait, comme M. de Cormenin , qu'une usurpation flagrante des droits nationaux.

3'ai dit que tout était tyrannie dans le parti; qu'il voulait réduire les classes élevées, propriétaires , éclairées, à l'état d'ilotisme, déplacer la puissance publique, renverser l'édifice social , et asseoir la pyramide sur le faîte. Or voici qu'un membre des grands pouvoirs déclare que nous ne serons tranquilles que lorsque les rois, les aristocrates et les doctrinaires seront vaincus; il comprend les capitalistes en masse, les industriels, les marchands dans sa proscription.

J'ai dit qu'une des infirmités du parti était la nécessité d'offrir toujours un appât aux passions populaires ; et M. Cabet s'écrie : « La cause de la » misère du peuple est dans la conspiration des )) carlistes, qui seuls possèdent presque tous les » capitaux, qui les ont retirés de la circulation, qui

( ^v'iS )

j) ont fait (ïénormes empnmls hypothécaires pour » accapaj'er l'argent ^ comme ils accaparent î=es » armes Qi les grains, qui ont supprimé toatesleurs » dépenses pour économiser, et qui conservent )> leurs trésors, soit pour ruiner leurs adversaires, » soï\ pour soudoyer leurs agens et l'étranger, soit » pour les emporter en émigrant de nouveau. » Et M. de Tracy ne veut pas que nous nous rappelions le temps où on disait au peuple que les riches étaient ses ennemis, les amis de l'étranger, qu'ils accaparaient les armes, les grains, l'argent ; qu'ils étaient coupables de la disette et de la guerre; le temps où la justice du peuple châtiait tous ces crimes : et M. de Tracy siège aux côtés de l'honorable M. Cabeti

Maintenant on demandera ce que l'honorable député de la Gote-d'Or comprend dans ce grand mot de peuple , dont on a si cruellement abusé depuis quarante ans ; ce qu'est ce peuple auquel il immole, à l'exemple de ses devanciers, comme conspirateurs et traîtres , tout ce qui aies propriétés sous le nom d'aristocrates, les lumières sous le nom de doctrinaires, les capitaux sous le nom de carlistes ; en un mot, les propriétaires, les industriels, les marchands, et, pour parler franchement, la garde nationale en masse? je ne puis pas bien le dire. Mais M. Cabet revient sur

le peuple chargé, mitraillé, sabré dans les émeutes. Ce sont donc d'abord les gens des émeutes. Il ajoute que le peu|)le dut être irrité qu'pn hésitât à condamner Polignac quand il est luimême si soiwent impitoyablement condamné (^ le peujj le!) pour un morceau de pain que sa misère lui fait dérober Voici , j'espère, les électeurs de l'honorable M. Cabet rangés en masse en dehors du peuple.

Ici j'entends qu'on se récrie, comme on l'a fait quand un ministre interpella l'honorable membi'e sur son factum , que l'ouvrage d'un seul n'était pas la pensée de tous, Mais dix journaux ont célébré le courageux opuscule. Ceux qui le désavouent voudraient-ils renoncer à l'enr cens de ces journaux? Si la grande émeute qui faisait alors l'oraison funèbre de la Pologne, au lieu de tomber sur-le-champ devant la conspiration des citoyens et de l'armée, avait gouverné Paris trois jours comme en février, ceux de ses amis qui le félicitent tous bas sur son courage ne le féliciteraient-ils pas tout haut sur sa prochaine entrée au ministère ? Je ne puis oublier que M. de Salverte est notoirement le ministre de l'instruction publique du parti, depuis qu'il a éloquemment brodé le fameux thème qu'il n'y a que ies morts qui ne reviennent jamais.

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ff D'ailleurs, M. C;]l)et aurait lieu de s'offenser de ces désaveux; il pourrait démontrer, et je suis prêt 9 l'y aider, qu'il n'est pas une des phrases de son pamphlet que l'inflexible yl/o72iVe«/'n'ait déjà écrite dans ses colonnes en retraçant les discussions de la chambre. Il n'est pas un de ses voeux, pas un de ses principes que les orateurs les plus considérables de l'opposition n'aient accrédité. Le parti est d'accord sur tous les points , hormis un : la zone sociale qui sera investie désormais de la puissance. Tous veulent le peuple souverain à hauteur d'appui; et, en appelant du nom de peuple à peu près exclusivement les gens de l'émeute et ceux de la police correctionnelle, l'honorable représentant de la Côte-d'Or est allé plus loin que le reste de l'opposition parlementaire. Voilà tout : le débat est tout entier dans une question de limites. C'est une affaire de mur mitoyen.

Mais M. Cabet est dans le vrai. Quand on met les pouvoirs hors de leur base naturelle, le levier ne peut s'appuyer au penchant de l'abîme. Il ne va forcément chercher le fond.

Si le parti eût triomphé, l'état où serait la France est facile à juger. L'Europe, attaquée dans ses intérêts et dans ses droits, blessée dans les sentimens religieux et moraux des peuples comme dans les ombrages des couronnes,

pèserait de tout son poids sur toutes nos frontières et sur tous nos rivages. En lançant sur les frontières envahies les masses qui combattent, bon nombre des patriotes qui mènent seraient restés à l'intérieur pour veiller sur le salut de la patrie; de nombreux échos des accens que j'ai redits désigneraient aux justices populaires comme traîtres, accapareurs et complices de l'étranger, les propriétaires, les fabricans , les capitalistes. Et ici les riches se laisseraient égorger, là ils se défendraient; ailleurs le drapeau blanc gouvernerait mie autre guerre civile. Partout la terre serait pressurée pour donner de l'or, et la nation pour donner du sang. J'oubliais de dire qu'il y a longtemps déjà que tous les chefs de l'opposition parlementaire auraient disparu dans la tempête , premières victimes de toutes les calamités dont l'histoire les dirait les premiers coupables.

Nous sommes loin de là, grâce à Dieu! Mais la fausse liberté lutte contre la véritable, les principes conservateurs contre les maximes subversives, la société naturelle et légitime contre la démagogie : de quel côté a été depuis seize mois la victoire ? elle a flotté entre les deux camps ; et le gouvernement avec elle: c'est trop long-temps dans ce sens qu'il a été du juste milieu.

"'■'Le goiivprnenicnt, il faut le dire, fut le prcfnier coupable des funestes tentatives et des doctrines anai'chiques de quelques hommes, parce que dès l'abord il a semblé reconnaître leur êhiange prétention d'avoir, en juillet, vaincu, conquis , donné la France, Il a paru tenir d'eux son son mandat, leur avoir obligation de sa puissance, s'avouer enfin comptable et redevable envers riTôtel-de-Ville bien plus qu'envers la patrie. C'est ainsi qu'encouragée dans son orgueil, irrité dans son ambition , le parti en est venu à voir dans les résistances du gouvernement qui fuyait devant l'abîme, l'infidélité d'un débiteur et la félonie d'un vassal. En même temps, il a fallu proportionner à ses croissantes exigences les concessions croissantes ; et de cette sorte le désordre a eu deux complices: le pouvoir et la loi. Repoussée quand elle se montrait toute nue à la France , l'anarchie a trop souvent trouvé asile dans les conseils souverains. Vaincue dans les rues, elle présidait , comme une fatalité invincible, à nos grandes réformes. Les pouvoirs, en un mot, l'ont traitée comme l'Indien fait de son idole , qu'il flagelle par ressentiment des maux passés, et devant laquelle il s'agenouille aussitôt, par effroi des maux à venir.

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