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CHAPITRE XL

POLÎTIQUi; EXTERIEURE SU PARTI.

LA GUERRS

Si on regarde de près à la constitution morale de l'univers, on reconnaîtra qu'un des j)rincipes essentiels de l'ordre social est le respect de la vie des hommes;un autre, le respect des conventions substituées à la force; un autre, le respect, l'amour, la propagation de la paix; on reconnaîtra encore qu'il n'y a de liberté que par ces principes tutélaires , et que leur affermissement constitue le progrès de la civilisation et fait sa gloire.

Or, il y a dans le monde un parti qui veut la guerre et pose la question de la guerre comme jamais elle ne le fut parmi les hommes. Il la veut sans souci des traités, sans ménagement de la vie des peuples, sans motif enfin et sans excuse; il la

vent à In manière des barbares, parce que c'est du bruit, du sang, des conquêtes, du butin: il la veut à tout propos et à tous risques; il la veut à tout prix; il la veut par besoin de remettre en vigueur le droit du glaive, par habitude de le souhaiter partout et toujours pour arbitre des choses de ce monde, au péril d'apprendi^e, comme il est arrivé cent fois, que ce droit terrible prononce contre ceux qui l'invoquèrent, et peut prononcer contre la patrie.

Et ce qui caractérise le temps où nous sommes, les hommes d'état sensés, les orateurs, gens de bien, qui ont repoussé ce système, l'ont condamné comme impohtique, comme dangereux, comme funeste; mais comme immoral et sauvage, personne ne l'a fait.

Charles-Gustave , à son avènement , voulut porter la guerre quelque part. La Pologne était faible, il lui destina ses coups, et dénonça les hostilités à Jean-Casimir, parce que ce prin 3, en lui écrivant Sereiiissimo Domino , n'avait mis sur l'adresse ce dernier mot qu'une fois au lieu de deux, comme la civilité le voulait dès lors. Plus tard, le czar Alexis, trouvant bon d'entamer de son côté la république des Jagellons, s'autorisa d'un grief aussi puissant: on n'avait accompagné ses titres que de deux etc. , au lieu de trois qui

étaient prescrils parles traités. C'étaient du moins des prétextes.

Nous, c'est sans prétexte qu'il fallait la guerre. Il la fallait, parce qu'une dynastie nouvelle ne peut s'alfermir que par des victoires. La tribune d'un pays civilisé a entendu ces maximes! 11 la fallait, c'est-à-dire, mettre le monde en feu, simplement pour rehausser la royauté de juillet; le sang des hommes n'était considéré là que comme le saint chrême de Reims. Voilà des sujets bien jaloux de la grandeur de leur roi î Demandez-leur Je maintien de la pairie , dans l'intérêt de la royauté; demandez-leur pour le trône des respects, desménagemens, des pompes, de la dignité extérieure et morale; ils n'entendront pas: mais ils vous offrent, pour parer les fêtes de son inauguration, l'embrasement de l'univers.

Battus sur la gloire de Louis-Philippe, ils se rejettent sur la gloire de la France. La France se doit à elle-même de venger l'injure de Waterloo que Cadix emporté, la Grèce affranchie, Alger conquis, Lisbonne bombardée, la Belgique devenant tête de pont de la France, n'ont pas assez lavée. La France est tenue de ressaisir ses frontières naturelles, de regagner toutes les places; et, par conséquent, toutes les batailles qu'elle a perdues. H s'agit donc de reprendre les choses, au de-

hors, à la perte chi Kremlin, pour refaire l'Europe, comme au dedans, à la prise de la Bastille, pour refaire la France. Cette France qui se croyait arrivée aux jours de repos après les quarante ans de sacrifices et de combats, comme l'artisan qui a fini sa joinnée, cette malheureuse France apprenait qu'elle avait à recommencer tout entière sa tâche de quarante ans; et M. Odilon-Barrot la lui résumait d'une façon terrible dans ce programme où le passé tout entier revit : le dernier écii et le dernier homme! l!

Si vous objectiez les traités existans, on opposait ce principe sauvage : que les traités étaient annulés du fait de notre révolution; le canon de juillet, disait-on, les avait réduits en poussière! Je dis que c'est là un principe sauvage; car faire dépendre les pactes extérieurs des événemens domestiques, subordonner les rapports qui unissent les nations à leurs révolutions intestines, c'est anéantir la foi jurée et renverser le droit des gens jusques aux fondcraens.

Si vous objectiez que l'Europe entière est intervenue dans les actes des congrès de Vienne et de Paris , qu'elle est tout entière intéressée à leur maintien ; que les méconnaître et rentrer à main armée dans nos conquêtes, c'était nous mettre sur les bras l'univers ; on répondait

qu'il n'y avait qu'à soulever partout les peuples contre les l'ois, c'est-à-dire qu'à intervenir dans toutes les constitutions existantes, qu'à prendre l'iniîiative du renversement universel des lois, qu'à détruire et renouveler l'ordre politique d'un bout de la terre à l'autre. Et cette tâche paraissait à la faction également légitime et facile : il ne s'agissait que de vaincre ou bien de révolutionner le monde.

Et ici le choix ne nous était pas laissé! car on avait encore une autre maxime anti-sociale , comme tout le reste, savoir que les états fondés sur des principes divers sont condamnés de toute éternité à s'entre-détruire; qu'appuyée à des pavés pour tous principes, la France de i83o était incompatible avec les puissances qui en reconnaissent d'autres; qu'il fallait donc, de toute nécessité, que l'Europe nous écrasât ou pérît sons nos coups. Ceci encore était, s'il en fut, une guerre de barbares. Il n'y avait là , pour personne^ ni paix, ni trêve, ni retraite, puisque les armes ne pouvaient être posées que quand un seul principe resterait debout sous le soleil. Et c'était toujours une guerre immorale : elle était fondée sur la doctrine que l'humanité doit marcher tout entière dans les mêmes routes et les mêmes pas, alignée et docile comme un régiment en bataille.

C'était une guerre lyranniqiie, la plus tyrannique qui ait été rêvée sur la terre. Les Gengiskan du libéralisme prétendaient imposera tontes les nations la tyrannie égale et inexorable de leur liberté. Enfin c'était la guerre universelle. Ils mettaient même une sorte d'application à n'excepter nul empire de la proscription. Le grand peuple qui nous a donné le modèle de nos révolutions, mais que les révolutionnaires avaient jusqu'à ce jour de bonnes raisons de haïr, n'était pas épargné. Il était clair même, à l'amas des invectives, qu'on se sentait plus antipathique à l'Angleterre qu'au gouvernement russe. On semblait ainsi avoir peur de compter dans le monde un seul allié!

Cependant il serait bon de voir les réalités quand on joue un jeu si grand, quand il s'agit de mettre sur une carte la patrie. Et les hommes de guerre , les hommes d'état de la faction oubliaient que nul peuple au monde n'est seul plus fort que tous-, que la France, quand elle avait vaincu le monde, possédait une ceinture de puissances auxiliaii'cs et vassales ; qu'à mesure qu'elle perdit de ses alliés , elle perdit de sa grandeur; que restée seule après la journée de Hanau, elle fut écrasée; que lorsqu'aux cent jours l'empire se vit sans appui fîice à face avec l'Europe,

bien que In grande armée fût encore vivante et que le nom, le génie, la fortune de Napoléon fussent là encore , l'empire s'écroula.

Il est vrai que le parti connaît quelque chose de mieux que les armées impériales pour combattre , quelque chose de mieux que Napoléon pour commander. Le parti possède, dans l'arsenal de ses réminiscences et de ses théories, un levier plus puissant que ce génie qui ébranla la terre : c'est une gouvernement révolutionnaire.

Tous les orateurs du parti nous ont dit cent fois qu'en cas de guerre une Convention et son énergie terrible pouvaient seules sauver la patrie. Or, qu'est-ce qu'une Convention ?

Ici se présente une erreur fort grave, fort accréditée, qu'il importe de combattre. C'est un axiome général, qu'un gouvernement révolutionnaire a une vertu particulière pour assurer la victoire; et le parti y a une foi si aveugle que c'est sur ce talisman terrible qu'il se fonde pour mettre au défi l'univers.

On est , je pense, abusé par ses souvenirs inexacts de laConvention, On oublie qu'elletrouva sa cause gagnée déjà dans les champs de Valmy et de Jemmapes, qu'alors la guerre civile n'avait pas encore mis l'ouest en feu, et que , dans ce temps, la coalition se sentait épuisée lorsque cent mille

{ 333 ) hommes avaient combattu. Le comité de salut public, avec ses quatorze armées, n'eut jamais en face plus de trois cent mille combattans. Aujourd'hui ce sont d'autres masses qui entrent en ligne. Les puissances ont une autre expérience de la guerre ; d'autres chefs les dirigent. Nous avons deux raisons pour les apprécier dignement : c'est que j)ous les avons vaincus , et que nous les avons formés.

La guerre, telle que nous la présenteraient les coalitions perfectionnées de nos jours, exige de la prévoyance, de l'ensemble, de la suite. Elle veut la prudence dans le conseil non moins que l'enthousiasme sur la place publique, l'habileté dans le opérations autant que le dévouement chez les soldats; par dessus tout, de bonnes finances, en même temps que de bonnes armées. On sait, par l'histoire, si un gouvernement révolutionnaire assure tous ces biens.

En présence de l'Europe armée, quel devrait être le vœu de bons citoyens? Apparemment de n'avoir la guerre que sur les frontières. Serait-ce là le fruit heureux du régime révolutionnaire? qui doute que le règne des factions n'enfantât des déchiremens effroyables, que le terrorisme ne provoquât des résistances sanglantes ? Et c'est avec une France divisée ou asservie qu'on vou-

drait affronter cette Europe d'aujourd'hui sons laquelle Napoléon a succombé deux fois! Songez que Napoléon appelait la France la grande nation, parce qu'elle était compacte et unie. Ne l'oublions jamais : dans ces jours de gloire immortelle restés si chers à tous les souvenirs, comme les temps héroïques de la France nouvelle, Napoléon fit si bien que la grande famille combattit tout entière sous les mêmes drapeaux.

Comment au contraire un gouvernement révolutionnaire procède-t-il ? son système politique, c'est la terreur; son système financier, la banqueroute; son système militaire , la guerre à mort. L'extermination est partout, dans le sein du pays comme sur ses frontières ; et s'il y a, comme M. Odilon-Barrot l'a dit , pour de tels gouvernemens un reflet de la gloire dont les armées se couvrent , il n'éclaire que les échafauds sanglans où la dernière victime précède le dernier bourreau.

Ce qui est chose étrange , c'est que la conviction que la guerre a besoin d'un tel régime, ne servît pas du moins à une chose, à décourager de la guerre. Mais non! on l'appelait toujours à grands cris, et cefutlong-tempsaupointde laisser douter, par ce perpétuel mélange de vœux de guerre universelle et de présages de gouvernement révolutionnaire, lequel était le moyen, lequel le but.

Endorme se contentait-on de projDoser cette politique au gouvernement, gardien juré de l'iionneur et de l'indépendance de la patrie? Il faut le dire, toutes les révolutions voisines semblaient venir au monde avec le parti pris de contraindre à se jeter dans une conflagration universelle nos pouvoirs légaux qui s'y refusaient. On a vu pendant six mois le congrès belge tenir en échec l'Europe, comme s'il avait eu l'assurance que c'était lui , et non pas nos chambres , qui disposerait en définitive de nos trésors et de notre armée. C'était dans cette confiance qu'il dédaignait tous les conseils et bravait toutes les prières du gouvernement français, je veux dire du gouvernement patent. Car l'Europe , à ce spectacle, ne pouvait manquer ou de croire la Belgique en délire, ou de supposer à la France deux chefs comme ceux des républiques de l'antiquité, l'un pour la paix, l'autre pour la guerre.

Le but donné, tous les moyens étaient bons pour l'atteindre. Les souverains insultés à la tribune, fétranger traité avec cette jactance altière qui blesse gratuitement des peuples jaloux comme nous de leur dignité nationale; nos ministres signalés par les reproches de foi punique à la méfiance de tous les cabinets; nos ambassadeurs, et notamment l'un d'eux, dont le mondo

connaît et honore la loyauté, attaqués dans l'opinion du monde par des personnalités renaissantes au moment même d'un dévouement plein de sacrifice à la cause de la monarchie de i83o, à celle de la France; un personnage, qui est une puissance en Europe, sapé, au risque d'en être affaibli, parles agressions grossières de la presse et de la chambre, tandis qu'il pacifie les puissances et gagne, dans le cabinet, des batailles , ce n'étaient là que des misères. Mais que dire, si toutes les démarches, toutes les paroles des rainisti-es, les dépositaires officiels des intérêts de la patrie, étaient chaque jour ébruitées à la tribune? Que dire si des notes diplomatiques, communiquées dans l'abandon d'une confiance sans bornes, par un ami à un ami, par un roi à un citoyen, devenaient , dans la bouche de ce citoyen qui sait le monde, un texte de discussions publiques et d'interpellations parlementaires? que dire si toutes les condescendances des ministres passés pour les insurrections voisines , condescendances fondées sur la peur de nos insurgens domestiques, étaient maintenant dénoncées au sein des chambres? par qui? grand Dieu! de manière à tenir toutes les cours en alarme et en hostilités? Je sais qu'on ne voyait dans toutes ces manœuvres que des moyens de brouiller les cartes dans le monde en-

tier; et, pour cette cause sainte, on passait par dessus les dommages qu'en pourrait souffrir la patrie. Mais jamais semblable spectacle ne fut donné au milieu d'un peuple; et il est heureux que le titre de patriotes décore ceux qui ont pu s'emporter à de tels actes: chez d'autres hommes, ce serait trahison.

Et quand toutes ces tentatives ont échoué devant l'irrévocable résolution de toutes les couronnes, de ne point remettre à l'arbitrage du glaive les destins des nations, on ne peut se résoudre à laisser en paix un gouvernement que l'on fonda. Ce gouvernement rebelle à toutes les provocations, il faut l'aiguillonner parle fer et le feu, comme on fait en Espagne à ces taureaux qui, mesurant l'arène, mais calmes et n'imaginant pas un motif pour combattre, ne sachant pas qu'ils doivent le plaisir du sang à la galerie qui les contemple, se refusent à engager une lutte inutile et fatale. C'est ainsi que dix orateurs et dix journaux se sont mis à proclamer chaque jour devant la France la honte de son gouvernement, et devant l'Europe la honte de la France. Preux citoyens ! la honte de votre patrie, parce qu'elle respecte la foi jurée, parce qu'elle refuse de saper et de trahir les gouvernemens dont, au jour de la révolution, elle a souhaité

l'amitié; parce qu'elle ne se croit point le droit de livrer les populations à l'incendie et au carnage pour une fantaisie de parti; parce qu'elle voit dans la guerre un fléau anti-social, qu'elle le redoute pour la civilisation et pour la liberté, qu'elle croit ne pouvoir mieux servir la cause du régime constitutionnel que de le montrer lo\al, auii de l'ordre, ami de la paix, plein de respect pour tous les droits! La honte de votre patrie, parce qu'elle fait respecter aux couronnes sa révolution , celle de la Belgique , celle de la Saxe et de la Hesse peut-être; parce qu'elle arrache à la maison d'Orange les clefs de nos frontières; à la coalition , les places élevées par elle pour tenir ouvertes les avenues de Paiis; à des souverains irrités, leurs sujets condamnés par les lois de tous les pays et de tous les temps; au Saint-Siège, des innovations qui sont une révolution féconde pour l'Italie! Où en serions-nous, si l'Europe avait pu croire que, par un miracle, le caractère et la pohtique delà France étaient changées, que nous avions le cou tendu à tous les outrages? IMais non. Le maréchal Soult a vengé la France en les appelant de leur nom, en s'éciiant: « Vous avez dit un blasphème. »

Le blasphème a eu de l'écho pourtant ; d'autres voix l'ont répété, une voix si éloquente et si noble

( 339 ) quand elle célébra les gloires de la France! et jamais nation ne fat injuriée en tels termes Par

bonheur, la raison et la vérité l'étaient encore plus que la patrie. Relève donc la tète, ô France! tu peux être fière de toi encore. Les seuls outrages que tu aies reçus te sont venus de tes enfans, et il n'y a pas de flétrissure pour le front d'une mère dans les insultes de ses fils.

Non, si depuis quarante ans bien des crimes domestiques ont chargé nos annales, il ne s'est pas du moins vu un jour où la France ait consenti à fléchir une heure sous des gouvernemens qui tournassent le dos à l'étranger. Khorrible convention glorifia ses crimes par son courage contre les assauts ennemis; l'imbécile Directoire couvrit sa faiblesse à l'ombre des Jourdan , des INIasséna , des I\Ioreau,des Bonaparte. Vint l'empire. J'ai repoussé de la restauration, qui n'est ])liis, le même outrage. Je le repousse de la révolution de i83o, devantlaqnellelaFranceneplieraitdéjà plus si elle n'avait montré à l'Europe un front digne d'elle. La vérité est qu'elle a remporté des victoires dans toutes les cours; et si elle a maintenu, en les amendant chaque jour, ces traités de i8i5, héritage malheureux de la monarchie abattue, mais tristes fruits du système belligérant qu'on invoque, c'est qu'ils n'exigeaient pas qu'après quinze

ans, après des victoires, après une révolution, la France courût à ses armes pour donner à l'Europe un autre droit public, et se donner à elle-même d'autres frontières. Ou bien , il y aurait eu en effet bien de la honte pour le parti, pour le gouvernement qui les accepta, pour vous qui les avez couverts de votre génie. Mais non. 11 n'y en eut pas alors à subir le joug de la nécessité! Il y en aurait aujourd'liuià trahir la foi jurée, à bouleverser les nations par ambition ou par gloriole, à précipiter de galté de cœur la patrie dans les calamités delà défaite, ou même celles de la victoire, à mériter que l'opinion du genre humain flétrît les triomphes du nom de brigandage, ouïes revers du nom de cliâtimens. De ces deux chances, malheur à qui est près d'accepter la première ! malheur à qui appelle la seconde !

Si véritablement on veut de la gloire pour la révolution de i83o , qu'on lui donne la plus belle, ^elle de plaider la cause de la liberté par ses exemples auprès des peuples et auprès rois. Qu'on ne la fasse intervenir dans les affaires européennes cjuepour ce qui esta la fois possible et juste. Alors le respect dû à sa puissance se fortifiera du respect concilié à sa sagesse.

Si on veut pour la révolution des conquêtes, ii en est de sérieuses, de vastes, d'importantes à

faire. On peut sans effusion de snn^ lui donner des sujets de plus , sans perturbation l'iùneiise rendre des Français à la France. Qu'on rnppelle au giron de la grande famille, en les ralliant au nouveau pouvoir et anx institutions nouvelles , toutes les classes aliénées par les fautes de ces seize mois, et séparées de la patrie dans son sein même par de croissans abîmes ! Si on veut bien tenir compte du nombre , et plus encore de l'influence, des lumières, des richesses, on verra qu'il y a là l'équivalent d'une belle province à recouvrer; et j'ose promettre à ceux de nos éloquens généraux qui sauront faire ce présent à la patrie cpi'elle leur en saura gré comme de la plus utile et (le la plus glorieuse de leurs victoires.

Si, à toute force , on veut des victoires acquises par le fer, qu'on sache bien qu'il nous faut avant tout éviter toute guerre universelle; il nous faut avant tout nous assurer des alliances. L'amilié, la coopération d'une des quatre grandes puissances nous est nécessaire; d'abord , pour n'eu avoir que trois à la fois sur les bras; ensuite, pour avoir l'espérance de n'être en échec cpie sur la Meuse, le Rhin , les Alpes et les Pyrénées; enfin, pour être en position de détacher une portion des états secondaires de Talliance offensive et défensive des grands empires. Nous ne pouvons nous

engager dans aucune aventure où nous courrions le hasard de rester seuls aux prises avec tout ie monde. Le simple bon sens fait voir que c'est une question de vie et de mort.

Et il y a quelque chose que nous devons redouter plus encore que la guerre universelle : ce sont les guerres injustes. Celles-ci soulèveraient également les peuples et les rois. Il faut songer que nous pourrions bien être mal famés en Europe. Nos armées y ont paru deux fois : la première, elles apportaient la liberté; on sait quelle liberté spoliatrice et sanguinaire. La seconde , elles apportaient des comtes, des ducs, des princes, des rois; et plusieurs de ces rois, de ces princes, de ces ducs, de ces comtes étaient les mêmes démocrates qui avaient pressuré naguère les pays conquis .au nom de la république , et les pressuraient alors au nom de S. M. Très- Chrétienne , U empereur et roi. Il n'y aurait pas de miracle, quand, à tous les cris de guerre de nos prédicateurs de liberté et d'égalité, chaque village d'outre-Rhin se demanderait auquel d'entre eux il va échoir en fief, pour arrondir d'autres duchés civils ou militaires, taillables et corvéables à merci et miséricorde. Le premier intérêt est donc de bien établir dans l'opinion des peuples que ni l'esprit de la démagogie^ ni l'esprit de l'em-

pire ne revivent au milieu de nous. Et c'est pourquoi vous ne devez embrasser que des causes justes aux yeux du monde, justes non pas selon l'esprit de parti, mais selon la raison éternelle, selon le consentement des nations.

C'est pourquoi encore nous devons, si nous voulons être grands et forts, avouer des principes de gouvernement devant lesquels la société européenne ne recule pas épouvantée. J'ai dit que, pour prendre un rôle actif dans les affaires du monde, il nous faut des alliés; je dois dire quelque chose de plus, c'est que telle puissance qui ne s'effraierait pas de notre agrandissement, s'effraiera à bon droit de nosdoctrines.

Aussi, je ne crains pas d'avancer que le côté gauche, avec tous ses grands hommes de guerre, ne fera jamaisautant pour la France qu'il a fait depuis un an contre la France avec ses grands orateurs. Ce que deux ou trois d'entre eux nous ont coûté équivaut assurément à plus d'une bataille perdue. J'en appelle à mes adversaires eux-mêmes; une causerie vraie ou fausse du maréchal Diébitch leur parut un motif suffisant de déclaration de guerre contre la Russie. Quel effet pensent-ils que produisent leurs conversations de tribune , bien authentiques, bien retentissantes, bien ennemies, sur les cabinets attentifs et sur les princes qui

les écoutaient? Croieiil-ils qu'il y eut ensuite plus de confiance dans les rapports, plus d'indulgence pour les révolutions nos protégées, plus de chances de diviser les hauts alliés, plus d'ouverture à souffrir notre agrandissement, plus d'élémens d'autorité pour le roi des Français entre toutes les tètes couronnées? On ne le pense pas. Et rien de plus simple; car ce n'est point là ce qu'on a voulu.

Pour ne parler que de la France , cjuels résultats ont produits parmi nous ces hostilités effrénéesde la tribune?Elles nous ont placés dans la situation la plus mauvaise où nation puisse être. On ne traite bien, soit de la paix, soit de la guerre, que lorsqu'on ne craint pas la guerre. Hé bien , le gouvernement et la France ont eu peur de la guerre , en ont eu peur forcément. Car tous deux se sont vus en présence d'un péril plus imminent que l'étranger. Tous deux ont senti dans leur propre sein un ennemi qu'il fallait avant tout combattre. Tous deux ont vu ciue la guerre ne pouvait être désirée avec tant de passion et de témérité sans un intérêt puissant. Tous deux ont reconnu que ce n'était point le Rhin qu'on voulait ressaisir, que c'était la France même qui devait être la première conquise.

Il y a eu ainsi une diversion fatale. Et le mira-

cle est tout ce qui a été fait de bien dans la situation la plus difficile qui fût jamais. Mais tout le mal qui a été fait et tout le bien qui ne l'a pas été sont la faute, sont le crime de l'opinion révolutionnaire.

Une tâche me resterait à remplir, celle de rechercher le mobile de ce goût pour une loterie terrible où nous pouvions gagner la liberté de Modène et perdre Ja liberté, l'honneur , l'inpendance de la France. M. de Lafayette me l'a évitée. Il a répété deux fois: Nous voulons l'alliance des peuples, moins l'aristocratie bien entendu! M. Odilon Barrot a commenté cette grave parole en déclarant que tout Etat dont le principe est aristocratique nous était nécessairement ennemi. On le voit; il s'agissait de bien autre chose que tl'un 29 juillet européen. C'était mieux que les rois qu'on voulait détruire. C'était, non pas la Charte de i33o, mais le programme de l'Hôtelde-Ville qu'on prétendait étendre ou plutôt imposer au gi nre humain.

Moins l'aristocratie ! mais ne savez-vous pas quelle est la constitution sociale ^e l'Europe entière , quelles sont les mœurs et la tradition de tous ses peuples, quelle est la classe qui appelle la liberté en Espagne et en Italie*, quels rêves de moyen âge caresse la jeunesse allernande; quels

préjugés hiérarchiques nourrit la muhitude , sur presque toute hi face du continent ! ]Moins l'aristocratie, grand Dieu! Mais cette Pologne pour qui vous avez , dites-vous , tant d'entrailles, oubliez-vous qui marchait à sa tète naguère, qui a su si bien combattre et mourir pour la patrie ? Ne savez-vous pas que, pour exproprier celte belliqueuse noblesse, il faudrait la détruire, ou plutôt détruire la Pologne même ? Auriez- Yous voulu lancer à cette malheureuse Pologne, comme gage de votre sympathie , un fléau exteriTiinateur de plus?

^''Et vous comptez sur l'alliance des peuples ! Voyez ce qui se passe dans le monde. L'Espagne, qui faisait une révolution en 1820 , qui la faisait seule, qui la faisait quand il n'y avait pas de ce côté des Pyrénées une révolution qui lui tendît la main ; l'Espagne vous voit à l'oeuvre , et elle préfère le sceptre de Ferdinand VII au vôtre. L'Allemagne rétrogradedansla carrière desinstitutions libres. L'Angleterre se désintéresse ou s'épouvante de la réforme. Tous les peuples savent ce que vous ne savez pas vous-mêmes , c'est* que vous les conviez à l'orgie sanglante de la terreur. Au fond de votre système , malgré vous il y a une jacquerie pour tout l'univers.

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CHAPIÏRE XII.

TYRABÎÎJÏE DU PARTI n.SVOZ.UTIONNAiaE.

Le caractère du parti révolutionnaire est la tyrannie, tyrannie dans le fonds, tyrannie dans la forme.

Ce parti a une théorie bonne ou mauvaise, n'importe! il entend l'appliquer à l'instant même, sans souci des intérêts, des préjugés, des mœurs contraires , sans transaction avec les vieilles mœurs, avec les opinions opposées, avec les intérêts dissidens ; c'est la tyrannie.

Les résistances nées ou à naître, comment entend-il qu'on les surmonte? par la conciliation des esprits, par la mansuétude, par le temps? Il s'en s'indigne. Pour exercer le pouvoir comme pour le conquérir, il ne comprend que la force. Après avoir demandé qu'on lui donnât dans la

Vendée des exécutions éclatantes, il rêve les lois d'exception ; toujours la tyrannie.

La tyrannie croit se légitimer en s'appuyant du droit , de l'intérêt, du nom du peuple. Mais ce peuple! quel est-il?

On n'y comprend pas les trente mille électeurs qui se sont abstenus des collèges électoraux, pour ne pas prêter serment, ni leurs familles.

On n'y comprend pas les quarante mille membres de la milice des autels, ni leurs familles.

On n'y comprend pas la foule des généraux, des fonctionnaires de la restauration frappés de disgi'âces volontaires ou forcées , ni leurs familles.

On n'y comprend pas les paysans des dix provinces de l'Ouest, si nombreux apparemment, qu'on ne croit pas pouvoir vaincre avec les seules armes de la loi.

Tous ceux-là sont ennemis de la révolution de juillet.

Voyons parmi ceux qui ont fait ou accepté loyalement la révolution. Le parti ne compte pas les cent mille électeurs qui ont élu la majorité de la Chambre actuelle, ni leurs familles.

Il ne compte pas la masse des cent mille fonctionnaires de divers degrés menacés de deslitu-

(349) tion, comme coupables de détenir des places que les intrigans envient, ni leurs familles.

Il ne compte pas les quatre cent mille citoyens enrôlés sous les drapeaux et engagés à la cause de l'ordre par la religion du drapeau.

Il ne compte pas la masse des paysans de France, attachés au culte de leurs pères, inquiets qu'on l'outrage, gens qui suivent les processions, portent un suaire et plient le genou devant la Vierge et son Christ.

Il ne compte pas les manufacturiers, les négocians dont les affaires sont en souffrance, qui imputent leurs maux à la soif de la guerre et à l'audace de l'émeute, ni la foule de leurs correspondans, associés, contre-maîtres et ouvriers.

Il ne compte pas l'immense majorité de la garde nationale qui salue de malédictions les gardesdu-corps du parti, les fiers-à-bras de l'émeute, partout où elle les rencontre; et les gardes nationales, avec femmes et enfans, font, d'un lot, plus de quinze millions d'âmes.

On voit ce qu'est le peuple souverain. Le dénombrement fait, que reste-t-il?Les gens du suffrage universel auraient-ils le suffrage universel pour eux? Les apôtres du nombre auraient-ils la majorité?

Quelle est leur armée? D'où leur vient l'audace

âe recourir sans cesse à la force en la légitimant du nom et de lautorité du peuple?

''' D'un fait et d'im équivoque.

Le fait , c'est qu'ils ont généralement pour eux la multitude des villes, milice facile à assembler, naturellement compacte, encore barbare selon M. Odilon-Barrot. Ce sont les Strélitz du parti. Quand ils se montrent, ils imposent ; quand ils veulent , leur volonté est la loi.

L'équivoque est que ce peuple soit le peuple. 11 n'est du peuple que la partie la plus mobile, la plus passionnée; avant les miracles de ces seize mois, j'aurais ajouté : la plus corrompue.

C'est sur cet équivoque que se fonde l'autorité du parti. Son droit est un jeu de mots.

Si l'on compte encore pour quelque chose, je ne dis pas les illustrations, les rangs, les services, les talens, mais seulement les richesses et les lumières, la portion considérable du peuple est tout entière en dehors du parti et contraire à ses maximes.

Plus vous êtes enfoncé avantdans la faction, plus vous laissez derrière vous d'intérêts et de sentimens froissés; plus s'agrandit alors la France dissidente ; plus s'agrandit la tyrannie.

Ainsi, c'est le peuple , moins la tète pour tous; pour beaucoup, moins la tête, le coeur, les bras

pour quelques-uns , c'est moins le torse tout entier. L'utopie que Néron convoitait, les plus modères la réalisent.

Une première fois, ce système a été appliqué à la France. On appela peuj)le ce qui n'était pas le peuple, liberté ce qui n'était pas la liberté, et on tint les échafauds en permanence pour la plus grande gloire de ce faux peuple et de cette liberté fausse. Ceci, mes adversaires mêmes ne le nieront point. Ils sont bien obligés de convenir qu'il y avait alors mensonge et tyrannie, tyrannie abominable, puisqu'elle prétendait cimenter un mensonge par le sang. Ils y sont obligés , dis-je , car ils accordent tous que la France ne veut pas la république et ne la voulut jamais. Ils le reconnaissent si bien que, maîtres de la patrie, à ce qu'ils prétendent, ils lui ont donné un roi. Et cependant la république ou la moit était le programme du temps; la réalité était la république et la mort 1

Après quarante ans, le même système se renouvelle, avec l'unique différence que les chefs veusent asseoir sur la pique populaire une couronne. Et la preuve que cette fois, conmie alors, ils se sentent délaissés du peuple véritable, qu'ils se jogent en opposition avec, les intérêts de ce qui a des intérêts, avec les pensées de ce qui a des

pensées , c'est que, comme leurs devanciers, ils ne se fient pas au temps, à la discussion paisible, à la raison publique, du succès de leurs doctrines. Comme alors, ils veulent l'emploi de la force; la force sous toutes ses formes, émeute, dictature, loi d'exception. Le talent s'éloigne d'eux comme les richesses; les renommées nouvelles, comme les vieilles gloires. La Bourse les condamne comme l'élection. Ce sont des indices assurés, des votes positifs. N'importe, il leur faut la victoire de leur mensonge. Je le répète, c'est la tyrannie.

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