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CONCLUSION

Mes conseils, ô Alhe'nîens, sont tels que raoi, il m'est presque toujours mauvais de vous les donner, et que vous, il vous eût e'ie' presque toujours bon de les suivre.

Nous assistons à la plus grande expérience qui ait été faite au sein d'un peuple. Il n'est pas un pouvoir qui ne soit né d'hier, que la société n'ait vu naître, qu'elle n'ait pétri de ses mains. Il n'est pas une croyance politique, sociale, religieuse, qui puisse prêter des forces à l'état renouvelé. Pas une pierre du vieil édifice n'est restée debout. La France enfin ne se tient ensemble, ne marche, ne vit que de sa propre sagesse.

Il suit de là que l'état est attaqué à peine au milieu de cette liberté immense. Les partis ne se soulèvent point contre un ordre politique qui ne leur fait pas obstacle. Une guerre nouvelle

(479) comrnénce : celle-là est dirigée contre l'ordre social même qui reste à découvert. Aussi la seule question qui leur importait était-ce celle de la pairie, parce qu'elle est à la fois sociale et politique. C'était une digue au torrent.

Maintenant je m'adresse à la raison publique, seule puissance à laquelle il soit donné désormais de renouer le câble , si Dieu permet que des catastrophes effroyables n'attendent pas notre avenir.

Héritiers de la révolution de 1789, nous avons à régir une société où ne se rencontrent aucun des élémens de force, aucune des conditions de stabilité qui étaient propres aux constitutions anciennes, et qui, à l'heure où nous sommes, sont encore les fondemens de l'ordre dans l'Europe entière. Partout, l'immobilisation et l'inégalité tiennent lesintérétsetlesdroits échelonnés par classes, qui se maintiennent, contre nature, dans l'ordre fatal, comme les assises d'une pyramide s'affermissent, en s'élevant, par leur propre poids.

L'égalité est au contraire le principe de la société française, et c'est là sa gloire. Mais régir une famille de trente-deux millions d'homme égaux en droits, mais constituer un tel peuple, régler et contenir par des digues solides cette mer mouvante, c'est là luie tâche que jamais législateurs n'avaient eu à se proposer jusqu'à nos jours.

Aussi, voyez depuis quarante ans le travail immense de notre patrie. Elle s'agite, cherchant partout la stabilité, en poursuivant l'image sous toutes les formes, l'attendant un jour de l'ivresse de la démagogie, le lendemain du repos du pouvoir absolu et des distractions de la victoire, plus lard des promesses de la légitimité, et toujours déçue, toujours retombant sur elle-même de son propre poids, faute d'avoir pu trouver ou reconnaître dans son sein un principe, un élément de repos, garanties nécessaires aux nations, comme des rivages à l'Océan.

Je me trompe: une fois ils lui ont été donnés, mais donnés moins le premier des biens, moins la liberté. C'est par la liberté que nous avons à faire ce que Napoléon fit par le despotisme.

Discernant, avec son regard d'aigle, ce qui devait être ressaisi dans le naufrage du passé, pour donner à ce peuple innombrable un lien commun, une assiette solide, il fit refleurir, toutefois en les outrant, les maximes sans lesquelles il n'y a rien destable chez les hommes; mais les fit refleurir, appropriées à notre sol nouveau. Il mena de front le respect pour les supériorités légitimes avec ce mouvement ascendant qui est l'iionneur et le besoin de notre pays, et qui a fait le souvenir profond que le peuple garde de sa mémoire.

La propriété était le point d'appui de son gouvernement. Elle est à la fois le point d'appui nécessaire des trônes et celui des institutions libres.

jMontesquieu l'a dit : autant que le ciel est éloigné de la terre, autant le véritable esprit d'égalUé l'est-il de l'esprit d'égalité extrême; et ce grand homme fait voir que le dernier n'a jamais meLé les peuples qu'à la tyrannie d'un seul par la tyrannie de tous.

I/égalité véritable est celle que'nous possédons et que l'univers ignore. Il y a égalité entre tous les frères, entre tous les hommes, entre tous les Français. Tous sont, au même titre, et à des conditions égales, les sujets de la loi seule. Là il n'y a point de forts ni de faibles; nul n'est le dépendant obligéd'un autre; nul n'a au dessus de sa tête une hiérarchie qui arrête sa croissance et l'empêche de grandir. Tous peuvent atteindre à tout, et le pouvoir n'a pas la main si forte ni si habile qu'il réussît à frapper impunément la tête du plus inconnu ou du plus indigent d'entre nous.

C'est là la plus noble et la plus belle des conquêtes; c'est là une création immense, et je puis accuser d'ingratitude ceux qui, parlant toujours de conquêtes nouvelles à poursuivre, oublient que la plus difficile et la plus grandede toutes s'achève,

se consacre sous nos yeux, et qu'il faudrait la bien reconnaître, se bien pénétrer des devoirs qu'elle nous impose, avant de passer outre.

Serait-ce que, pourvues de l'égalité, en jouissant à l'ombre des lois , les masses sont deshéritées de la liberté? Non, sans doute. Les droits dont la liberté se compose, ces droits augustes et sacrés sont le patrimoine de tous. Telle est la liberté de conscience ; la liberté du culte ; la liberté individuelle; la liberté de la pensée; la faculté donnée à chacun d'intervenir par la pi-esse, par tous les moyens personnels, sans avoir rien à craindre des hommes, sans rencontrer nul empêchement de la part des lois , dans les affaires de l'Etat. Ces droits dans notre Fiance appartiennent, ce qui ne s'est vu nulle part sous le soleil , aux trente -deux millions d'hommes cjui vivent sous la même loi; M. de Constant avait donc raison de proclamer que le mendiant même a des droits, et non pas seulement, comme il le disait, des droits privés. I! a les di'oils civils de tous les Français; il a les droits politiques.

Ajoutons que la France est le pays de la terre où la propriété est le plus divisée, celui où la classe (jui ne possède pas est relativement la inoins nombreuse; l'un de ceux où celle classe, af^surémcnt trop malheureuse encore et trop bar^

Z»«rd, suivant la juste expression de M. Odilon- Barrot, est le moins accablée sous le joug de la misère; le seul enfin où la loi n'enchaîne point le vice à l'opulence et le talent à la pauvreté, où la propriété ne soitpasimmobiliséedans lesmainsde personne, où personne ne trouve au dessus de soi des obstacles qui arrêtent son essor vers les richesses, non plus que vers la grandeur et la gloire. Sous de telles lois, il n'y a pas de privilège; car il n'est pas de situations si hautes qu'elles ne soient accessibles à tous. Périssable au gré de la fortune dans les mains de chacun, la propriété n'est point la noblesse, ni rien qui y ressemble. Elle est le droit dans toute sa dignité, car les avantages se proportionnent à trois choses que la propriété comprend, et que la raison avoue : les charges, la capacité, les services.

Dans un tel pays, qu'ose-t-on réclamer au nom des masses? La propriété, qu'elles peuvent obtenir par l'ordre et le travail, qu'on aimedonc mieux leur faire conquérir par la force? Ce n'est rien de nouveau: c'est la loi agraire.

Les attaques à la propriété, dont nous sommes les témoins, attestent le facile entraînement des passions mauvaises à se faue une arme des conquêtes légitimes, pour en poursuivre d'iniques et de coupables. Ctst la preuve de la nécessité où

nous sommes de retrouver, au sein de notre égalité féconde, des contre-poids grâce auxquels l'état social reste inébranlable à tous les assauts.

Quand un écrivain illustre jette au milieu de nos discussions saint -simoniennes la prophétie que les générations futures ne croiront pas à un état de société où des banquiers et des marquis possédaient un million de fortune à côté d'hommes qui n'avaient pas de pain , je réponds que ces générations, si elles savent lire encore, posséderont d'admirables écrits tracés de nos jours pour redemander la reconstruction de la grande propriété, du retrait lignager, des substitutions, de tout ce qui s'ensuit. Elles comprendront ainsi que le régime de l'immobilisation avait lui-même des côtés respectables, puisque le génie put s'appliquer à le ressusciter. Et pour ce qui est de la propriété libre , mobile, pouvant s'accroître, si on veut qu'elle puisse se rompre en fragmens infinis, nos neveux la comprendront ou seront, par ces doctrines, retombés dans l'état sauvage. Car la propriété est la pierre angulaire où la civilisation s'appuie. Supprimez-la du milieu des hommes, il n'y a plus travail, plus progrès, plus espoir de lendemain. L'homme n'est plus l'homme : il s'abdique lui-même. N'ayant qu'une force brutale, armée de plus d'instincts, il est l'animal dépravé.

La justice, l'égalité, Dieu même se sont relirés de lui. Il est sans passé comme sans avenir. Au milieu de l'univers vide et désert, il se sent orphelin.

Il ne reste donc plus à demander pour les masses que la puissance. Qui l'osera ? Elles n'accepteraient pas ce funeste présent. Lyon nous a fait voir que quand il leur était échu en châtiment de leur révolte, elles ne savaient demander pour toute amnistie qu'une seule grâce, celle d'élre régies.

Est-ce donc du moins à la classe moyenne que nous livrerons l'empire? Je sais que les hommes d'ordre le crient; ils se rattachent à cette branche dans leur épouvante. Erreur à mes yeux ! Elle n'est point de force à les soutenir. Le flot , en bouillonnant, s'élèverait jusque là sans effort pour les dévorer. Moi, je n'ai point voulu fixer mon champ de bataille sur cette pente rapide. Je plante ma tente où je vois la justice et la vérité. J'ai foi à ces génies tutélaii'es, et je ne crains pas de combattre à leur ombre. Je pourrai être vaincu, écrasé; ils ne le seront pas.

Je dis que la classe moyenne doit participer à la puissance, point l'exercer tout entière dans l'intérêt des masses, dans le sien, dans celui de la liberté.

Dans l'intérêt des masses ! Elle ne sait pas suffisamment pour conduire les nations, un flambeau à

la main, dans la voio du progrès; elle ignore jusqu'à cette économie féconde, qui dépense nn peu pour produire beaucoup et qui fait autour d'elle des miracles. Vous la verriez entraînée à celte parcimonie sordide qui tue les lettres et les arts conuïie un luxe, sape le pouvoir comme un camp ennemi, et attaque ainsi la civilisation même dans ses deux garans.

Dans ses intérêts propres? Obligée qu'elle serait de lutter contre l'aristocratie mécontente et opprimée, elle passerait sous le joug du géant révolutionnaire, comme il lui est arrivé toujours.

Dans l'intérêt de la liberté? Elle n'a point cette indépendance des autres et de soi-même, de ses intérêts et de ses préjugés, de la multitude comme du pouvoir, sans laquelle il n'y a point d'institutions libres. Pour les comprendre et les garder, il fiuit avant tout ces loisirs intelligens et féconds, cette oisiveté des bras, travail de Tâme et de la pensée , contre lesquels des chaires de destruction déclament, mais qui sont en effet si nécessaires à l'ordre représentatif que les sectaires qui veulent faire de tousleshommesdesartisansetdes journaliers, ont la candeur de convenir qu'après avoir supprimé les loisirs de la vie bu maine , ils sn p primeront la méditation et laliberté. Travailler des deux mains, sans relâche, sans fruit, sans liberté,

sans espérances, l'homme de ces gens-là est moins que le coq plumé de l'ancien ; c'est une machine infatigable , une pompe à feu. Ils onl raison ; ce n'est poiîit le noble régime de la liberté.

La classe moyenne a un malheur : placée près des sources de la force, l'intervention de la force ne l'étonné pas; elle la tolère ou la subit sans révolte. Voyez depuis seize mois si elle s'est défendue, si elle a défendu la France du joug de la violence, invisible ou présente, qui a tant de fois jeté son sceptre de plomb dans la balance des destinées publiques. Quel spectacle que cette chanibre des pairs, éclatante en talens, en vertus, en gloire, chère à la France par ses votes consciencieux de tant d'années, et tenue de voter, elle qui a tant de lumières, contre ses lumières, elle qui a de si nobles et si profondes convictions, contre sa conviction ; tenue, je dis tenue, d'incliner sa tête puissante devant une volonté ignare, jalouse, grossière. La classe qui commande un tel sacrifice , une telle humiliation nationale , est incapable de gouverner la France, et ne conservera point l'empire, ou le laissera tomber aux mains d'un commun ennemi, d'un impitoyable vengeur.

Il y a dans la société des intérêts divergens : de là naît la nécessité de pouvoirs d'origine diverse, pour les représenter et les confondre, pour réunir

le droit à la force, la puissance matérielle à la puissance morale, le repos et la grandeur du présent à la sécurité de Tavenir. Où sera en définitive fixée la puissance publique? dans les classes éclairées, libres, propriétaires. Et cela sous peine de mort pour la France, peut-être, et à coup sûr pour la liberté.

On peut, et avec raison, leur enlever tous les privilèges. On peut, et avec injustice, leur contester tous les droits. Un privilège, un droit leur restera, celui d'être les dépositaires de tous les élémens de l'amélioration sociale et politique des nations. La pratique des arts, l'application des découvertes des sciences, l'amour des lettres, la culture enfin de toutes les branches de la civilisation forment le patrimoine de cette partie riche, polie, industrieuse de la société. Ce qu'on jiroscrit sous le nom d'oisiveté est ce travail permanent et généreux de chercher à répandre toutes les vérités utiles, de faire passer la philosophie dans les lois, de fonder des hôpitaux et des écoles, de méditer , de mûrir, de former les grandes entreprises , d'appeler les classes courbées sous le joug de l'indigence , à l'instruction qui les relève, à l'ordre qui les enrichit, à la morale qui les ennoblit et les épure. Quel pouvoir démocratique versera ces biens? Ah! si nous voulons voir le terme de nos misères, gardons-nous d'étendre à la

France moderne les sen timons qu'excita l'aristocratie du flernier siècle! Reconnaisso'ns.que nul pays dans le inonde ne voit autant de sacrifices et d'efforts {3011 r provoquer des progrès au sein du peuple , et les étendre, sans autre. but, sans autre salaire que les satisfactions de la conscience. Et si c'est de la révolution de juillet seulement qu'on a l'esprit préoccupé, qui, depuis quinze années, plaidait, pour le peuple et en son nom, la cause de la légalité, la cause des lois ? Le peuple sait admirablement combattre pour la liberté; mais ce sont les classes éclairées qui la conçoivent, la développent, en font descendre, et les notions, et les bienfaits, au sein des masses; et c'est là encore im de leurs titres au respect des gens de bien.

La monarchie de i83o, non plus que nulle monarchie au monde, ne peut s'affermir qu'à la condition d'être la tète de la société tout entière. Ce fut là son programme ; s'il n'était pas tenu , si elle n'était que la tête d'une démocratie subalterne, elle aurait inévitablement le sort prochain des pouvoirs éphémères qui ont paru au faîte de cette montagne mouvante, et s'y sont abîmés : cela pour deux raisons.

La première, c'est que la démocratie, attisée dans ses passions par le perpétuel orage de la liberté, et ne trouvant à ses volontés qu'un obs-

( 490 ) tacle, le trône constilutîonnel, l'aurait bientôt

englouti.

La seconde, c'est qu'il n'y a pas de gouvernement possible avec l'hostilité flagrante de tout ce qui a la pnissanx^e de l'éducation et l'ascendant des fortunes. Un te! gouvernement n'est possible nulle part, dans cette France spirituelle, généreuse, fière moins qu'ailleurs. Vous croyez que le pouvoir restera dans des régions intermédiaires , séparé déjà de la propriété sans être encore allié à la multitude. Vous verrez que sa pente naturelle sera de se séparer chaque jour davantage de la première , pour s'unir chaque jour davantage à la seconde. La communauté des haines créera celle des efforts, et plus l'abîme s'élargira entre la région naturelle de toutes les influences et l'autorité publique, plus les masses entreront en partage , et enfin en possession de la toute-puissance. Et par là encore on reviendra de démolition en démolition , de désordre en désordre, par une chute inévitable, par l'entraînement d'un poids fatal, celui des intérêts identiques, et partant du nombre, on reviendra, disons-nous, à cet établissement anti-social, le règne de la multitude.

Que seulement l'opinion dominante méconnaisse des intérêts puissans et sacrés, qu'elle

blesse à plaisir et sans fin des senlimens qui ont droit au respect, qu'elle viole des principes augustes qui sont i'àme des sociétés, nous verrons un gouffre s'ouvrir, la patrie se déchirer, le sol chanceler sous nos pas. Alors règne un profond, un universel malaise; tout languit, le commerce et les arts. Les capitaux s'enfouissent, les talens s'éloignent, s'irritent, se corrompent. Le génie national s'exalte, s'enivre, porte dans toutes les voies du désordre, non plus comme des flambeaux , mais comme un brandon, sa flamme inutile. Toute une nation est inquiète et malade, comme à la veille des grandes catastrophes qui ébranlent la terre, qui troublent à la fois la terre, les eaux, le ciel. On cherche les causes de cet état extraordinaire avec effort, et il y a celle-là précisément que l'ordre social tremble sursesfondemens.

Tel est l'état où nous sommes depuis seize mois. Le taire ne servirait de rien. Ce qu'il faut, c'est d'y parer.

La France sait de reste, qu'elle est trop heureuse si elle n'a perdu qu'un cinquième de son capital immense. Chaque citoyen a perdu une partie notable de ses revenus. Et pourtant la révolution de i83o a été la plus prompte, la plus incontestée qui se soit vue dans l'histoire ?

Elle a été assurément aussi l'une des plus cir-

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conspeclcs et des plus clémentes. Cependant nos inléréls secondaires ont- ils seuls souffeit? Non. Si nous y regardions de plus près , nous découvririons que chacun de nous est moins sur de sa propriété qu'il ne l'était avant le tremblement de terre du coup d'état. Chacun de nous est même moins sur de sa tête, bien qu'on n'ait point tué encore; et dans ce sentiment universel de fragilité, se cache la source des misères publiques.

Pourquoi? c'est que la force est apparue, qu'elle a violenté les citoyens à Paris , à Lyon , à Tou« louse, l'état à Grenoble, et partout les grands potivoirs. Elle n'a pas abdiqué. A l'heure où j'écris, elle plane, elle règne au Luxembourg ; c'est la catastrophe de Lyon accomplie cette fois par la classe moyenne. L'ordre est par cela même altéré dans la première de ses garanties. Qui peut se croire certain de ne pas se voir face à face avec la même puissance? Voyez ce qui se passe dans les populations quand on leur apprend que le fléau qui vient du fond de l'Asie ajouter ses misères à toutes nos misères, approche de leurs confins. Personne n'est frappé encore; tous assurément ne le seront pas : et cependant les réflexions sérieuses, les graves apprêts sollicitent tous les esprits. Chacun sent que la mort vient d'acquérir sur lui un droit de plus. Il perd à celte loterie de la vie

quelques-unes des chances sur lesquelles il devait compter.

Voilà l'état d'un peuple où ce ne sont pas les principes qui régnent, où une violence morale pèse sur tousles pouvoirs; toutsemble possible dès-lors. Et ce que je dis de la vie, dites-le de la propriété pour tout ce qui possède; dites-le des fonctions publiques pourtout ce qui n'a de pain qu'en servant l'Etat; dites-le de l'avenir de nos enfans pour tous les pères inquiets de savoir sous quels auspices croîtront ces chères destinées; dites-le de cet air nourricier de la patrie, nécessaire à la vie morale comme à la vie physique de l'homme, et que, sous le vent des révolutions, nul n'est cerlain de respirer jusqu'au bout de sa carrière. C'est le destin de ces grandes crises que, dans deux citoyens qui se rencontrent, il puisse toujouis se trouver un prescripteur et ULi proscrit. Vous vous récriez! Mais ne venez-vous pas de formuler une loi de bannissement, seulement, il est vrai, contre des princes, contre une famille qui est hors la loi, parce cpi'elle a marché mille ans à la tête de noire patrie ? Mais n'avez-vous pas prononcé cet arrêt, convaincus en grand nombre, dans votre âme et conscience, qu'il était inutile, et quelques-uns le proclamant? IS'avez-vous pas accordé ces sévices, que vous saviez superflus, à des exigences passion-

nées? Et vous voulez qiie je dorme en paix ! vous voudriez vous que je ne redoutasse point, si par hasard vous jugiez que sévir contre moi pût être utile à la patrie!

En effet, grâce à notre haute nature, ce n'est pas seulement dans les intérêts positifs que les citoyens peuvent se trouver blessés; il est des affections, des croyances, des opinions, qui sont aussi une propriété, qui sont autant et plus que la vie aux âmes élevées : on ne peut les violenter impunément. Et ce joug, les pouvoirs mêmes le subissent, désordre si grand que l'Etat en est altéré jusques aux fondemens.

A ces conditions, qui peut compter sur la paix du lendemain? et la confiance dans le lendemain est le fondement de tous les efforts heureux des peuples, ainsi que de toutes leurs prospérités. Elle fait les commandes du riche, le labeur fructueux du pauvre, la circulation des capitaux, les miracles du crédit, ceux du génie, ceux des arts; c'est la foi qui tranche les montagnes, et elle en tire des trésors. C'est par là que tout un peuple fait fortune en même temps.

Auspectacîede l'allanguissement général des affaires, les journaux, les discours de la tribune, ceux deM. Mauguin notamment, retentissent de plaintes sur le mauvais vouloir des propriétaires; sur

leur application à s'éloigner des villes et à enfouir leurs capitaux, à laisser le peuple sans travail et sans pain , en haine, dit-on, de la monarchie de i83o. Faudra-t-il donc , comme la convention , décréter pour les riches l'obligation de rentrer dans Paris et de dépenser tout leur revenu sous peine de mort ?

Si la piopriété a cette puissance de compromettre la fortune publique par son inimitié, il faut prendre de deux partis l'un : ou exterminer les riches, ce qui est long, difficile et peu sûr, ou bien les ménager, les ramener à vous, introduire dans vos institutions des élémens de stabilité qui les rassurent contre le déchaînement des passions révolutionnaires, transiger enfin,etàtoutle moins respecter leurs susceptibilités naturelles, éviter de blesser, sans utilité, leurs sentimens inoffensifs, en gardant, par exemple, pour vous la puissance, et leur laissant les souvenirs; en n'insultant pas de gaîté de cœur, par les lois, des princes abattus. On ne peut dire combien , sur cette terre de France , des coups envoyés à l'infortune rencontrent au passage de nobles cœurs. Il n'y a que deux systèmes: celui de Napoléon et celui de Marat; tendre la main à l'aristocratie, ou bien lui couper la tète.

S'il est des esprits timides ou prévenus qui croient la double alternative possible encore, à qui

la faute? Qui démolit encore et toujours? Qui frappe à coups redoublés ce trône populaire, dernier rempart de l'ordre ? Qui agite la torche , en attendant le glaive? Qui soumet les trois pouvoirs de l'état à cette grande lionte publique, à cette grande injure, de voler le mal, ensachant, en disant que c'est le mal? Qui a voulu ce gouvernement nouveau où il n'y a que deux autorités désormais , un trône solitaire et l'électeur à deux cents francs? Où est le miracle si trop d'esprits pensent dès lors qu'il n'y en a qu'une?

Mais croit-on que le règn'e du désordre, tour à tour imminent sur la place publique et inauguré dans les lois, n'ait altéré que les sentimens des hautes classes, que la sécurité générale, que la fortune publique? d'autres intérêts encore sont blessés. Ahl l'amour de la liberté est une passion trop noble pour s'accommoder des atteintes que l'ordre a reçues sans cesse, et de la dernière moins que d'aucune autre. Cette passion généreuse a beaucoup souffert. Elle a été refoulée dans bien des âmes. J'en appelle à mes adversaires les plus décidés: la main sur la conscience, croient-ils qu'elle ait fait des conquêtes depuis seize mois? croientils qu'elle compte un partisan de plus? Personne ne le dira. Les journaux seuls l'ont plus sapée dans la conviction des marchands de Paris, par

( 497 ) exemple, que nous tous, par nos efforts de quinze années, nous n'avions fait pour la rendre chère et respectable à la France. Qui ne voit, chaque jour, des esprits les plus élevés se décourager du gouvernement représentatif et douter enfin de la liberté? Qui n'a entendu murmurer le blasphème de Cassius : Oh ! n'es-tu qu'un vain nom?

C'est que tout a été faussé parmi nous. Notre système représentatif ne représente qu'un intérêt et qu'une classe. Notre liberté de la presse, brandon qui arme toutes les passions subversives, n'éclaire que la vérité des factions, ne fait voir aux masses les faits, les débats, les renommées que sous le jour utile au désordre, et il advient que cette publicité partiale est le mensonge. Enfin notre monarchie constitutionnelle a un roi qui attend la royauté; et notre gouvernement ne gouverne pas : il obéit. Un pouvoir nouveau, la nécessité, règne sur les trois pouvoirs soumis; et c'est au sein des cafés de petites villes que siège cette fatalité nouvelle. Là est concentrée la puissance publique. De tels comices ne sont ombragés ni par le temple de la Concorde, ni par celui de la Liberté, ni par celui de la Victoire.

Cependant , loin de moi de désespérer de mon pays! En traçant le tableau que je présente à mes concitoyens , j'ai voulu appeler de

leurs passions à leur sagesse ; leur faire voir quel torrent nous pousse, et leur signaler l'abîme où le courant nous entraîne. Je demande à ma patrie de méditer sur ce qui a été fait depuis seize mois, de peser tous les principes d'ordre qui ont été méconnus ; et je ne puis croire que la conscience nationale n'en soit tôt au tard frappée, quand je vois dans le nombre de ces principes ce qu'il y a de plus français au monde, le respect dû aux supériorités, filles du mérite, du travail , des services , du génie , les droits de la propriété , ceux des lumières, ceux de la gloire, et par dessus tout ce besoin de rapprochement et d'union entre tous les enfans de la grande famille, qui vit au cœur de quiconque aime et honore la France.

Il y a longues années, vers mes vingt ans, au lendemain des grandes adversités de cette France bienaimée, quand la douleur m'enseigna l'art de dire tout haut ma pensée, quand je défendis contre l'invasion étrangère ou les réactions domestiques nos aigles écrasées, notre gloire méconnue, notre indépendance outragée, je mis mon périlleux ouvrage sous la protection d'une devise des vieux siècles qui m'avait, dès longtemps,

( 499 ) vivement frappé , comme l'exact et touchant résumé de la tâche assignée, dans cette vie, à un homme qui n'avait rien reçu du sort, que le facile mérite de mettre au dessus de tous les biens l'estime des hommes, et au dessus decelui-là sa propre estime. J'ai cru yétre fidèle, en plaidant, pendant le cours entier de la restauration , contre un pouvoir que j'aimais, la cause des seules maximes propres, je crois, à affermir; et je puis le dire aujourd'hui : c'était un devoir douloureux que j'accomplissais. Je l'accomplissais, aupérild'injustices qui m'étaient une affliction de chaque jour. Ce pouvoir est tombé sous le poids des fautes que je redoutais et des résultats que j'avais prédits. Je vois maintenant profaner les dieux de mes jeunes années, la liberté, la publicité, le système représentatif, le règne des lois. Je vois le désordre frappant à toutes les portes , et envahissant la société française par toutes les avenues; je vois un seul homme luttant avec plus de courage que de succès, et élevant sa pure et honorable renommée sur nos ruines, sans réussir à restreindre ce triste piédestal de sa gloire. Les ruines s'accumulent , compensées uniquement par l'ordre matériel et la paix , deux biens que je sais apprécier; car c'est, grâce à eux, que derrière tous nos maux vit encore l'espérance : et

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je crois que l'orclre naît de Tordre. Mais l'ordre iTiatériel n'est pas le seul qui soit nécessaire aux nations : seul il n'a ni sécurité, ni élévation, ni durée; l'avenir, la vie lui manquent. Je le dis. Je dis à mon pays les fautes commises, les grands principes violés, les engagemens méconnus, la roule à prendre, si nous voulons l'ordre, et que nous ayons foi à la liberté. Je déploie la vérité tout entière aux regards d'un parti menaçant et funeste, comme j'ai fait, quinze ans, à ceux d'un autre parti , égaré alors par ses guides. Et maintenant il ne me faut plus d'effort; je suis aguerri à ma devise : Fais ce que nois, advuinne que

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