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CHAPITRE XI

ESPRIT GSSJERAX BZ 2>£S ORGANISATION.

L'esprit qui règne, et va, par sa victoire, régner de plus en plus sur la France est une disposition profondément hostile à la liberté; car elle est à la fois la plus despotique et la plus servile qui se puisse rêver parmi les hommes. C'est la haine de toutes les supériorités. D'où il suit qu'aussi long-temps que le pouvoir par sa nature, par ses élémens, par ses habitudes, par ses maximes, conservera quelqjie penchant à reconnaître et consacrer les supériorités légitimes, il sera combattu , sapé, démoli , avec autant de passion qu'il serait armé de toute la puissance des lois s'il tombait aux mains de ceux qui veulent y voir im niveau de fer en mettant la hache au bout du cordeau.

Ainsi; le pouvoir s'offre-t-il à la classe régnante

comme un instrument? on oublie pour lui la liberté! S'offre-t-il comme un frein , c'est-à-dire comme une supériorité lui-même, la dernière qui subsiste ? à lui toutes les inimitiés et toutes les agressions!

Voyez si jamais entre des jalousies et la liberté l'opinion dominante opte pour la liberté qu'elle invoque sans cesse. Les Bourbons de toutes les branches l'importunent et l'irritent; Bonaparte la transporte ! Cependant qu'ont fait les Bourbons que Bonaparte n'ait fait et dépassé ? Les fusillades du 28 juillet? Et le i3 vendémiaire l Le projet d'arrestation de quarante écrivains ou députés ? Et les fructidorisations , les déportations, les exils en masse! La dissolution de la chambre des députés? Et le 18 brumaire pour commencer, le renversement du tribunat pour poursuivre, la dispersion des législateurs, en 181 3, pour finir! Les ordonnances contre la presse? Et cjuinze ans d'abolition de la presse , de mutisme des tribunes, de conscriptions et d'impôts sans votes, de lois faites ou défaites par décrets, d'arrêts des tribunaux ou des jurys arbitrairement cassés, quinze ans enfin de la plus effroyable dictature qui fut jamais!... Taisonsnous! 3'ai bien peur que nous ne sachions, ni ne puissions, ni ne voulions la liberté!

Nous justifierons-nous par la gloire, les batailles, la poudre, le sang, les gracies, les broderies sur toutes les coutures? Tout à l'heure, nous avions le choix d'une seconde branche de la puissance législative indépendante, mais héréditaire; ou viagère, mais dépendante: qu'avonsnous fait ?

Les catégories créent un moyen patent de corruption et d'asservissement par cette candidature de la pairie à donner aux fils du vivant même des pères; mais elles excluent toutes les illustrations qui ne se seront pas soumises au joug des emplois publics, les Maillé, les Duras, lesPraslin, les Beauvau, les Choiseul , les Chastellux, les Masséna, les Lafeuillade, les Montmorency, qui ne seront pas présidens de tribunaux de commerce ou sous-préfets. Entre la servitude et le nivellement, hésitons-nous? pas un moment.

Dans le même temps que nous livrons à la couronne une branche tout entière de la puissance législative, nous lui contestons la nomination aux grades de l'armée dans les limites si étroites fixées par les lois; et, ce droit nécessaire, nous le transférons aux deux cents chefs de régimens: ce qui est multiplier le népotisme deux cents fois par lui-même, ce qui est détruire la responsabilité, ce qui à ce double titre est illibéral, mais ce qui

abaisse d'une assise l'autorité souveraine; et chacun de nous la veut d'une coudée plus bas que son propre niveau.

Le même jour et à la même heure que nous raccourcissons et faussons dans ses mains l'épée destinée à l'étranger, nous lui reprochons de ne pas appesantir sur nos départemcns le glaive des guerres civiles, et nous nous indignons de voir le ministère de cette royauté désemparée refuser l'arme terrible des lois d'exception.

Malheureuse France qui ne fait que côtoyer les routes qu'elle veut suivre et marche de méprise en méprise! Nous avions vu qu'au lieu de liberté, c'est démocratie; au lieu d'égalité, nivellement. Maintenant, au lieu de pouvoir, c'est ou désordre et licence, ou bien tyrannie.

C'est ainsi que la machine du pouvoir a été démontée pièce à pièce par gens de bonne foi qui croient vouloir la monarchie, et on ne craint pas qu'ils aillent, toute ancre brisée, échouer, sans même s'en apercevoir, sur d'autres plages! La puissance publique a perdu son action matérielle et morale. L'administration est restée de toutes parts démantelée comme une place ouverte : et pourtant elle constitue désormais la force unique qui doit suppléer à toute autie; elle seule lient cnbcmblenotre démocratie morcelée et flottante; elle

nous est un licii et un rcnipait, comme sont, à l'Angleterre , l'aristocratie et l'Océan. Sapée par tout cet ensemble d'innovalions hasa'rclenscs , privée de l'assistance d'une justice qui châtie les artisans de troubles , dépourvue ainsi de presque toute sanction pénale , ravagée à vue d'oeil par les attaques de la presse, désertée par les fonctionnaires mêmes qui s'inclinent devant la puissance du jour, et qui tremblent, pour la plupart, devant un journaliste et un avocat, comme autrefois les baillis devant un haut baron , l'autorité disparaît. La discussion prochaine du budget achèvera de la réduire à néant. On saura quel char on a lancé. Nous avons vu déjà , nous verrons plus que jamais les meilleurs citoyens, dans la préoccupation de repousser le fardeau de toutes les impopularités , s'attacher à attirer à eux la gloire de l'économie, à complaire au troupeau qui entend brouter un budget au hasard, comme un champ infertile qu'on peut dévaster sans dommage; à démolir enfin , car c'est à démolir que tout aboutit. On mettra en coupe réglée les services publics, et il adviendra que, par l'abaissement toujours croissant des salaires, on fixera le pouvoir administratif dans la même région où par l'abaissement du cens on a mis le pouvoir politique. Ce qui en résultera pour l'ordre, pour la liberté, pour l'administration , on peut le prévoir par le reste.

On peut en juger par les résultats clii personnel» que le premier ministère a commis la faute de lancer sur nos départemens. L'administration sera de jourenjourmoinsintelligente, moins digne, moins influente^moins respectée. L'ordre sera moinsbiea défendu; la liberté moins bien servie, moins bien comprise; et le pays sera tyrannisé peut-être, mais non pas gouverné.

Tels seraient les moindres résultats. Il y en aurait de plus graves, la dissolution complète de notre état social et politique, les discordes croissantes, la fin de tout respect , l'effacement de toute monarchie. Il est des gens qui consentent à la monarchie, mais la veulent, qu'on me passe le mot, en bonnet rond. Hé bien ! il faut leur apprendre qu'elle n'est pas plus possible ainsi qu'en bonnet carré; qu'elle n'est pas possible, précisément parce qu'elle leur plairait, qu'ils se sentiraient à l'aise auprès d'elle, qu'ils compteraient être avec elle bras dessusbras dessous , et que l'essentiel n'est pas qu'elle leur plaise , mais qu'elle leur impose. Otez-lui le respect, et elle n'est pas.

Il faut leur apprendre que rétribuer dignement les services, c'est le moyen d'en avoir d'utiles, de bons, d'honorables, d'économiques sous dix rapports. J'admirerais fort qu'Ëpaminondas fit à Tlièbes, pour vivre, ce que nous savons, si je ne savais aussi que Thèbes périt le lendemain.

Il faut leur apprendre que le culte extérieur est nécessaire aux hommes, que les dignités, ])Our justifier ce nom, ont besoin de paraître aux yeux. La Convention le savait bien : elle ne se contenta pas de tous ses titres au respect, de ses vertus d'alors, de son patriotisme, de ses proscriptions, de ses régicides; elle ne s'en trouva point assez rehaussée : elle s'écrasa de broderies : pour porter une double couronne, elle sembla vouloir égaler à ses crimes ses panaches.

Il faut leur apprendre que la France est le pays de la terre le plus administré, le mieux administré, et au meilleur marché. Il faut oser leur dire cette grande vérité, que l'impôt, bien employé, est aux peuples ce qu'est aux laboureurs le grain retiré de sa consommation ou de ses ventes, pour le jeter à la terre, où il lèvera en rendant trente pour un ; cpie c'est un fonds commun qui dormirait et qui travaille , qui serait improductif, et qui est fécond , qui porte et reporte la vie du centre aux extrémités. Ce centime que vous laisseriez oisif et perdu dans les chaumières , y rentre , multiplié par des commandes, des dépenses, des créations, des moyens d'instruction et de travail. Il n'est que la cote du riche qui eût produit dans ses mains, à toutes les heures du jour; car il n'est que lui qui sache les bonnes dépenses et les bonnes éco-

nomies. Lui seul épargne sans thésauriser; lui seul fait (le ses capitaux d'infatigables journaliers, toujours à Toeuvre, et donnant toujours du profit.

Il faut leur apprendre que les classes inférieures, queje voudrais voir cependant affranchies des charges les plus onéreuses entre celles qui pèsent sur elles, notaninieiit l'impôt du sel, sont vingt fois moins grevées cjue dans l'ancien régime; que le biulgetde la France est moins lourd qu'autrefois ; que si M. de Mosbourg a dit le contraire, ignore-t-il que le budget de 1784 était de six cents millions et plus, sans comprendre les dépenses du clergé, les dépenses de la justice, les dépenses civiles et militaires suppléées alors par les provinces, nos dépenses départementales d'aujourd'hui, notre dette immense, les pensions légales de -iiotre grand livre et les cent trente-cinq millions de frais de perception? Il sait que la France, qui portait ce fardeau, comptait huit millions d'habitans de moins. Il sait que le faix pesait inégalement sur les classes diverses, et que les moins riches portaient eu outre le joug des dunes et corvées; il sait enfin que, quand il a trouvé que la gabelle était à peu près semblable à notre impôt du sel, une seule de nos provinces comptait à la fois dix mille malheureux frappés d'emprisonnement ou de galère pour violation de

celte affreuse loi : il ne devait pas oublier une telle addilion d'impôts.

11 faut leur apprendre que des déclamations mensongères, des promesses impossibles, en fait d'impôts, sont le plus lâche et le plus coupable des complots contre la chose publique, la plus basse des cruautés envers le jKîuple qu'on abuse. Fox ne croyait pas pouvoir porter plus haut la louange deses collègues qu'en s'écriant qu'on leur devait celte justice, qu'ils n'avaient jamais cherché à se rendre populaires en flattant le peuple de la promesse d'un allégement impraticable des dépenses publiques.

Par dessus tout, il faut apprendre à tous que la liberté n'est pas le premier besoin des peuples, qu'elle n'est que le second. Le premier, c'est le pouvoir, ce gardien antique de la société, ce protecteur éternel de la civilisation, dont la liberté vient seulement guider et régler les pas, quand il a enfanté assez de progrès pour qu'elle puisse éclore à ses côtés et lui rendre appui pour appui.

]\Iais en même temps legouvernementdoit s'apj)rcndre à lui-même que le pouvoir a besoin , pour être traité en gardien sccourable, de demander des forces à C(;tte région éclairée , laborieuse, savante, qui voit en lui un guide, un champion, un défenseur et non un ennemi. Là est le secret des gou-

vernemens libres ; cette loi méconnue, la sève, la vie leur manque, ils meurent clans les convulsions.

L'erreurseraitimmense de croire que !a royauté, par exemple, pût transiger avec cet esprit démocratique, tellement étroit et exclusif, qu'il ne peut passer de l'instinct à l'action sans être révolutionnaire. En vain promettrait-il des conditions propices, en vain multiplierait-il des sermens d'allégeance; s'il ne mentait pas au trône, il se mentirait à lui-même. Au premier mécompte, au premier choc, le monstre, tout à coup emporté, l'engloutirait. La mission de la royauté est précisément de lui marquer les bornes qu'il ne doit jamais franchir; c'est la digue opposée à la tempête et qui ne peut pactiser avec la tempête ; elle la contient ou en est brisée.

La royauté, puissance morale dont la vertu est précisément dans cette haute et noble condition , ne peut méconnaître l'importance des garanties morales. Ce sont à ses yeux des soutiens aussi solides que les intérêts , ou plutôt ce sont , des intérêts, les premiers de tous. Car ceux-là ont pour champ l'âme humaine et pour loi la création, pour juge son auteur. Elle sait donc que pas un grand principe, pas un sentiment légitime n'est renversé, sans que le désordre tout entier ne puisse passer par cette brèche, et laisser voir,

derrière la plus simple des concessions on apparence, l'anarchie; derrière le plus rapide des torts, les châtimens, les vindictes, les révolutions. Oi", quel principe est debout?

La royauté, tête du grand corps de la pairie, sait que cette patrie infortunée, si long-temps battue des orages, ne peut trouver de repos et de grandeur, de bien-être et de liberté qu'à l'ombre d'une transaction qui concilie et tous les intérêts légitimes et tous les principes vrais, qui rapproche les deux sociétés, les deux Frances, les deux mondes, et sous la loi d'un pacte digne et prospère pour tous les membres de la même famille, les entraîne tous, comme les enfans d'une même mère, vers un même avenir.

Or, ce pacte, que devient-il? L'ascendant d'une révolution nous a emportés loin de ces maximes. La royauté ne s'est pas rendu un compte exact de sa mission parmi nous; elle n'a pas senti assez que son titre, c'était de s'appeler la nécessité, et que dès lors elle devait ne pas craindre, dès le premier jour,de mettre le marché à lamain à la révolution, dans ses exigences croissantes, et de lui faire laloi, dans les limites du pacte fondamental , au lieu de la subir.

J^otre misère a été que, si on a congédié çà et là les hommes,c'étaitenprenantçàetlàles doctrines.

Ce qui est résiihé de cet alliage, le voici: La part faite à l'ordre nous a donné la paix, l'ordre niatéricl , enfin tout ce qu'il y a d'espérances d'un avenir meilleur.

La part faite aux doctrines révolutionnaires a produit un effet teriible. C'est que les factions sont déplacées, elles sont descendues de plusieurs échelons; elles ont passé de l'état politique à l'état social. C'est la société qu'elles se sentent en mesure d'ébranler sur ses fonderaens, de renverser peut-être. La cause de ce péril immense est bien simple: toutes nos institutions portent à faux. On ne les a pas livrées aux prolétaires, ce qui fait que l'ordre social se tient debout encore; mais on les a assises sur la quasi-propriété, et de là vient que tout chancelle.

Si tout chancelle, j'ai eu raison de dire que les promesses de juillet n'étaient pas tenues. Nous avons vu que la révolution de i83oa été faite à cette fm unique, d'avoir le repos dans la liberté. De ces deux biens, l'un est corrompu, l'autre manc^ue: et comment ne manquerait il pas, quand le parti révolutionnaire est toujours prêt à saisir le pouvoir ou à le renverser, quand une révolution nouvelle et plus terrible s'accomplit dans' les entrailles du pays ; quand, à défaut de celte anarchie universelle, que M. le ministre des affaires

( 477 ) conteste avec raison, règne une anarchie d'esprit, d'cune, de croyances, la plus elTrayante qui se soit vue depuis la chute du monde romain?

J'ai élabh , en commençant, que l'œuvre surhumaine de la révolution de i85o n'était pas le renversement du principe monarchique. On doit voir maintenant ma pensée. L'œuvre surhumaine, c'est la mise à néant d'un autre principe, l'axe, le pivot, la charpente de l'ordre social. Le premier est une convention; le second une réalité, la plus grande de toutes. Amendé selon les temps, mais toujours propice aux intérêts de la civilisation et de la liberté à moins d'èlre faussé par la fortune, il doit se montrer parmi nous associé à cette égalité civile, qu'on m'a vu défendre pendant quinze ans avec constance, comme la plus belle de nos conquêtes et de nos gloires. Le principe conservateur, que je défends à son tour, les hommes et les lois peuvent le restreindre ou l'étendre; mais le détruire et rester policés, rester libres, non! Dieu seul peut refaire la nature humaine; et jusqu'à ce que sa main l'ait repétrie, une société de sable ne pourra subsister, comme à Constantinople, que sous l'abri, sous le faix du despolisnie. Autrement, tout lui serait ouragan!

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