‹ Seize moisChapitre 6 sur 46 · I.A LIBERTE · texte numérisé non relu

I.A LIBERTE

Pensée de cet ouvrage.

Quel que soit le prix, tle coUe noble liberté , il faut le payer aux dieux.

M.o^TESqviEV. Dialogue d'Eiicrale,

Il est des hommes qui aiment la liberté de passion ; je suis de ces hommes.

Il est des hommes qui sous tous les régimes la

défendront envers et contre tous ; je suis encore de ces hommes.

Mais il en est qui commettept une perpétuelle méprise , qui parlent de la liberté , croient l'aimer, croientla vouloir, et c'est avec la démocratie qu'ils la confondent. Comme firent nos pères depuis le jeu de Paume jusqu'au 9 thermidor, ils disent fort sincèrement , toutes les fois que le pouvoir se fixe à un degré plus bas de l'échelle sociale , que la liberté est en progrès, qu'elle s'étend et s'affermit : je n'ai pas cette façon de voir.

Ceux-là pensent aussi que la liberté est le régime le plus facile à conquérir, qu'il suffit de descendre dans la rue, de mettre en déroute la force publique et de crier: Fwe la liberté] Ils sont tout prêts à prendre la liberté pour une émeute. JMoi, qui la révère , j'en ai une tout autre idée.

Ils imaginent encore qu'elle est non moins aisée à conserver; qu'il suffit, pour rester libres, de le vouloir; que, s'il y alutte , tout consiste à être les plus forts; qu'en ayant pour soi le nombre, on possède la liberté la plus solide de la terre.Ce sont, à mon sens, autant d'hérésies fatales.

A leurs yeux, renverser de fond en comble les vieilles institutions de la patrie, tenir à fleur de terre tous les pouvoirs anciens ou nouveaux , saper principalement les puissances morales, avoir

en dédain tous les souvenirs et toutes les croyances, niveler tous les rangs, encourager dans le citoyen la désobéissance au magistrat, dans le soldat le mépris du capitaine, dans l'avocat l'insulte au juge, dans le pauvre la haine du riche , dans le fils la dérision des opinions et des volontés du père, dans les masses la jalousie contre les supériorités, la colère contre les illustrations, extirper enfin du cœur des peuples tout sentiment de respect , énerver dans leur sein toute notion de devoir, proscrire de leurs pensées comme de leurs lois le nom du législateur souverain de la race humaine, c'est, dit-on, travailler pour la liberté. Mes doutes à ce sujet sont grands, et une autorité imposante les appuie. La Convention pensait comme moi. Elle ne se contenta point de donner par décret à l'homme une âme immortelle et à l'univers un être suprême ; elle comprit dnns la dédicace de ses fêles la Vieillesse , les Ancêtres , la Gloire , aussi bien que la Raison et la Vertu. Il n'y avait qu'un malheur; c'est qu'elle n'avait plus le droit de consacrer de semblables hommages à Dieu, aux ancêtres, à la vieillesse , au passé de la patrie. C'était le parricide élevant ini autel, de ses mains sanglantes, à la mémoire de son père.

Dans l'histoire, il fait beau voir les Romains, quand ils veulent changer les lois qu'ils ont héri-

tées de leurs aïeux , et qui ont assuré leur liberté comme leur grandeur, appareiller patiemment une flotte, pour envoyer , en cours de découvertes dans la Grèce, d'illustres citoyens chargés de consulter les dieux, de presser les oracles, de recueillir, comme les oracles de la sagesse antique, les institutions de Solon ou de Lycurgue, et les leçons d'un plus grand maître encore, celles du Temps. De nos jours, on ne re- .garde pas de si près à reprendre aux fondemens la constitution de tout un peuple. On commence par décréter l'abolition des établissemens qui importunent , sauf à voir ensuite ce qui devra être assis sur les déblais. Uinstinct de la foule est le seul génie que l'on reconnaisse pour guide , le seul oracle que Ton consulte; et il s'agit de constituer la liberté d'un empire populeux et vaste deux cents fois comme la république de Sparte ou d'Athènes ! Je ne puis penser que des lois ainsi faites soient destinées à durer autant que celles qui fleurirent à l'ombre du Capitole et même du Parthénon.

J'ai toujours cru que les gouvernemens libres étaient les plus compliqués de tous, les plus difficiles à instituer, ceux quidevaient réunir le plus de conditions pour s'établir, le plus de ressorts pour se mouvoir, le plus de garanties pour s'affermir.

Ces conditions, ces ressorts, ces garanties, je les exposerai dans le cours de cet ouvrage, tels que je les conçois , et que je les conçus toujours.

Ce grand et saint nom de liberté comprend deux choses entièrement différentes que l'on confond sans cesse, des droits et des pouvoirs. Les pouvoirs sont des garanties instituées pour la défense et le maintien des droits. Ceux-ci appartiennent au citoyen ; ils constituent la liberté privée. Les pouvoirs, préposés à leur garde, constituent la liberté publique. Ainsi la liberté individuelle , la liberté civile sont des droits. L'élection au contraire est un pouvoir , puisque c'est la participation à la puissance législative par l'unique moyen qu'ait un grand peuple de l'exercer, parla représentation. Un citoyen est libre quand il jouit des immunités de la loi. Une nation est libre quand elle participe au pouvoir souverain par des corps qui sont les gardiens de toutes les immunités légales. Dans la monarchie prussienne, les sujets ont des franchises étendues; mais elles sont garanties par les institutions moins que par les mœurs ; elles n'ont |)as pour sauvegarde l'intervention du pays dans la conduite des affaires publiques. Là, les citoyens sont libres, et la nation ne Test pas. Dans la monarcbie anglaise , l'aristocratie gouverne par les deux chambres: elle gouverne pour

mettre à l'abri des eiiipiètemens de la couronne les droits de tous. Là , les deux libertés fleurissent.

Or , la perfection de Tordre social est lorsque les libertés privées sont à titre égal le patrimoine de tous les citoyens. Cette situation est, Dieu merci, celle de la France.

La perfection de l'ordre politique veut que les pouvoirs qui constituent la liberté publique soient attribués aux classes élevées. Ils doivent s'appuyer tous à la propriété comme au roc qui brave les tempêtes.

Encore l'état chancelle-t-il, s'il n'en est qui soient permanens, pour être plus sûrement conservateurs ; et ceux-là s'appuient à l'illustration comme à une garantie de plus haute nature, comme à la plus noble et la plus inviolable des propriétés.

Plus la société française est démocratique par ses moeurs et par ses lois , plus il faut lui demander que son gouvernement ne le soit pas, pour résister à ce flux et reflux de trente-deux millions d'hommes égaux et libres. Le temps des vieillesaristocraties, des aristocraties immobilisées et exclusives, est passé. Notre état social n'en peut admettre que de mobiles ; notre état polit ique , que d'accessi blés à tous. Mais tous peuvent parvenir à l'illustration ; car les chemins qui y mènent sont ou-

verts. Tous peuvent parvenir à la propriété; car la propriété est à une enchère éternelle, où l'ordre et le talent sont toujours assurés du succès. Dans un tel état social , est-ce crime de demander que le pouvoir ne soit dévolu qu'à ceux qui ont usé du droit universel et sont parvenus à la gloire ou à la propriété, à ceux qui se sont placés à la tête de l'échelle relative de la commune, du département, de l'état tout entier ? Non , ce n'est pas crime; car l'œil sur l'histoire du monde, je suis bien sûr qu'il n'y a de liberté qu'à ce prix.

Dieu a voulu que les sociétés et les nations marchassent comme les simples hommes : que ce fût la tête qui menât tout. Alors, seulement, c'est la puissance intelligente, ce sont les forces morales qui dominent, et la plus morale, la plus intelligente des combinaisons politiques, c'est la liberté.

Ensuite, quand vous l'aurez assise sur ses véritables fondemens, vous en confierez le dépôt à la monarchie, ou à la république, peu m'importera. Deux consuls peuvent faire d'un peuple le maître du monde : je le sais.

Dix archontes , un doge, un landamman , peuvent abriter sous leur toge l'ordre et les lois. Nous le voyons depuis trois mille ans dans Thistoire.

La seule chose qui ne se soit pas vue sous le soleil, c'est un peuple mené par en bas cl bien

conduit; mené par en bas, et libre! ce serait une pyramide renversée sur le faîte. Il n'est pas de miracles qui puissent la tenir debout.

La république n'est si mal famée parmi nous , que parce que le parti qui la professe n'a point d'autre manière de la comprendre que démocratique; d'où il suit, que ceux qui la redoutent, la ■voient toujours coiffée du bonnetrouge, les bras nus, démagogique enfin, et par conséquent abominable, absurde, impossible. Ils ont raison, dèsjors. La démocratie, sans des contre-poids puissans, arrive de toute nécessité à l'anarchie populaire. Elle n'a qu'un moyen d'échapper à cette destinée , c'est le despotisme; et delà vient qu'elle finit toujours par aller, îasse et sanglante, se reposer à son ombre.

Aussi la monarchie constitutionnelle vaut-elle plus que la république la mieux ordonnée: elle donne un arbitre aux diverses classes; elle oppose un contre-poids aux forces diverses. Le prince, qui tient en main la balance , équilibre par son propre poids les bassins. D'un autre côté, il ne peut rien entreprendre contre la liberté ; ou bien si , dans un moment de colère, d'emportement, de délire, il le tente jamais, toules les forces se retirent de lui, et, dans*cet impuissant effort, il tombe. Ceci ne nous ramène que trop à notre France.

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