LES GRANDES JOURNÉES
Quo lenditis ultra ?
Si cives, hue usque iicet
Ignornh/ue datas homini, ne serviat , enses.
Lucain.
Le dimanche z5 juillet, le soleil se coucha pur et radieux sur une monarchie florissante et victorieuse, sur un peuple heureux et libre, qui vaquait èn paix à ses fêtes. Le lundi 26, il se leva, toujours éclatant et pur, sur un peuple, peu d’heures après, inquiet, morne, pressé tout entier dans les rues comme dans une même attente , les boutiques closes comme dans les jours de calamité publique.
On n’entendait que ces mots : la charte est renversée La monarchie n’était déjà plus !
Le lendemain, 27, à la pointe du jour, des officiers de police et des soldats se présentent à la porte d’imprimeries qui étaient fermées. On ordonne d’ouvrir de par la loi. Mais il n’y a plus de lois , et les portes restent fermées. Les magistrats appellent un homme du métier pour ouvrir. On le somme d’ouvrir, au nom du roi; et, à Paris, à Lyon , au Havre, à Bordeaux, dans toute la France, il ne se trouve pas un artisan, pas un apprenti qui obéisse! En dehors de la charte, il n’y a point de roi.
L’autorité recourt aux tribunaux. Les tribunaux la repoussent. II n’y a plus de justice.
Reste la force. On ébranle des bataillons ; on les pousse sur ces masses de peuple désarmées, immobiles, silencieuses; on commande de faire feu. Des officiers brisent leur épée ; d’autres croisent les bras et attendent que la mort vienne, n’importe d’où, affranchir leur conscience bourrelée. Les soldats hésitent. Il n’y a plus d’armée.
Et, si deux ou trois régiraens plient, l’âme navrée , sous la loi militaire , la population à son tour, court aux armes, et tout devient arme dans sa main terrible. Elle livre une bataille à chaque
coin de rue, s’embusque derrière chaque borne, combat enfin et meurt à ces seuls cris : Vive la ligne ! car la ligne, c’est-à-dire Formée, n’a pas consenti à tirer sur ses concitoyens qui ont de leur côté les lois; Vive la charte ! cette charte que les Bourbôns ont écrite, et qui est la restauration même.
A ces nouvelles, le mercredi 28, le roi de France absent déclare sa capitale en état de siège. Il faudrait y mettre toutes les villes de son royaume, car toutes se sont émues. Les gardes nationales se sont partout levées; partout l’autorité s’est abdiquée elle-même et a résigné ses pouvoirs aux mains de la cité armée, comme si on ne reconnaissait plus pour loi que ce statut de ia première restauration , qui remettait aux gardes nationales le dépôt de la charte et sa défense, tin seul préfet dans tout le royaume voudra tenir bon pour l'autorité royale emportée hors de sa base, et il restera seul dans la ville du 12 mars. Du Rhin aux Pyrénées, dans cette France si divisée longtemps , il ne se rencontre pas un Français qui prenne fait et causé pour les ordonnances subversives. Personne n’â suivi le roi au delà de la barrière sacrée. Partout, il se fait une convention , entre l’autorité qui tombe et la cité qui se levé , de se remettrè du soin de conclure ce grand
débat, à la décision qu’apportera la malle-poste de Paris.
A Paris , la garde nationale , depuis trois ans condamnée , a reparu vêtue de son uniforme , armée , résolue à repousser la force par la force. Paris est une place de guerre. En arrivant aux barrières, vous êtes surpris de les voir munies de palissades, de chevaux défrisés, comme des camps retranchés que l’art militaire aurait fortifiés de longue main; plus surpris au dedans de ne trouver aucune trace d’autorité, de police, de gendarmerie, de gouvernement. Tout a disparu. Il ne reste que des soldatsde la ligne qui rient en voyant tomber les insignes de l’autorité royale, des grenadiers de la garde qui meurent pour le serment militaire, et puis tout un peuple qui défend ses lois.
Tout un peuple; car le même sentiment rassemble et les rangs et les âges divers. L’artisan , le bourgeois , l’étudiant n’ont qu’un cœur et qu’une âme. Le citoyen qui rencontre un citoyen n’a pas l’inquiétude d’y trouver un ennemi : l’ennemi , c’est la mousqueterie qui retentit de toutes parts, c’est le canon qui gronde sur cette cité infortunée. Chaque rue est une citadelle. Elles sont dépavées, garnies de palissades épaisses, défendues par une pluie de pierres, de meubles, de balles, qui tombent des fenêtres et des toits. Bientôt le
peuple ne se défend plus ; il attaque. A défaut d’armes, on saisit ces gothiques armures çqo-» servées comme curiosités historiques dans nos musées, et qui servent une fois encore, mais se retournent contre la dernière réminiscence des anciens jours ; à défaut de gibernes, les femmes portent de la poudre, les enfans marchent à la tète des colonnes : c’est un enfant qui casse la jambe d’un coup de pistolet au brave duc de Fimarcon ; un autre renouvelle sur nos ponts le prodige d’Arcole; un autre demain emportera le Louvre. Dès aujourd’hui , à cette armée il ne manque que des chefs. En voilà : des jeunes gens , qui ont sur la tête le chapeau militaire et an collet de leur habit une fleur de lis d’or, se distinguent de la foule par leur uniforme ainsi que par leur courage. On assure aussi qu’ils s’en distinguent par leur science. C’est assez pour le peuple. Il reconnaît ces titres au commandement, quand tous les autres se sont perdus dans cette soudaine éclipse de toutes les autorités et de tous les droits. On les suit donc, ou plutôt on les porte, on les entraîne à la victoire. Car au fait , c’est ainsi qu’obéissent les nations. Devant des généraux de vingt ans, tombent les casernes, les palais, le Louvre enfin. Le Louvre! sur ce champ de bataille connu, les Suisses meu-
rent comme au 10 août; mais moins bien , dit-on, qu’au io août, car ils ne défendent point les lois.
A Saint-Cloud, on ignorait tout encore; on croyait encore régner, quand tout à coup un enfant, le premier, s’étonne, une jeune femme crie, un vieillard tressaille: ils voient au loin, sur le pavillon dcsTuileries, flotter un drapeau qui n’était pas celui du Béarnais et de ses descendans. Ce drapeau était sorti de terre , pour ainsi dire de lui-même, sous les pas de Français aux prises. Il en fallait un. On avait pris ici le noir, ailleurs le rouge, et quelques jeunes gens s’étaient avisés de celui-là, parce qu’ils avaient ouï dire à leurs pères qu’il avait l’habitude d’entraîner la victoire.
Mais d’intervenir dans la décision des destinées publiques, de faire ou défaire une monarchie, de mettre la main sur le gouvernail pour le tenir lui-même ou le briser, ces pensées ne vinrent pas au peuple, qui ne se croyait qu’une mission, celle de prêter sa force aux lois opprimées. Il pose des sentinelles sous les portraits du roi qui donna la charte et la respecta; il trace le nom conservateurde la charte sur le monument qui attend la statue -de Louis XVI; et, de même qu’il a suivi dans le combat les plus vaillansetles plus habiles, H cherche dans la victoire les plus autorisés pour abdiquer dans leurs mains. Il renverse avec res-
pect les barricades devant le député, devant le pair du royaume, ces princes de la charte, qui courent à leurs palais pour saisir les rênes de l’état. Et si, parmi les membres de la chambre héréditaire, la foule en reconnaît quelqu’un illustre par le génie, illustre par les monumens que sa piété féconde éleva à la religion de ses pères, par son culte pour le passé de la patrie, par sa haine du régime impérial , par son dévouement de toute la vie au sang des rois et à la doctrine de la légitimité, par ses combats des dernières années en faveur de la charte constitutionnelle, aussitôt le peuple l’emporte dans ses bras.
Voilà la politique du peuple; voici sa religion. Avant de retourner à ses foyers, il a un dernier devoir à remplir. Il recueille les morts de ces trois grands jours, où la mort a régné sur tous, comme auparavant régnaient les lois; il creuse au pied du Louvre une fosse profonde, va à l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois, demande un prêtre, réclame de lui les bénédictions de l’Église pour tous ces citoyens, ces soldats, ces chrétiens que l’éternel sommeil a surpris au milieu de ce réveil de tout un peuple. L’homme de Dieu revêt ses ornemens : on l’entoure, on le presse, on le suit avec respect sur le bord du sépulcre , et le peuple, le sabre ou la pique à la main, incline
là tête sous le crucifix, et finit par une prière à Dieu cette bataille qu’il a commencée en invoquant les lois.
Certes , de quelque point de vue qu’on juge les événemens qui suivirent, personne ne peut méconnaître dans cette émotion universelle de la .grande semaine, grande, a dit M. deChateaubriant, par la justice de la cause comme par l'héroïsme , l’un des plus beaux spectacles et des enseignemens les plus instructifs qui se soient jamais offerts dans l’histoire des hommes. Au jour où de coupables conseils, après seize ans, répudient le pacte émané du trône , renversent les lois, jettent une nation ■généreuse dans l’alternative de tout subir ou bien de tout risquer , tentent enfin ce que l’illustre pair a si durément appelé une terreur de château organisée par des , ce jour- là tous les liens
semblent brisés en même temps d’un bout de la monarchie à l’autre; la vie est suspendue dans ce grand corps.
Tout reposait sur la foi d’une loi et d’un serment. Le serment s’efface, la loi tombe: la nation se lève. Ces cent mille hommes qui ne sont pas électeurs , ces cent mille autres qui ne savent pas lire peut-être, se lèvent comme une immense armée pour la querelle de la liberté des élections et de la liberté de la presse, parce qu’ils ont tous des
intérêts et des droits dont ils savent que ces libertés sont les remparts.
Et ce n’cst point Paris seul: l’ébranlement est universel; toute la campagne environnante est eu armes , toutes les villes envoient des renforts. Le magnifique régiment des hussards de la garde, qui arrive de Provins deux jours après, poursuivi , traqué dans les plaines par la population entière, ne trouve pas un village dont il ne fallut faire le siège pour y entrer. Le roi, dans sa fatale demeure de Saint-Cloud , entend derrière lui Versailles rejeter violemment la monarchie absolue en même temps que Pdris; et, à cent lieues de là, la fille des rois, qui a uni en vain sa voix à celle de la France , pour arrêter aux mains du prince la foudre destinée à se replier si vite sur lui, l’auguste Marie-Thérèse a vu, dès les premiers momens , le sol trembler sous ses pas , comme à Saint- Cloud sous ceux du monarque qui a porté ce grand coup.
Ensuite , il se trouve que la multitude victorieuse sait respecter les lois, comme elle a su, désarmée , combattre et vaincre pour les défendre. L’histoire dira que Paris ne Tut jamais plus calme que dans ces terribles jours,, où des hommes qui n’ont ni habits, ni pain , avaient seuls des
armes; jamais l’ordre ne fut mieux compris et mieux respecté.
L’esprit constitutionnel fit ces miracles. C’est contre lui , par une méprise funeste, autant que contre l’esprit révolutionnaire, que la bataille des ordonnances illégitimes avait été livrée. C’est lui qui a soutenu l'assaut et qui a vaincu , lui seul. Et la preuve, c’est le cri unique de vive la charte! sous lequel les citoyens marchaient au combat; la preuve, c’est le respect que le peuple a fait voir pour toutes les propriétés , toutes les existences, tous les droits, tous les pouvoirs, quand lui seul avait la force; la preuve, c’est qu’il a déposé ses armes victorieuses, dès qu’une autorité régulière s’est offerte pour prendre en main, à sa place, la garde et la défense des lois. Ce peuple, admirable quand on ne le déprave pas avec effort, sous prétexte de le servir, comme font les précepteurs de princes, qui corrompent leurs pupilles pour les dominer; ce peuple s’est montré, dans ces terribles jours, plus digne de la liberté véritable et plus jaloux d’elle que la plupart de ses guides. Veut-on
Des dieu* que nous servons savoir la différence ?
Quinze années de monarchie constitutionnelle
ont fait la semaine de juillet; six mois de doctrines révolutionnaires feront la semaine de février.
Et ce n’est point seulement la semaine militante de juillet qui a fait voir ces prodiges de la raison publique. La révolution que la semaine suivante va accomplir, se fait, se consomme sans que le peuple en ait pris l’initiative. 11 n’a pas fait un pas en dehors de la charte pour laquelle il a donné sa vie. Il n’a pas exprimé un sentiment ni un vœu contraires à cette charte qu’il avait reconquise. Ceux qui prétendent parler en son nom, avoir mission de lui, s’autoriser de ses exploits pour violenter nos destinées, mentent à l’histoire que nous avons vue vivante au milieu de nous.
Et , d’un autre côté, c’est une illusion déplorable de chercher à des événemens immenses de mesquines explications. On fait, par exemple, d’une révolution , une affaire de stratégie. Combattre avec plus de dévouement que l’ont fait les régimens qui ont combattu ? hélas! ils ont eu tout celui que pouvaient avoir des cœurs français. Mais, dit-on, il fallait abandonner les rues palissadées, ne pas y enfouir et y perdre des bataillons, quitter Paris et l’assiéger! Oui, commencer un coup d’état par une fuite! entrer dans la monarchie absolue , en se proclamant chassés de la
capitale! préluder à une guerre civile parla perte de Paris! Quel général, grand dieu! aurait pu prendre une aussi redoutable initiative? D’ailleurs, la fortune l’a fait. Cette situation, on l’a eue : on l’a eue, le jeudi 29 juillet; qu’a-t-elle pro- . duit ? On l’aurait eue le 28 ; qu’eût-elle produit de plus?
Un homme d’esprit qui , dans ses narrations historiques, a surpris les gens de l’art par sa stratégie, et qui en fait à la tribune de meilleure encore, s’étonne qu’on n’ait pas profité des buttes Montmartre Quoi! bombarder! détruire! brû-
ler Paris ! Par le bras de qui? Il n’y avait là que des Français! Il était tout simple qu’on 11’y songeât point. L’étranger n’y eût pas songé.
Non ! le chef malhenreux de cette malheureuse armée ne pouvait pas plus combattre autrement •qu’il ne pouvait s’abstenir de combattre. Pour refriser au roi son épée le 27 , il aurait fallu l’avoir brisée le 26. C’était, je crois, le devoir de tous, qu’on fût surtout ami du trône ou bien surtout -ami des lois. Mais personne ne l’a fait; et le trône, qu’on n’a pas abandonné au jour de ses fautes, 011 ne l’abandonne pas à l'heure de ses périls.
D’autres supposent une conspiration éclatant à point nommé sous un trône qui comptait seize ans de durée et tenait le gouvernement, le trésor,
l’armée; conspiration si grande quelle l’était plus qu’une monarchie, et dont pourtant, dans une année, M. Mangin n’avait pas découvert les fils ! Une seule réflexion détruit tout. Voyez si le peuple a eu des chefs? Voyez si un seul des généraux du mouvement a paru à sa tête avant qu’il eût vaincu !
Cherchons, une fois, les causes des révolutions où Dieu les a placées. Sans doute il y avait des conspirations souterraines, des passions révolutionnaires; mauvais vouloirs de faction qui n’ont jamais renversé les trônes. La cause unique du soulèvement public, la voici. Le rapport ministériel qui motivait le coup d’état, après avoir longuement établi que le roi n’avait pas le droit de changer la charte , qu’en conséquence il ne la changeait pas, qu’il ne faisait que la rendre immuable, ce rapport terrible finissait par ces mots : la force restera à la justice !... Hé bien ! on avait raison : la force resta à la justice.