SERVITUDE DES CHEFS DU PARTI
Une objection attend tout ce qui va suivre; j’y veux répondre de prime-abord. Quand j’attaquerai les actes, les efforts , les complots de la faction, ces hommes éininens, qui colorent de leur talent ou de leur renommée les nuances diverses, se plaindront de l’injustice: ils se déclareront, ils seront en effet étrangers à ces actes; et, de cette sorte, la justice du pays restera sans vindictes.
De tous temps, en effet, les chefs d’un parti s’étonnent et se scandalisent que dans ses rangs on voie autre chose qu’eux-mêmes. C’est leur prétention éternelle, qu’on juge de la faction par eux, et non pas d’eux par la faction. De ce qu’ils en sont la gloire, ils croient en être lame et la pensée. Ils
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se prennent pour le parti tout entier. Illusion fatale contre laquelle crie l’histoire de l’univers! L’expérience des siècles nousapprend qu’il ne faut pas regarder le front des camps politiques , mais percer les premières lignes, arriver aux dernières, pour savoir tout ce qu’ils renferment, pour pressentir tout ce qu’ils préparent. Là bouillonnent les opinions qui constituent le fond du parti et en sont le lien; là s’agitent des hommes , obscurs encore , méprisés de tout cequi marche avec eux, mais destinés à un grand avenir. Une fois qu’on se met en marche, le premier rang tombe, puis le second, puis enfin le pouvoir arrive à ces déclamateurs jeunes ou dédaignés qu’on appelait naguères insignifians , étourdis, médiocres, et qui ont un moyen de se grandir, c’est de mettre le pied sur le billot.
Mais, que dis-je? est-ce seulement dans la victoire que les derniers rangs régneront Plis régnent dans le combat même. Les chefs sont comme ces princes qui n’ont derrière eux que des condottieri, qui sont obligés, pour les conserver sous le drapeau, de leur prodiguer des caresses, de les mener où ils veulent aller. Voyez si les protestations de dévouement au roi, dont la tribune retentit parfois, trouvent, dans le parti, des échos. Voyez, au contraire, sile parti, voulant avoir la joie
d’écrire encore une fois, à côté l’un de l’autre , les mots de Bourbons et ceux de peine de mort, les chefs, et le corps tout entier, ne se sont pas levés d’une façon mécanique. Les journaux ont nommé même ce vieillard illustre qui avait honoré sa vie par sa constance à réclamer dans tous les temps l’abolition de la peine de mort. M. de Lafayette, votant la mort de Charles X, commandait-il? Je lui rends plus de justice. Non; il obéissait.
Cependant, c’est une prétention commune de croire qu’on sera toujours à temps de calmer la tempête; on croit être plus fort que ses devanciers, plus fort qu’on ne l’a été soi-même. Leçon vivante, on proteste contre les leçons du passé. Que le présent en serve du moins! Qu’on regarde autour de soi : M. Odillon- Barrot a là gloire de chercher à secouer le joug. On voit clairement que les destins de Canning lui plairaient mieux que ceux de Pétion. Qu’arrive-t-il? On patiente avec lui; car on pèse cette voix qui a du talent pour les cent cinquante muets du parti; mais elle n’a de puissance que sur ses adversaires. On le suit comme les républicains suivaient Dutnouriez, parce qu’il fallait vaincre. N’y eût-il que ses procédés honorables avec Charles X captif, on se sentirait d’autres inclinations, d’autres destinées: aussi u’a-t-il pas même l’autorité d’obtenir à ses opi-
nions sur l’organisation de la pairie , le facile honneur d’être formulées en proposition d’amendement. On garde cette gloire pour des inconnus.
Qu’on examine quelque chose de plus marqué encore: dans la semaine de décembre i83o, lors du procès des ministres, quel nom n’avons-nous pas entendu outrager , quel buste briser à coups de pierre ? Ceux de princes , de rois, peut-être? Bien plus que cela ! M. de Lafayette peut-il nier encore que le peuple ne soit capable de tout!
Mais voyez vous-même de quelle manière vous traitez les hommes qui ont fait la révolution de i83o, que vous reconnaissiez pour vos guides ou vosémules, et qui prétendent lui imposer le frein de ses propres lois. Vos journaux, vos écrits, vos discours les accusent du crime de trahison. Ce sont des ennemis de la nation qui conspirent avec l’étranger, qui sont les agens d’Holy-Rood. Que faisait-on de plus il y a quarante ans? Ce qu’on faisait de plus, je le sais bien. Mais s’il n’y a encore de pareil que le langage , la faute n’en est pas au parti révolutionnaire. Tout ce qu’il tente atteste tout ce qu’il fera si jamais il triomphe. Ayant les mêmes maximes, les mêmes procédés , souvent les mêmes chefs que dans sa jeunesse, il fournirait la même carrière; car, il n’a rien oublié, ni rien appris.
Ici on m’arrête; on se récrie sur ces rapprochemens. M. de Tracy a imaginé d’interdire aux hommes les lumières de l’histoire ; il ne veut pas que l’on compare des époques où tout est divers, dit-il, et il nouscite en témoignageramour que la France porte à son roi; On ne peut faire à M. de Tracy cette concession de dépouiller les souvenirs, d’oublier les leçons de l’expérience , de bannir de la mémoire les abîmes qu’on a traversés déjà, quand une faction , qui semble parfois dormir comme l’athlèteau lendemain d’une grande victoire, a tout fait, pendant plus d’une année entière, pour nous jeter dans les mêmes voies. Les raisons qu’on invoque sont mal choisies. Quel roi plus que Louis XVI a été environné de témoignages d’amour? Les trois premières années de la révolution, où lui aussi s’appelait roi des Français, n’ont-elles pas été une sorte de concert de bénédictions et de louanges? N’y avait-il pas rivalité entre les pouvoirs, les classes, les écrivains pour adoucir les plaies de son cœur par le baume consolant de l’amour public? Quelques jours avant le io août , l’assemblée législative ne consignait-elle pas, dans ses procès-verbaux, des expressions de confiance et de dévouement sans bornes? Nous ne pouvonsaccepter ce gage de sécurité, quand nous avons vu le parti révolutionnaire tout tenter pour
substituer l'insurrection aux pouvoirs légitimes et Ja force au bon droit; quand nous avons entendu, comme il y a quarante ans, tin député généreux , habile, loyal comme Barnave, céder à cet entraînement funeste des partis, au point de s’étonner, comme Barnave, lorsque des assassinats populaires venaient d’ensanglanter la Belgique, qu’on se préoccupât de légers excès ! Tout le sang de Barnave a coulé pour effacer une parole fatale : je sais que M. deTracy serait des premiers à donner le même désaveu. Mais nous avons le droit d’en repousser les occasions dans l’intérêt de la patrie , et c’est ce que nous faisons en dénonçant à la France, et au besoin à lui-même, le parti aveugle ou coupable qui joue avec la force, comme le chasseur avec l’arme toujours prête à éclater dans ses mains. Ne pas accepter le point d’arrêt des lois, c’est se condamner à ne régner que sous le bon plaisir destinasses , par leur force , pour leurs passions.
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