CE QUI A ÉTÉ FAIT POUR L'ORDRE
L’ordre a-t-il été aussi bien traité que la liberté? Hélas! non. Rien n’a été constitué dans son intérêt; constituer n’est pas l’œuvre qui occupe: c’est simplement de démolir. Mais il est bon de reconnaître que des victoires ont été remportées sur le désordre, quelques-unes grandes, signalées, qui font que l’ordre matériel subsiste , et que la Providence nous laisse maîtres encore de le sauver et de l’affermir. J’en compte cinq: la clôture des clubs, le salut des ministres de Charles X, le renversement dp l’association nationale, le maintien de la paix, l’issue enfin des événemens de Lyon.
La première fut l’ouvrage du ministère qui eut
la rude tâche de gouverner d’abord la révolution. M. Guizot y mit sa résolution courageuse, et les gardes nationaux de la rue Montmartre leurs baïonnettes.
La seconde est la gloire d’un ministère qui a été du reste le désordre même , et dans la vie duquel je suis heureux de rencontrer une bonne page. J’aime à estimer mes adversaires, et toujours on me trouvera prêt à louer volontiers les concitoyens que je combats; je ne recherche pas si la détermination annoncée trèshaut par le roi Louis-Philippe, de jeter sa vie et sa couronne dans la mêlée plutôt que de laisser flétrir l’avénement de sa monarchie par des vindictes sanglantes, ne fit pas la résolution unanime de ses ministres et de ses lietitenans; je n’examine même point si quelques-uns ne pensèrent pas acquérir , par un grand service, le droit de rançonner de nouveau la couronne que Ja révolution avait donnée à trop bas prix. Je prends les faits pour ce qu’ils furent, et je reconnais qu’une des belles paroles de l’histoire est ce mot du général Lafayette, dans des circonstances éminemment périlleuses, que sa popularité lui était plus chère que la vie; mais qu’il saurait la sacrifier à son devoir et à son honneur. Je reconnais aussi, parmi les bonnes actions faites
pour racheter bien des torts , la vive émotion de joie que j’ai vue à M. Laffitte racontant , dans la salle des conférences, sa déposition devant la cour des pairs, et une allocution de M. de Polignac, qui avait fait assez d’impression sur l’auditoire pour promettre un retentissement favorable dans le public. M. le comte de Peyronnet petit aujourd’hui, dans un écrit remarquable à bien des titres , frapper l’opinion calmée , des vices de forme et des nullités légales ou constitutionnelles qui se sont rencontrés dans son procès. Il ne méconnaît pas assurément que ce procès sauva sa tête » et ceux qui , dans ces terribles jours, faisaient face , le fusil sur l’épaule , aux flots d’un peuple en furie, avec des compagnons de veille et de péril, qui ne différaient de la multitude qu’en voulant la mort de par la loi , et non contre la loi; ceux-là , dis-je, savent que pour arriver à une solution généreuse, il fallait des miracles de courage et d’hahileté. Ces miracles furent faits, et il ne faut pas se dissimuler que la France a couru peu de périls plus grands, qu’elle était tout entière en cause; que, si le sang avait coulé une fois, il aurait coulé à flots. Cette satisfaction donnée à toutes les mauvaises passions eût été un appât mortel, un engagement de réactions, de violence , de fureur, qui eût été tenu jusqu’au bout.
Car 00 peut dire du peuple ce que les ancien* difi soient de ce temple de Jupiter-Lycée, où on n’*»' vait pas plus tôt goûté aux entrailles, des victimes humaines, qu’on était changé ea loup dévorant;
La troisièmeVictoire a été l’ouvrage du ministère sous lequel j’écris. Il s’agissait de savoir si Je parti révolutionnaire aurait son gouvernement, son trésor, sa police, son armée, ses landwer, à cpté et bientôt au-dessus du gouvernement public. M. Ca-, simir Pérfer a voulu; il a voulu avec toute la dèr gnité de son caractère et de son autorité : l’assO-ï dation a péri sous le ridicule. Il faut que sa caisse ait péri avec elle; car on ne sait ce qu’est devenu le sou par semaine. Les ministres des finances de ce gouvernement souterrain ne rendent pas de comptes.
La quatrième vient de plus haut. C’était la plus décisive; c’était aussi la plus pressante. Une poli» tique furibonde et insensée demandait 1% guerre pour la guerre: et encore elle mentait, elle voulait la guerre pour avoir l’anarchie : il était difficile qu’elle obtînt gain de cause dans les conseils d’un roi. Aussi les trois ministères de la révolution, même le plus malfaisant qui se soit rencontré de long-temps chez un peuple ami des lois, ont-il* unanimement désiré la paix. Mais le ministère actuel a eu la gloire de la vouloir et de l’avouer ,
de repousser la propagande révolutionnaire et de la flétrir, de rester dans le droit des gens et de dire pourquoi. Non pas que j’approuve dans mon âme et conscience tout ce qui a été dit et fait; non pas que mon cœur français n’eût voulu voir sortir, de toutes les grandes complications qui se sont multipliées depuis quatorze mois autour de nous, des événemens plus favorables aux intérêts et à la gloire de la France. Mais je fais la part des difficultés ; je mesure la grandeur des obstacles que créaient à notre politique toutes ces vociférations indiscrètes, irritantes, perfides, criminelles; je vois le service immense qui a été rendu à la France et au monde pat- les maux qu’on a évités en évitant une guerre sauvage, et par le bien qu’on a fait en proclamant les maximes sur lesquelles la société universelle des nations repose. Tout pesé, je rends hommage aux ministres qui , non sans commettre des fautes, les ont couvertes par des résultats si grands. Pût seulement la postérité ne pas savoir qu’il fut, chez une des nations les plus civilisées de la terre, un temps où il fallut du courage à des hommes d’état pour professer l’amour de la paix , et où il leur fallut de la vertu pour y persister!
Reste la conclusion prompte et heureuse de la guerre sociale de Lyon. Personne ne peut en re-
vendiquer l’honneur ; non pas que des mesures fermes et habiles n’aient été prises sur-le-champ, mais l’événement les a heureusement prévenues. L’honneur est à notre civilisation, qui, attaquée de toutes parts, se défend encore par sa propre vertu, et résiste comme ces places envahies qui se referment sur les assaillans et les accablent. Mais la grandeur de la brèche atteste la grandeur des maux qui ont été soufferts, et des périls qui restent encore. Ce sont des victoires dont il faut s’applaudir, en sachant qu’elles sont comme celles de Pyrrhus. Si elles devaient se multiplier, l’état ét la société ne s’en relèveraient pas.
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