SUJET DE CE LIVRE
«Cecy est un livre de bonne foy. »
Moktaigkk.
Ce livre est destiné à établir les véritables principes de l’ordre social , et à rappeler les conditions nécessaires d’un gouvernement libre. J’ai foi aux bonnes maximes. Je crois au devoir de les professer, quels que soient les temps.
Depuis seize mois, l’esprit de désorganisation plane sur la France. Il a tout envahi , la politique et la littérature, les journaux et les théâtres, les rues et les pouvoirs. Il pousse, il domine, trop souvent, jusqu’aux hommes de bien qui luttent contre le torrent avec courage , et croient lui avoir résisté avec succès , quand ils ont descendu à reculons vers les abîmes. Je ne sais si l’œuvre de la
démolition par les lois fut poussée plus vivement, il y a quarante ans même. Royauté, Charte, chambres, collèges électoraux, jury, municipalités, conseils généraux, conseil d’état, gardes nationales, organisation militaire , administration , finances, rapports de l’état et de l’église, instruction publique, régime colonial, Code pénal, Code civil, (la nomenclature épouvante ! ) toutaété repris à la fois en sous-œuvre. Voici le tour de la pairie. Ce dernier rempart de l’ordre , ce dernier débri de la monarchie va être mis en poussière. L’enfant qui compte dix-huit mois sera plus vieux que l’édifice entier des institutions de la patrie. Et le gouvernement nouveau n’est pas achevé, que déjà les entrepreneurs de destruction brandissent la hache et la torche. Il leur faut table rase une fois encore. Comme cette seconde génération de réformateurs à qui la constitution de 91 ne put suffire, ce n’est plus seulement notre état politique tout entier, c’est letat social même qu’ils sapent dans les fondemens. La propriété est la royauté domestique, la pairie éternelle que ceuxlà veulent abattre.
Il faut le dire à la France: en vain l’ordre gagne-t-il çà et là des batailles par les armes; en vain en gagnerait-il à la tribune , s’il devait continuer à les reperdre constamment dans lesloisi Un jour , Mirabeau s’écria : Silence anx Trente ! Les Trente se turent. Le commandement du prince de la tribune représentait si bien la volonté nationale, qu’il fut aussitôt obéi de ces Trente, à la tête desquels figurait obscurément, avec une certaine renommée de philanthropie et de vertu, Robespierre. Trois ans eurent à passer, et ces Trente méprisés remplissaient les assemblées, les tribunaux, les pouvoirs, les armées. Us étaient toute la France.
Sur le penchant de cet abîme, le général Lafayette sembla un moment arrêter le cours de la révolution et la refouler, en culbutant, pourchassant, mitraillant les émeutes du Champ de Mars. Au spectacle de ce combat livré pour la cause des lois et pour leur triomphe , la France respira ; elle se crut sauvée. Les espérances et les travaux se ranimèrent : l’avenir sourit à toutes les imaginations. Toutes les illusions de 1789, illusions de
paix , de concorde , de liberté , remplirent les
coeurs. On crut à un avenir immense d’ordre et
de prospérité; et , au bout d’une halte pacifique, apparurent le papier-monnaie, la disette, l’anarchie, la terreur ! Pourquoi? c’est que Mirabeau, c’est que le général Lafayette, c’est que l’assemblée constituante avaient fait passer dans les lois les vœux des Trente et leurs doctrines. Les Trente
régnèrent. On sait comment.
Cependant les cahiers des états-généraux nous l’attestent , la France voulait uniquement la monarchie constitutionnelle , admirable régime qui résout seul pour les grands empires le problème d’unir la liberté à la puissance et d’accorder les intérêts anciens avec les besoins
nouveaux. Au houtd’un demi-sièclede révolution, elle ne veut ni rien de moins, ni rien de plus, j’en ai la conviction entière. Le pouvoir, les chambres , le corps électoral , ces gardes nationales , admirables de sagesse comme des citoyens, et admirables de courage comme des soldats, se réunissent évidemment dans la même pensée.
Mais nous sommes une seconde fois entraînés loin du but. Au milieu des réactions , qui emportent de temps en temps les peuples, la route qu’ils parcourent se dérobe sous leurs pas. Ils marchent sans voir le sol, sans juger s’ils s’égarent, débordés, envahis, portés qu’ils sont en quelque sorte par l’orage. Il faudrait pouvoir dresser de ces colonnes où dans les montagnes, on marque le passage des avalanches et le progrès des flots. C’est la tâche à laquelle je me dévoue.
Aujourd’hui comme il y a quarante ans, trois sortes d’hommes conspirent au triomphe de l’anarchie. Les uns l’aiment pour elle-même. Ils la veulent ; ils l’attendent des souffrances publiques, de la disette, de la guerre, de tous les fléaux par lesquels le ciel caresse leur espoir. Ceux-là ne sont pas les plus dangereux à mon sens; je ne sais pas même s’ils sônt les plus coupables.
D’autres détestent ces saturnales; ils en maudissent le souvenir; ils en redoutent le retour. Voulant la liberté, ils mesurent tous les périls de la liberté extrême. Et c’est trop souvent par la complicité irréfléchie de quelques-uns , par les
condescendances calculées de beaucoup, que le désordre fait ses conquêtes; c’est par eux que nous avons vu toutes nos destinées remises sans cesse en question; par eux que nous sommes suspendus sur l’abîme ; par eux que les partis espèrent obteuir du sort la restauration de l’anarchie. Us ont la plupart du temps voulu gorger le monstre pour l’endormir. C’était le fortifier au risque de s’en faire dévorer.
D’autres vont plus loin encore. Us poussent droit à l’anarchie comme les premiers , tout en la détestant comme les seconds. Parce qu’un élément d’ordre a péri, ils demandent au désordre de se montrer logique , c’est-à-dire, d’être complet et absolu ; ils somment la révolution de se perdre comme la légitimité , en s’épuisant. Politique extraordinaire qui se croit le droit de pousser la patrie à des abîmes, pour avoir raison contre elle , et qui ose attendre des satisfactions de l’excès des maux! Mais ces calculs ont été faits déjà: ne sait- on pas ce qu’ils ont produit? Qu’on se rappelle , à l’aurore de nos tourmentes , ce camp où les journées de 1 793 étaient comptées comme
autant d’échelons par lesquels l’ancien régime remonterait à la puissance. L’ancien régime resta détrôné. A l’intérieur, ses partisans, vrais ou supposés, hommes, femmes, jeunes filles, furent guillotinés, fusillés, noyés, mitraillés: les nobles comptant pour des royalistes, les propriétaires pour des nobles, les fermiers pour des propriétaires, et à la fin les marchands, les victimes du maximum comptant pour tous. Au dehors, l’émigration se vit dispersée sur toute la face de la terre ; et quand elle rentra enfin, ce fut à l’ombre des amnisties. Ce fut pour entendre le dernier des Coudés tomber , de la mort des Bourbons au siècle où nous sommes, dans les fossés de Vincennes, et voir le chef de l’Eglise effacer ce sang , aux yeux de6 peuples, sous les onctions qui consacrent les rois! Il fallut quinze ans pour que la monarchie impériale s’écroulât sous le long suicide de sa gloire; un cri de Vive le roi ! put alors s’échapper de dessous les décombres, et les princes de Coblentz parurent avec l’habit de gardes nationaux, en criant que rien n’était changé, qu’il n’y avait quedesFran* çais déplus! LouisXVIIIfit son entrée dans Paris,
ayant les maréchauxde l'empire , les généraux de la république pour tout cortège. 11 venait promulguer une charte dont le premier article stipula légalité devant la loi. Charles X, à son tour, est resté long- temps assujetti à ce grand contrat; et quand, après seize années passées à prendre position, la restauration s’est décidée à tenter enfin les aventures, à faire une entreprise, comme la plus malheureuse des femmes et la plus auguste l’a dit si bien , voilà que la foudre tombe du ciel, et tout rentre dans le néant.
Maintenant, ceux qui ontvoulu, pourla plupart, que le pouvoir essayât à tous risques de se fixer sans partage au faîte de l’État, font cause commune avec le parti qui travaille à le mettre partout, ou plutôt à l’asseoir au sein des classes sans lumières, afin de s’en assurer l’usufruit. Tous ensemble prêchent le suffrage universel, le droit des masses, l’omnipotence des assemblées primaires; tous ensemble ont sapé le dernier élément de stabilité qui demeurât au sein de notre ordre social et politique: ils attaquaient l’hérédité de la pairie en haine d’une autre hérédité ! C’est ainsi que les
opinions contraires vont corrompant de concert l'esprit public, et frappant à plaisir de vertige cette France qui n’a que trop souffert depuis quarante ans , qui a plus souffert qu’elle n’a failli. Car ce n’est pas elle qui siégeait dans le comité de salut public; ce n’est pas elle qui a présenté à la signature de son roi les ordonnances fatales. Et elle a payé pour toutes les factions auxquelles il a plu de jouer l’empire à quitte ou double, et qui toutes ont perdu à ce coupable jeu.
Dans les grandes conjonctures où nous sommes, après tant de fautes et de torts contraires, la justice et la sagesse nous commandent de ne plus connaître que deux partis, l’un pour l’adopter et le défendre , l’autre pour le combattre; l’un comprenant tous ceux qui, par leurs intérêts, leurs opinions, leur intelligence des hautes conditions de l’ordre, sont nécessairement dévoués à sa cause ; l’autre qui , par des utopies de boue et de sang, est le désordre même. Dans le premier, je ne demanderai pas à tel ou tel quelles sont ses affections; dans le second, à celui-ci s’il diffère de celuilà par des arrière-pensées. Je ne vois que les