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principes qu’on propage, que les maux présens qu’on fait. Il est des doctrines conservatrices, fécondes, les seules vraiment libres: je les embrasse. Il en est d’anti-sociales: je les répudie; et je flétris leurs défenseurs volontaires, je combats leurs opiniâtres champions, j’essaie d’éclairer leurs prosélytes égarés. Mais égarés ou non , pactiser avec eux dans des vues, soit ouvertes soit cachées , encenser leurs grands hommes, exalter leurs espérances , caresser leurs colères, prêter des armes à leurs passions , risquer d’insulter à la France pour complaire à leur furie, saluer au passage leurs théories contraires, baisser le fer tour à tour devant leur république caduque et leur despote imberbe, tremper enfin dans la corruption et l’anarchie croissantes des esprits avec l’espoir d’appliquer un jour la lance d’Achille aux blessures profondes du corps social , je ne connais point de cause si sainte qu’elle légitimât à mes yeux de tels actes, ou si impérieuse qu’elle pût les commander. Je douterais du dieu qui m’ordonnerait d’apprêter des malheurs à mon pays ou seulement de tendre la main à ceux qui s’en font les fléaux.
Cette main se sécherait plutôt que de consentir à caresser l’anarchie, meme pour la trahir. Ah! ne semons pas les tempêtes ! Laissons ce soin au ciel et au temps. La responsabilité serait trop pesante pour de simples hommes ! On comprend Guillaume Tell , maudissant la barque hors laquelle il s’est jeté, et du pied la chassant vers la tempête. Mais, lui dehors, elle n’avait plus rien de commun avec la patrie et sa fortune; elle ne portait à la tempête que l’étranger.
Autres sont , selon ma conscience, les devoirs du citoyen. 3e les imagine semblables à ce que les relations d’un naufrage, célèbre il y a quelques années, disaient d’un officier, marchant, sur une frêle embarcation , au secours du navire balloté par la mer eu furie. La main sur la barre, l’oreille fermée aux cris de ses compagnons, inébranlable sous l’assaut des vagues, oubliant tout hormis le devoir, il passa la nuit entière le regard attaché à une étoile , qui seule dirigeait sa course. Nous tous, pilotes volontaires qui nous offrons à conduire la nef de notre cher pays au milieu des orages , ne devons-nous pas ainsi regarder, non à
nos pieds, non autour de nous, mais plus haut! Nous avons aussi des étoiles qui nous dirigent. Ce sont les principes qui doivent être nos flambeaux. Les prédilections, les intérêts secondaires, les questions de personnes disparaissent devant ces guides immuables. Par exemple, ou je m’abuse fort, ou c’est faire un acte plus utile de démontrer hautement la vanité de notre démocratie et son impuissances constituer des libertés solidessur la base des intérêts ou des préjugés révolutionnaires, que d’offrir à cette démocratie, ivre déjà d’assez d’encens et de passions, la consécration antique de ses utopies , et en quelque sorte le sacre de sa république, dans les anathèmes du prêtre Samuel contre les rois, et dans les commandemens du Dieu qui l’inspirait. Assurément, un semblable emploi du génie du christianisme est aussi périlleux qu’inattendu, et il n’est pas nouveau. Le livre de Sidney s’appuie aux mêmes fondement.
S’il faut tout dire, je ne saurais entendre qu’un grand écrivain nous ostente la royauté abaissant sous Henri Y ce que la monarchie avait encore
de trop haut sous la restauration, et se convertis sant en une espèce de présidence royale pour mener dans trente ou quarante ans, la France et l'Europe à un avenir républicain ! A ces conditions, que devient la légitimité des trônes, dogme qui repose sur l’éternité de l’avenir, autant et plus peut-être que sur la durée du passé? Comment douter qu’avec des prérogatives réelles et des institutions conservatrices, la pire des usurpations ne fût meilleure à la France et au monde , que cette quasi-royauté, ce quasi-trône, justemilieu entre quelque chose et le néant? C’est une cote mal taillée entre d’inconciliables extrêmes ; c’est le jugement de Salomon. De cet enfant que se disputent deux mères, l’infortune et la royauté, une moitié à l 'ami de Washington , à la jeune France , aux hommes généreux , aux républicains en un mot; l’autre moitié aux royalistes! Tout cela ne fait pas un roi. Et c’est un roi qu’il faut instruire la France à vouloir et à comprendre. Il faut lui crier que, démocratique, continentale, libre et prétendant le rester, elle a besoin de royauté pour lui être ce que fut jus-
qu’à ce jour à l’Angleterre son aristocratie au dedans, ce que lui est au dehors son océan.
Pour moi , je poursuivrai jusqu’au bout la route que je me suis tracée : je diraila vérité quand même, en présence de tous les pouvoirs. Sous tous les régimes , je tirerai, à mes risques et périls, l’horoscope des mauvais actes et des mauvaises doctrines; convaincu que je suis qu’il est deux choses que nul n’a le droit de sacrifier, dans les troubles politiques , pas plus à la haine qu’à la peur : ce sont la justice et la vérité. L’holocauste est trop grand pour de tels dieux.
Je puis montrer ma pensée sans réserve. libre d’engagemens envers tous les partis , témoin d’une révolution que mes vœux n’appelaient pas, mais que mon pays a proclamée sans coup férir, incapable de renier ce qui a été, je m’épouvanterais de moi-même si je pensais à ébranler ce qui est. Je m’attache à ces grands intérêts qui ne tombent et n’abdiquent jamais : l’ordre, la liberté, la patrie. La monarchieconstitutionnelleles comprend tous. Je défends ses règles et ses principes, pour la satisfaction de ma conscience.
Qu’il me soit permis de le dire: c’est défendre l’étude , la passion , le travail de ma vie. La monarchie représentative s’offrit à mes regards quand tout ce régime de gloire, première illusion de quiconque était jeune alors et portait un cœur français, venait de s’écrouler sous le poids de l’Europe soulevée. En fuyant de victoire en victoire devant des peuples qui nous poursuivaient au cri de liberté, en entendant ce cri répété par les villes et les hameaux de France à mesure que nos aigles attristées repliaient leur vol, j’avais compris qu’il existait quelque chose de plus grand que la force , même rehaussée par le génie et parée par la victoire: c’était le droit, c’était la liberté. Tous deux reparurent ensemble. La royauté antique frappait à la porte de nos cités désolées, en criant : Ouvrez! c’est la fortune de la France. La liberté se réveilla pour ouvrir. Elles se donnèrent la main. C’était le droit sous toutes ses formes, avec tous ses prestiges, avec toute sa puissance. La liberté se montrait liée à tous les souvenirs de la patrie, pure des crimes qui avaient profané son nom, défendue par son extrac*
tion royale du péril de se laisser entraîner à des excès nouveaux , féconde cependant en biens sans nombre , ainsi qu’en progrès sans terme. S’il fallait acheter au prix de combats opiniâtres le développement ou parfois le maintien des biens promis , j’aimais ces combats où se déployait le génie d’une grande nation , où tous les talens marchaient à la tête des camps divers, où chaque assaut valait raffermissement d’une garantie de plus , où nous acquérions à la sueur de nos fronts chacune des richesses de la patrie; combats généreux qui, ayant une arène fixée parles lois, et venant se conclure nécessairement au pied d’un trône respecté, ne nous laissaient jamais craindre l’odieuse assistance de l’anarchie , et n’admettaient jamais la violence comme ennemie, non plus que comme alliée! C’est ce que l’orateur romain appelle: Certamen honestu/n et disputatio splendida. Que la France garde de ces jours de luttes glorieuses et de discussions magnifiques, bonne mémoire. Ils lui ont appris la liberté! Maintenant qu’ils sont loin de nous, j’aime à reconnaître tous les biens qu’ils ont versés sur la France, moi qui leur ai
tant demandé d’en verser davantage encore! Puis* sent-ils n’être pas de long-temps les plus calmes, les plus prospères, les plus libres que nous ayons comptés !
Au terme de cette carrière forclose par un abîme , il est deux choses dont je suis également heureux et fier , c’est de n’avoir jamais ni déserté ni corrompu la liberté constitutionnelle. Depuis seize années, depuis les jours de l’occupation étrangère, on ne citera point une faute de la restauration, une faute envers notre Charte, notre civilisation, notre gloire nationale, que j’aie laissé passer sans la combattre. Et, certes , je n’y avais nul mérite. Il est des natures malheureuses qui sont facilement en contrariété avec la fortune. Quand on voit un parti victorieux, quel que soit son nom , violenter la justice et les lois , On court à leur aide sans réflexion, et malgré soi-même , comme si on voyait un ami se débattant dans les flots, et emporté par le courant.
En même temps, on ne signalera point dans ma longue opposition, dans ma longuepolémique, ni une alliance ni une doctrine qu’il me fallût dcs-
avouer* un jour. Ce fut dans je feu même de ma guerre opiniâtre contre la censure de 1827, et en prévoyance de réactions inévitables, que je traçai l’histoire de la Pologne , pour frapper mon pays des exemples terribles de cette malheureuse nation, qui, se relevant dix fois avec courage sous les coups de la fortune, a péri, parce que le corps électoral , sorte de bourgeoisie guerrière sous le nom d’ordre équestre , crut être plus libre en gouvernant lui-même, et assurer mieux son égalité jalouse en déniant au sénat, comme au trône, l’hérédité! «Le moment, di- » sais-je dans la Préface, peut paraître mal choisi » pour signaler les périls de la liberté et de l’é- «galité extrêmes. Mais quand j’ai devant moi une «montagne, je songe qu’il y aura bientôt à descendre.» C’était le temps où j’écrivais dans un journal de l’opposition : « En visitant naguère » à Edimbourg, dans le sombre manoir d’IIoly- »rood, toutes fleurdelysées encore et toutes pré- * parées, les salles où S. A. R. Monsieur, comte «d’Artois, aujourd’hui S. M. Charles X, tenait les «levers de l’exil, je ne puis dire quelle sensation
» a été la mienne. Mais non ! les Bourbons prosiorits auront trouvé des conseils de modération » et de sagesse sur la couche des Stuarts !... »
Et Holyrood a resaisi ses hôtes augustes, ses hôtes infortunés. Les Bourbons , ce qui ne s’était pas vu encore , sont tombés du trône le lendemain et dans l’éblouissement d’une victoire. Ils sont tombés du premier trône de l’univers. Innocent de leur chute, je prie le ciel qu’une catastrophe si grande et si haute soit utile du moins comme leçon! Puisse-t-elle apprendre à tous les partisle destin qui les attend, s’ils n’obéissent dans toutes les fortunes qu’à l’instinct aveugle qui les pousse! une voix fatale leur crie toujours;: marche! marche! Et ils vont jusqu’à ce que la mesure de la bonté du ciel soit comblée, jusqu’à ce que la terre manque sous leurs pas! Ces choses, je les ai dites cent fois à la monarchie qui a passé sans les entendre et qui s’est brisée. Je les redis à la liberté: j’en ai acquis le droit. Puissé-je être plus heureux !
La. restauration portait dans son sein un ennemi public contre les envahissemens duquel elle
devait de perpétuelles sûretés à la France. Cet ennemi était l’esprit contre-révolutionnaire, en d’autres termes , la passion de déduire sans réserve toutes les conséquences du principe de la légitimité ; la passion de renverser au profit des intérêts anciens l’état social et politique créé par la révolution et consacré <par le temps, par la charte, par mille sermens. C’était le cancer qui la rongeait. On le lui a crié quinze ans; et il l’a dévorée.
La révolution de juillet nourrit dans ses flancs un autre fléau: c’est l’esprit révolutionnaire, évoqué du chaos sanglant de notre première anarchie au bruit de la rapide victoire du peuple sur la royauté. Cet esprit funeste pèse sur les destins de la France de i83o comme son mauvais ange. J’écris pour signaler toutes ses œuvres, et je croirais n’avoir rempli que la moitié de ma tâche, si je ne combattais toutes ses doctrines.
La contre-révolution ne semblait redoutable que grâce à d’inévitables intelligences avec la royauté qui l’encourageait involontairement par son indulgence, et qui , tout en lui refusant
long-temps ses armes, lui prêta trop souvent son manteau. L’esprit révolutionnaire a aussi une alliée puissante , qui fait sa force par sa propre force, et lui donne l’autorité d’une sorte de droit par son propre droit. Cette alliée, c’est la démocratie qui règne sur la France en despote , c’est-à-dire sans modération, sans sagesse, et ne s’apercevant pas qu’elle règne au profit de l’esprit de désordre, ministre terrible qui la caresse pour mieux exploiter sa puissance et qui la perdra. II est temps de parler à l’un et à l’autre un ferme langage, de rappeler à tous deux des principes vieux comme le monde, qui n’ont jamais été violés impunément par les nations , et qui disparaissent successivement du milieu de nous, étouffés sous le poids d’instincts grossiers , de passions téméraires, de concessions pusillanimes, de lois subversives. Les choses en sont venues à ce point qu’il faut du courage pour exposer, pour défendre ces principes sacrés; et cependant il y va de toutes les fins de l’état social, du progrès véritable des nations, de la dignité réelle de la nature humaine, de la liberté enfin.
cette liberté dont le nom brille au frontispice de tous nos monumens , à la porte de toutes nos cités> à la flamme de tous nos drapeaux, mais qui y brillera en vain, si l’air que nous respirons est chargé d’anarchie, comme d’une contagion inévitable, et que le fléau marque chaque jour de sa croix fatale une de nos maximes , une de nos lois, un de nos pouvoirs, en attendant qu’il puisse dévorer la société entière.
Quelle puissance exige le sacrifice de la pairie? Le ministère s’est chargé de répondre. Il l’a dit, et redit avec franchise, avec courage. C’est au, préjugé, à la passion populaire , à ¥ ivresse démagogique , à la haine aveugle de toutes les supériorités, qu’aura été fait cet immenseholocauste! Jenecrains pas de le dire: une nation, dont les législateurs auraient reçu en effet le mandat de sacrifier sur de semblables autels; une nation , qui seulement pourrait vouloir d’un tel sacrifice ou y consentir , se déclarerait , à la face du monde , ignorante encore et peut-être incapable de la liberté.
Ceci était la grande bataille de la politique révolutionnaire. Elle Ta gagnée. Ce n’est donc plus par
nos institutions seules que nous pouvons êtrè défendus contre ses entreprises et ses folies. Le bon sens public est désormais notre première sauvegarde. J'y ai foi entière. J’espère en lui parce que la liberté ne lui sera pas ravie comme il y a quarante ans , que les saines doctrines pourront combattre et vaincre les mauvaises, que le calme renaitra dans les esprits sous les auspices de là paix du monde , que la raison et la conscience nationale rendront à l’ordre compromis la force qu’il devrait trouver dans les lois. Car c’est précisément à cette fin qu’il y a des lois parmi les hommes.
Mais ne nous abusons pas. Si jamais l’esprit public s’abandonnait, c’en Serait fait de nous. Il dépend à l’avenir d’un souffle de l’opinion que l’anarchie trône sans contrepoids au sein de tous les pouvoirs. Maîtressedu ministère par les élections , elle le serait aussitôt de la chambre haute par des fournées. Les fournées en effet auraient pu être crimes de trahison , quand , pour complaire à des fantaisies ou à des colères du moment , un ministre eût conféré à des familles sans illustration et sans
titres nationaux, la prérogative éternelle de l’hérédité. De plus elles étaient folies, des folies impuissantes et stériles , grâces à cette hérédité qui conquérait aussitôt à l’esprit de corps les membres nouveaux, à l’esprit de conservation les auxiliaires recrutés pour détruire. Aujourd’hui une fournée serala condition vitale de toutsystème victorieux. La chambre inamovible risquera donc, à chaque renouvellement quinquennal , de devenir une chambre de parti , une chambre élue de seconde main par les collèges électoraux. Le parti dominant, au lieu d’avoir à transiger avec elle, ce qui fait la balance des trois pouvoirs et l’équilibre de la monarchie constitutionnelle , n’aura qu’à se l’incorporer; ce pourra être la faction révolutionnaire, au premier choc des partis ou des puissances : alors elle s’élancera du sein de nos institutions comme de son aire; et elle régnera sur la France comme elle sait régner.
Qu’on ne pense pas avoir échappé à ces chances funestes, à l’aide seulementd’un placage trompeur! On ne ruse pas avec la fortune. Comment se méprendrait-elle à une seconde chambre
établie, pour défendre l’ordre, sur le désaveu de tous les principes d’ordre qui sont les jambesde-force des états ? Il fallait un pouvoir, non'emprunté, non fictif, niais réel et robuste, pour soutenir le perpétuel assaut de la démocratie française , et plastronner une royauté d’hier. M. de Salverle , presque seul , a été de bonne foi. Il a bien compris que le nom de Chambre des pairs , conservé par la Charte révisée, quand elle avait cru assurer simplement à cette grande institution une sanction populaire, et en quelque sorte un baptême nouveau , ne pouvait être sérieusement imposé à un sénat sans avenir et sans passé !
Tout ce qu’on tente dans cette voie, aboutit à la constitution de 91 , en la compliquant d’un rouage de plus, en la chargeant d’un mensonge, en attestant par ce mensonge que notre conscience à tous la réprouve /alors même que nous l’inaugurons. Un conseil des Anciens à la nomination royale, si la sagesse publique ne lui prête l’appui qu’elle devrait au contraire en recevoir, ne peut porter des forces au trône , puisqu’il n’aura que celles que le trône lui aura don-
nées. C’est donc toujours une royauté solitaire, une royauté chancelante comme un baliveau que battent tous les vents et qui est sans racines, une royauté destituée de tout appui , en présence d’une assemblée , dominatrice unique , à qui il suffirait, pour tout abattre, d’un coup de hache, et, pour porter ce coup, d’un vote par assis et levé.
"Vainement les partis contraires s’entendent pour répéter que la révolution de i83o ne ressemblera pas à la révolution de 1791. C’est précisément la question qui est posée , et j’accepterai toutes les espérances, si vous n’êtes pas aussi téméraires que vos devanciers , aussi prompts à détruire , aussi disposés à céder aux fantaisies populaires, c’est-à-dire, à la volonté des tribuns qui les allèguent. Mais il me sera trop permis de craindre qu’un peuple puisse , deux fois en quarante ans, fournir la même carrière de fautes et de malheurs, quand vous, qui parlez, vous recommencez toutes les fautes de vos pères. Je serai bien forcé de dire que la révolution de 1 83o courra aux mêmes désastres que son aînée, si la
France lance son char sur le penchant des mêmes précipices* Partout l’esprit de 91 portera les mêmes fruits. Au ciel, il enfanterait l’anarchie tout comme sur la terre.
La monarchie de l’assemblée constituante, cette monarchie caduque en naissant , n’a point péri seulement, comme on le suppose d’ordinaire, par un équilibre imparfait des pouvoirs, par une délimitation mauvaise de la prérogative , par l’impuissance enfin de la royauté. Non , non , plus profond était le mal. Le vice ne résidait pas uniquement à la tête ; il était aussi dans les entrailles. La vieille couronne d’Angleterre, à tout prendre, ne s’enorgueillit pas de beaucoup plus de fleurons que cette couronne remaniée de Louis XVI , roi des Français. Mais la couronne d’Angleterre possède , dans l’état social des Anglais , aussi bien que dans leur état politique , des étais puissans, et la nôtre n’en trouvait nulle part. Une constitution sans garanties reposa sur une société qui n’en avait pas elle-même, qui était aussi mobile que les sables d’Afrique , aussi friable sous le souffle des ouragans. La révolution ,
qui venait de fonder cette société orageuse, avait eu le tort de l’asseoir sur des principes faux et destructeurs. Non contente de coucher dans la poussière l’édifice des vieilles hiérarchies, des vieux privilèges d’ordres , de corporations de villes, que le temps avait minés sans retour, elle renversa les garanties légitimes du même coup que les distinctions artificielles et les traditions féodales. Enfin , elle appela les masses , non à l’égalité , mais à la suprématie.
La constitution politique fut établie sur les mêmes maximes. Au mépris de l’expérience de tous les peuples et de tous les siècles, l’assemblée dédaigna toute institution intermédiaire ou puissante qui reposât sur ces principes de conservation , sans lesquels nul état au monde n’a fleuri. Eu un mot, elle appela les masses, non à la liberté, mais au pouvoir.
Nul moyen ne s’offrait dès lors pour donner à ce pouvoir terrible ni contre-poids, ni barrière. C’était vouloir un torrent sans digues, un Océan sans rivages. Par une loi de sa nature, il devait être furieux, indomptable, destructeur, changeant,
inhabile à rien laisser debout, hormis les échafaudssur lesquels la royauté et l’illustration , le talent et la vertu expièrent leur long règne , jusqu’à ce qu’enfin, fatigué de lui-même, et désenchanté de son ivresse fatale, le peuple abdiquât sa fausse et funeste souveraineté aux mains d’un grand homme. Tel il a été, tel il sera toujours. Mêmes vices , mêmes fléaux, mêmes chàtimens.
Quand on n’entend pas marcher à un abîme, il ne faut pas prendre le chemin qui y mène. Quand on condamne un principe, il faut avoir le courage de repousser les prémisses, ou bien se résigner à voir la logique terrible des partis, la logique austère de la fortune, déduire toutes les conséquences. Autrement , c’est planter un arbre en ne voulant pas de ses fruits; c’est bâtir sur un volcan avec la prétention de dormir, en paix.
Au début de notre grande tourmente, trois ans se passèrent dans cette perpétuelle illusion des gens de bien, qui faisaient faire chaque jour à la monarchie constitutionnelle un pas de plus vers la république et la démagogie, en nè voulant ni de la démagogie , ni de la république. Ce sys-
tèmefitses ravages nécessaires. La dissolution po* litique et sociale alla croissant. Bientôt les factions elles-mêmes tremblèrent de l’avenir qu’elles commençaient à voir ouvert devant elles. Les Trente, non encore maîtres pleinement de la France, s’effrayaient déjà de trouver des maîtres à leur tour dans les furieux qui les débordaient. L’évêque Lamourette monte à la tribune. Il expose que ce qui fait tout le mal de la patrie, ce sont les dissensions civiles : c’est le vœu des uns pour l’établissement des deux chambres, l'inclination des autres pour l’abolition de la royauté. Il démontre que si chacun renonçait à sa chimère, c’en serait fait de toutes les discordes, et que l’on aurait l’âge d’or. Il propose en conséquence de décréter à l’unanimité l’anathème contre la république et les deux chambres. C’était l’idéal du juste-milieu. La proposition , faite avec onction , est accueillie avec enthousiasme. Le côté droit et le côté gauche, les girondins elles feuillans se jettent dans les bras les uns des autres , en mêlant des pleurs de tendresse et de joie. On décrète que l’acte de réconciliation sera envoyé aux quatre-
vingt-trois départemens du royaume. Louis , en apprenant ces fortunés transports, accourt avec la reine pour consacrer le pacte d'alliance entre touslesenfansdela grande famille. Le cri de vive le roi! jaillit de tous les cœurs comme aux plus beaux jours de la monarchie : toute la France le répéta; et, précisément un mois après, le plus bienveillant des rois, la plus noble des reines et des femmes , tombaient du palais de leurs ancêtres dans un cachot, d’où le couple auguste ne devait sortir que par un attentat plus grand.
Pourquoi ce rapide retour? Parce quel’asserablée, dans son décret de réconciliation, et la France, dansson allégresse, n’avaient oublié qu’une chose; c’est qu’il n’était pas au pouvoir des hommes de repousser à la fois et la république et les deux chambres. Des deux systèmes , dénier l’un , c’était de toute nécessité se vouer à l’autre. On ne vit pas qu’il fallait choisir. La providence châtia l’aveuglement de nos pères en choisissant pour eux.
De tous les spectacles de cette triste époque, je ne sais lequel est le plus douloureux de ses crimes
ou de ses faiblesses. M. de Serre avait raison de le dire : « Toujours la majorité fut saine ! ® Saine d’esprit, mais gangrénée au cœur, et c’est ce qui perdit tout. Sauf l’assemblée constituante , où les esprits étaient fascinés, où régnaient un éblouissement universel et une sorte de sublime délire, toutes les législatures firent le mal à contre-cœur et à bon escient. L’abolition de la monarchie fut une concession de la' législative. La tète de Louis XVI fut une concession de la convention. Mais la Gironde, dans la législative, en livrant la monarchie , croyait sauver l’ordre , incapable qu’elle était avec tout son génie de reconnaître que l’ordre n’é tait déjà plus, et l’ombre en effet s’en évanouit avec la royauté. Mais la Plaine , dans la convention, en livrant Louis aux bourreaux, croyait rassasier avec ce noble sang la furie populaire; et il fallut qu’elle donnât le sien , puis, avec le sien , celui de la France, ün eut la terreur C’est ainsi que la pairie tombe victime de concessions déplorables. Puisse cette concession , qui embrasse plus d’intérêts, qui perd plus de principes qu’on ne suppose, qui ébranle à la fois
les colonnes de l’ordre social, ne pas préparer aussi , à ceux qui l’exigèrent , des regrets et des châtimens!
La justice divine a une manière sûre et facile de punir les exigences, les passions, les faiblesses subversives. C’est de laisser les partis entraînés s’enfoncer dans leurs voies fatales. Ils vont alors, sans s’inquiéter de la carrière qu’ils ont fournie, sans regarder derrière eux, n’attachant d’importance qu’au pas qu’ils s’apprêtent à faire, comptant toujours que celui-là sera le dernier, et disant à leur conscience qui s’épouvante, comme Louis XI à sa vierge de plomb : Ma bonne vierge, encore un! Mais le poids des fautes commises vous pousse, vous entraîne, et on périt écrasé sous ce rocher de Sysyphe.
Je ne tairai point ma pensée. L’état politique, letat moral de mon pays m’épouvantent. Quand on contemple ces populations d’ordinaire si calmes , si laborieuses, si avides de jouir en paix des biens que la main de Dieu a versés sur le sein de notre riche et belle France, on prend espoir; on envisage d’un œil rassuré l’avenir. Mais si
vous reportez vos regards sur la région où grondent les partis, si vousassistez à leur tentative opiniâtre de soulever , jusque dans les masses, toutes les mauvaises passions de l’ordre social, de les réveiller lorsqu’elles sont assoupies, de les enrégimenter lorsqu’elles sont flottantes, d’en faire, au profit des bannières opposées, une même milice, pour marcher comme ces chevaliers de l’Arioste, sur un seul coursier, à la conquête d’une même proie qu’on se disputera ensuite dans le sang; comment s’empêcher de voir dans ce délire de la passion , dans ce mépris de l’ordre matériel, dans cet oubli des conditions auxquelles l’ordre véritable est attaché, les signes funestes qui suivent bien moins les secousses violentes! qu’ils ne précèdent les secousses nouvelles! Un peuple, au sein duquel le désordre marche durant seize mois le front levé et la sape à la main , n’a pas réglé tous ses comptes avec la colère du ciel.
Depuis que ma main traça ces lignes, tandis que je me demandais, en les revoyant, si elles ne feraient pas un contraste trop grand avec la sécurité publique, si je ne devrais pas faire fléchir
l’expression animée de ma profonde conviction devant le sentiment général de mon pays, voilà que la colère du ciel éclate sur cette France à moitié aveugle , à moitié délirante! La fortune s’est plu cruellement à justifier mes tristes présages. La révolte, l’assassinat, la guerre civile ont ensanglanté une grande cité , et il y aurait folie à s’en étonner. Nous avons semé l’anarchie à pleines mains; c’est une moisson qui ne manque jamais.
C’est aux hommes de bien de tous les partis que ce livre s’adresse; à ceux qui ne veulent pas de l’anarchie, quelles que soient ses promesses ou ses menaces; à ceux qui, encourant ail devant d’elle, craindraient de lui livrer l’empire, et de répondre devant Dieu et devant les hommes des mauvais jours, de. l’avenir inconnu de la France. Je m’adresse à eux , résolu de dévoiler aux regards de mon pays toutes nos plaies, de poursuivre jusque dans ses causes la maladie profonde qui nous tourmente. On verra qu’en définitive, les causes peuvent se réduire à une seule, à une grande méprise, celle précisément qui a une première fois