LA CHUTE HE LA PAIRIE
C’était pour défendre la pairie que j’avais pris la plume. Des incidens se sont jetés au travers de ma composition. Voilà le choléra démocratique qui nous ronge aux prises avec sa proie, la plus belle qui pût lui être livrée par la France! Je travaille comme Archimède au bruit de l’invasion qui renverse cet utile rempart. Brisé, mis en poussière, réduit à néant dans l’édifice entier de nos lois, le principe aristocratique avait là son refuge. Il pouvait soutenir ce trône qui n’a point d’étais, ces pouvoirs qui n’ont pasde racines, cette société qui n’a point de jalons. La couche sociale des deux cents francs ne l’a point voulu. C’est un beau miracle ! si elle avait eu la sagesse de vouloir la pairie , nous aurions pu nous en passer.
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Le principe aristocratique tombe après avoir valu seize ans de liberté à la France. Le principe révolutionnaire avait régné auparavant un quart de siècle : il ne peut pas se vanter de la même gloire.
L’élection , pendant le cours entier de la restauration, a presque toujours trahi la cause des libertés publiques. Mais il y avait une enceinte où les Chateaubriaut et les Boissy d’Anglas, les Jourdan et les Grillon se rencontrèrent; ils prirent la liberté sous leur abri, et ils l’ont bien gardée.
On dit que le principe aristocratique n’a pas empêché la monarchie de choir. C’est un malentendu ; il l’eût empêchée de choir dans les voies légales, et il l’a fait. Ailleurs que pouvait-il? il n’y a point d’institutions , point de lois contre le suicide.
Enfin, s’il tombe parce quela démocratie, contre laquelle il devait tout défendre, et qu’il devait eu particulier défendre d’elle-même, a voulu régner sans obstacle, du moins on conviendra qu’il tombe sans humiliation, que sa chute le légitime. Appuyée de toutes les illustrations de nos quarante années , la vieille pairie n’était pas sans quelque droit à prendre sa part de l’arbitrage des destinées publiques. On a vu qu’à elle toute seule elle pouvait
tenir décemment la brèche; que, pour avoir cette infirmité qui nous importune , celle de noms historiques comme nos annales, le duc de Coigny , le duc de Fitz- James , le duc de Noailles, le marquis de Dreux-Brézé, le comte Molé, M. de Mortemart, et au besoin , le duc de Broglie, le duc de Choiseul , le comte de Saint- Priest, ne plient pas sous le fardeau de la parole, qu’ils ne sont pas trop étrangers auxintérêts de ce monde, qu’ils entendent quelque chose aux lois; que, si on peut reprocher à M. de Fitz- James des sentimens chevaleresques dont quelques-uns ont le tort de ne plus nous aller, on ne peut méconnaître dans les mâles, les profonds accens du duc de Noailles, une vue assez haute des lois politiques et sociales qui régissent l’univers. Le marquis de Brézé ne discute pas les intérêts, les droits, les titres de la propriété et son intervention nécessaire dans le gouvernement des états, d’Hne façon trop étroite ou trop légère. Une séance où la voix des Decazes, des Siméon, des Portalis, des Mounier; des Roy, des Montebello, des Plaisance, se mêle à tous les échos illustres de celte ancienne société française qu’on disait morte et enterrée depuis cent ans, laisse le cœur et l’esprit aussi satisfaits, aussi nourris même qu’une discussion de telle autre assem-
Liée qui refléterait toutes les lumières et tout le discernement du peuple. La jeune France était convaincue que les hautes classes formaient une sorte de Laponie habitée par de petits hommes , fermée la moitié du temps aux clartés du soleil, étrangère aux choses de ce monde , et surtout à ces lumières dont elle ( la jeune France) se sent phosphorescente. On n’a pas voulu comprendre que l’éducation est une puissance; que l’hérédité crée une école normale de bons et grands citoyens; quelle place à la tète de l’état un corps dont tous les membres sont habitués dès l’enfance à voir loin et de haut; qu’elle nous délivre du joug de r esprit province, réacteur tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, mais toujours étroit, ignorant, médiocre enfin, et qu’elle y substitue l’esprit d’une grande et véritable France; qu’elle est le moyen unique d’avoir une chambre haute, digne de ce nom, éclairée, forte en hommes sans faire la presse dans letat entier, sans enlever à l’autre chambre et à toutes les fonctions publiques tous les citoyens capables. On craignait la médiocrité de la chambre héréditaire. Je vous dénonce la médiocrité certaine de vos deux chambres, l’une élective et partiale , l’autre ministérielle.
Il est à remarquer que la plupart des grands
orateurs entendus dans cette discussion n’auraient pu pénétrer dans la candidature des catégories. Car aucun, d’eux probablement n’aura été fonctionnaire public. Si la sagesse publique , avertie par le retentissement de ce grand sacrifice , ne revenait sur ses pas, nous verrions toutes les illustrations de tous les âges bannies de la sphère du pouvoir. Nous aurions une chambre des députés à 5oo francs d’impôts , et une chambre des pairs ne payant pas d’impôts du tout. Ce seraient des chambres redoutables , si Dieu ne nous permettait d’espérer une grâce , c’est qu’elles soient bien serviles.
On a tué la pairie avec cet axiome de journal, qu’on ne fait pas d’aristocratie. Bien trouvé, dans un pays qui possède les plus grands noms de l’histoire européenne, où la révolution a enfanté, pour représenter les intérêts nouveaux, autant de noms puissans que l’ancienne monarchie en laissa, et où les uns et les autres brillent sur le double appui des plus beaux talens et des plus grandes fortunes que notre pays possède ! Voici une autre vérité dans laquelle pourrait se découvrir un triste avenir pour ma patrie. C’est qu’on ne détruit pas d’aristocraties, on les mutile, on les ensanglante, on les proscrit. C’est là ce que font les hommes: le temps fait une autre œuvre, il
les transforme; mais le tronc reste indestructible Il a des racines profondes , et des législateurs passionnés se font un embarras éternel, un insurmontable obstacle du point d’appui naturel que l’ordre de la Providence, que la condition naturelle des sociétés humaines leur avaient donné.
On a cru ne jeter au gouffre qu’une institution; grave erreur! On y a jeté un principe, le seul principe conservateur qui restât au sein de la société française; Tunique pierre de notre édifice qui portât sur le passé; Tunique force qui subsistât par elle-même, tout en s’étayant de tous les intérêts semblables, de tous les besoins d’ordre, désormais épars et flottans au sein de cette orageuse nation. Par ce grand coup , la France a été violemment détachée du continent européen , violemment jetée par delà l’Atlantique , violemment mariée à ce sol vierge de la Pensylvanie , où nous portons des intérêts froissés, une vieille société mécontente et divisée , une population exubérante qui , faute d’avoir à défricher des déserts, se replie sur elle-même et se déchire; enfin , des goûts de servitude, des appétits de domination et d’anarchie , des doctrines anti-religieuses, des passions anti-sociales dont s’épouvanterait cette jeune terre qui porta Washington, nourrit la liberté et croit en Dieu.