D AUBIGNÉ
Le chien fidèle et doux et le chien enragé,
L'alliéiste affligeant, le chrétien affligé.
Nous sommes pleins de sang ! L'un en perd,l autre en Lire.
L'un est persécuteur, l'autre endure martyre.
Regardez qui reçoit ou qui donne le coup ;
Ne criez sur l'agneau quand vous criez au loup.
Ce sont des vers de tragédie, c'est-à-dire ce sont des vers d^orateur. C'est le talent propre de d^Aubigné. En général, pour qu'il s'échauffe, il faut quHl parle à quelqu'un, qullinterpelle, qu'il objurgue et qu'il poursuive de sa parole, a Adjnovebo faces iibi meœ oratioms. » Ce sont ces torches de la parole qu'il brandit et pousse au visage del'adversaire. Voyez cette mercuriale à l'ombre deHenrilV (1):
Ton orgueilleux dessein ne fit les cieux propices, N'interrogeant de Dieu la bouche pour auspices ; De blasphèmes contés, priant, tu l'ofl'ensais ; Assiégé, non servi, d'infidèles canailles, Après avoir banni ces gagneurs de batailles Qui t'avaient fait prier et combattre en français
Même quand il peint, il est orateur encore. Dans le portrait de Gain que je vais citer, le développement par énumération,et d^autre part le vers énergique, à antithèse dure et coupante, sont des forces et des beautés oratoires. On voit le geste répété qui accumule, et le geste brusque qui assène un jugement serré en une formule brève.
Ses cheveux vers le ciel hérissés en furie, Le grincement des dents en sa bouche flétrie, ^ L'œil sourcillant de peur découvraient son ennau Il avait peur de tout, tout avait peur de lui... Sa mort ne put avoir de mort pour récompense. L'enfer n'eut point de mort à punir cette ofïense ;
(l) Discours en stances.
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Mais autant que de jours il sentit de trépas,
Vif il ne vécut point, mort il ne mourut pas ;
Il fuit d'effroi transi, troublé, tremblant et blême ;
Il fuit de tout le monde, il s'enfuit de soi-même ;
Les lieux plus assurés lui étaient des hasards,
Les feuilles, les rameaux et les fleurs des poignards,
Les plumes de son lit des éguilles piquantes,
Ses habits plus aisés des tenailles serrantes...
De quelque autre Gain il craignait la fureur ;
Il fut sans compagnon et non pas sans frayeur.
Il possédait le monde et non une assurance ;
Il était seul partout, hormis sa conscience ;
Et fut marqué au front, afin qu'en s'enfuyant
A ucun n'osât tuer ses maux en le tuant
Et il est si vrai que la rhétorique, si elle ne donne pas de génie, aide parfois le génie naturel à trouver des idées, que de son procédé habituelle plus dangereux, de l'emploi de l'allégorie, il a eu la fortune un jour de tirer tout un tableau d'une réelle puissance, qui sent encore TefTort, comme tout ce qu'écrit d'Aubigné en vers, mais qui est larp;e, animé, imposant, d'une grandeur un peu concertée, mais d'une vraie grandeur. Au jour du jugement il montre tous les éléments venant se plaindre aux persécuteurs d'avoir été souillés par leurs crimes. Le Feu s'écrie : « Pourquoi ai-je été votre bourreau ? » TAir : « Pourquoi ai-je été empoisonné de vos tueries? » TEau : a Pourquoi ai-je été ensanglantée ? » les Monts : « Pourquoi nos gouffres ont-ils été comblés de cadavres ? » les arbres: fPourquoisommes-nousdevenusgibets?» — Voyez-vous le lieu commun antique : « Où courir ?Ici où mon père fut tué? Là oil mon frère crie vengeance, etc. », combiné avec Tallégorie, pièce maîtresse de la rhétorique du xvi' siècle? L'effet est puissant toutefois, parce que le procédé ici rencontre bien, s'adapte juste, parce qu'en effet c'est la nature entière que le crime humain, quand il est si général, remplit, encombre et déshonore, et
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qu'il est naturel de la supposer « blanche, vive et belle », se révoltant, elle, ordonnée au moins et régulière, contre tant d'infamies stupides, et se dressant tout entière, accusatrice et contemptrice, conlreson roi fou.
Mais la bonne fortune toute particulière d'Agrippa d^Aubigné, ce qui a fait son succès de « morceaux choisis » et ce qui a gravé dans Tesprit de la postérité au moins la mémoire de son nom, c'est qu'il réussit admirablement au vers isolé, c'est que détachés du reste, une centaine au moins des vers de dAubigné sonl des vers de grand poète. Il serait infiniment plus haut dans Testime des hommes s'il n'avait laissé que le projet des Tragiques, comme Chénier le projet à' Hermès, avec un certain nombre de vers se détachant dans le brouillon, attendant le contexte futur, et permettant de le prévoir comme admirable. Dans l'état trop complet où ils sont, on lit les Tragiques comme à 1' affût, prenant patience dans l'attente du bel alexandrin et dans la certitude qu'il viendra, etcomme prenant les vers à la pipée. C'est un amusement, quine va pas sans profit, ni sansregret. Toujours est-il que de ces vers à détacher, il en est de merveilleux, et en voici :
Faisons paix avec Dieu pour la faire avec nous.
Les corbeaux noircissant les pavillons du Louvre.
En tel état la cour.au jour d'éjouissance,
Se promène au travers des entrailles de France.
A V heure que le ciel fume de sang et d'âmes,
La lame delà mer était comme du lait, Les nids des alcyons y nageaient à souhait.
Quand l'orgueil va devant , suivez le bien de l'oeil^ Vous verrez la ruine aux talons de l'orgueil.
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L'air n'est plus que rayons, tant il est semé d'anges.
Ils sont vêtus de blanc et lavés de pardon.
Comme un nageur venant (lu profond de son plonge. Tous sortent de la mort comme l'on sort d'un songe.
Vous avez éjoui l'automne de l'Eglise.
Une rose d'automne est plus quune autre exquise.
A quoi je veux ajouter encore, pour les derniers vers du couplet, et pour montrer, ce qui lui est arrivé rarement, d'Aubigné sachant construire une strophe, un peu pénible au début, mais qui se démêle et se développe à la fin dans une grande aisance et un grand éclat, le fragment lyrique suivant perdu au milieu du recueil des sonnets (1).
L'amour voudrait à son plaisir Ces chevaliers dont les pensées, Du gré de leur astre pressées, N'ont désir qu'être sans désir,
N'ont autre choix que ne choisir, Et sans entreprises dressées Sentent qu'amour leur a tressées Ces peines par trop de loisir.
Celui déguise sa parure
Qui est déguisé de nature ;
Qui d'un masque veut tromper l'œil,
Peut aussi masquer son courage.
Heureux qui, comme le visage, Peut montrer le cœur au soleil.
On voit que d'Aubigné avait des dons poétiques assez rares. Il avait quelquefois Tidée poétique. Cette idée,
(1) C'est un sonnet du reste, mais de mouvement et de coupe tout lyriques. Rien ne montre mioux, en passant, que le sonnet est une grande strophe composée de deux stances de quatre vers et d'une troisième qui s'élargit en sixain.
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au gré de fortune, ou se délayait dans un développement lâche et fastidieux et y demeurait comme noyée, ou se ramassait en un vers vigoureux et éclatant où elle restait fixée à jamais. Il avait le mouvement, sinon la puissance oratoire, et poussait vigoureusement un couplet d'invective.
Mais il manquait d'haleine, et n'a pas écrit toute une bonne page en vers ; il manquait de composition, et personne ne s'est répété et ne s'est recommencé plus que lui ; il manquait de goût, et le pire dans la platitude touche chez lui et enveloppe des traits qui approchent du sublime, sans qu'on puisse bien savoir s'il a distingué les uns de l'autre. Il était fait pour la pièce courte, rapide et incisive. Il a écrit tout un volume qu'il faudrait réduire à vingt pages. Il ne s'est pas trompé absolument en s'avisant qu'il était poète; mais il s'est formellement abusé sur la manière dont il Tétait.
Il reste un homme qu'il faut lire ; car s'il ne marque pas un progrès, il ne marque point un pas en arrière; il reste aussi, peut-être, un homme qui a eu une assez bonne influence sur les poètes qui Tout suivi. Le vers classique, le vers des tragédies du xviie siècle, plein, vigoureux, un peu tassé, presque massif, si bien fait pour le théâtre, maîtrisant l'auditeur, emplissant son oreille d'un rythme très net et très précis, son esprit d'une idée forte arrêtée dans une formule brève, ce vers existe déjà dans les tragiques du xvie siècle. Il n'y abonde pas. Au moment où avec Desportes et ses contemporains la versification s'alanguit et s'émousse, ce vers au rude relief, d'Aubigné le rétablit en honneur, en maintient la tradition, et peut-être permet à Malherbe, vrai maître des tragiques classiques, de ne pas arriver trop tard et trop seul. Il est possible qu'avec tous leurs défauts, les IVagiques ^publiés en 18i3,aient été pour Malherbe, quoi qu'il en ait pu croire, de bons auxiliaires.
SEIZIÈI^IE SIÈCLE H
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D'Aubigné est un des plus grands caractères et un des auteurs les plus brillants de notre xvr siècle. Il n'est pas un de nos grands hommes. Admirable homme d action en sous ordre, il a été aussi eu littérature un homme très saillant et très notable au second plan, un homme à essais hardis et à succès courts, sans sûreté et sans assez de substance pour les grands desseins, un homme de reconnaissances et d'escarmouches. — C'est que la grandeur des pensées lui faisait défaut. Il languit aux grands sujets comme la Création. Même aux sujets moins vastes il ne donne pas toute Fampleur et toute la hauteur qu'ils comportent. Dans les Tragiques^ son indignation agrée fort, et son horreur du crime et sa soif ardente de justice ; mais ne pourrait-on pas s'étonner que de la peinture de ces horreurs il ne se soit pas élevé à quelque forte méditalioû de la misère humaine, de Fatrocité originelle de notre nature» des grands devoirs de lutte contre nous-mêmes et dô conquête de nous par nous que la conscience même de ces misères nous impose; ou qu'il ne se soit pas redressé en un appel ardent de toute son àme à celui qui peut nous améliorer et nous affranchir du mal ? Non,. D'Aubigné voit les crimes, il les peint, il les maudit, il appelle contre eux la vengeance diviae. Il ne va ni plus haut, ni plus loin. Ses hommes sont petits, son Dieu l'est aussi. Des bourreaux, des victimes, un vengeur, voilà toute sa conception du monde. C'est qu'il est petit lui-môme, ou du moins étroit. Il ne voit qu'avec les yeux d'un honnête homme de parti, non avec les yeux d'un penseur, d'un sage ou d'un grand chrétien.
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De même dans ses œuvres légères, il a de jolis portraits, d'amusants dialogues, de bomies satires, des traits d'éloquence, très peu d'idées, et d'idées fortes point du tout. Ce qui fait le grand écrivain, encore qu'il ne lait été que par intervalle, il Fa ; ce qui fait le grand auteur, il ne l'a point. Le grand fonds lui manque, qui a pour office, qu'il soit en idées ou en sentiments, de nourrir et d'entretenir indéfiniment Técrivain au cours de sa tâche. Agrippa d'Aubigné a peu réûéchi pendant sa vie. Il prit, quitta la plume et Tépée sans jamais méditer bien profondément. Son savoir, qui était grand, lui a servi d'arsenal et non d'entretien intime. Son expérience de la vie, qui fut prolongée, semble ne pas lui avoir beaucoup appris, et il me paraît bien être le même èi soixante-dix-neuf ans qu'à dix-huit, ardent, généreux, entêté et peu vide. — Voilà peut-être pourquoi, avec de fort belles facultés littéraires, tant pour la poésie que pour Téloquence, il ne s'est pas élevé plus haut qu à être un grand journaliste en prose et en vers.
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SA VIE ET SON CARACTÈRE
C'était un gentilhomme gascon, de très bonne famille et de médiocre fortune. Sa maison, peut-être, comme le croit Montaigne lui-même, originaire d'Angleterre, plus probablement, d'après les recherches modernes, très anciennement bordelaise, mais ayant essaimé en Grande-Bretagne, était de fort bon renom en terre de Guienne depuis deux siècles, et y avait « coulé sans éclat et sans tumulte, de longue mémoire particulièrement curieuse de preudJiommie ». C'étaient de riches négociants et gens avisés et sages. Son père avait été maire élu de Bordeaux et s'était appliqué à sa charge avec la plus grande diligence. Michel naquit au milieu du XVI' siècle, en pleine ferveur de renaissance, et, comme un très grand nombre de gentilshommes de ce temps, mais avec plus d'ardeur que pas un, son père le fit instruire aux lettres anciennes d'un soin presque superstitieux. Il fut latiniste avant de savoir le français, ne désapprit qu'à moitié le latin au collège de Guienne, le rapprit avec amour, le sut toute sa vie, et, à vrai dire, ne
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sut que cela, maïs, avec cette langue, tout ce qu'ont su ceux qui la parlaient.
Il eut, à l'aventure, quelques fonctions publiques ; il fut maire élu de Bordeaux, comme son père, et, à ce qu'il dit modestement, en souvenir de lui ; il eut quelques missions diplomatiques. Ces honneurs semblent ravoir peu louché. Avec sa vue très nette des choses de ce monde, il attribuait au pur hasard les succès qui s'égarent sur le mérite. Il écrivait au chancelier de FHospital, usant d'une ironie forte qui ne lui est pas habituelle : « En choses où Tignorance et la malice, le fard, les faveurs, les brigues et la violence commandent, si quelque élection[nomination]se voit faite méritoirement et par ordre, nous le devons sans doute à la fortune, qui, par Tinconstance de son branle divers, s^est pour ce coup rencontrée au train de la raison. »
Il était de très bonne santé, sauf à la fin de sa vie, où la pierre, maladie héréditaire dans sa famille, le tourmenta grièvement, de petite taille, un peu rond et trappu, d'une jolie figure, front large et bien modelé, yeux très doux, nez bien fait, bouche et oreille très petites, dents blanches, barbe épaisse couleur « d'écorce de châtaigne», teint frais, physionomie expressive et qui parlait bien avant sa bouche.
Il vivait le plus souvent dans sa terre de Montaigne, très hospitalier, porte ouverte à tout venant, même, au milieu des troubles, à ses ennemis, qui, parfois, y entraient à très mauvaise intention, et s'en retournaient désarmés par la confiance de son accueil, s'établissant dans le personnage d'homme inoffensif et glissant à travers les dangers et les guerres à force de résignation et d'abstention prudente. Il s'était marié, pour suivre la coutume, qui, en ses traits généraux, ne saurait se tromper. Il n'en éprouva ni grandes joies ni grands chagrins, et s'il s'en repentit, ce fut comme il se serait repenti du contraire, puisque, selon la parole du sage
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antique, quelque parti qu'on prenne en ceci, on s'en repent toujours. Sa femme, qu'il a assez respectée pour n'en parler jamais, semble, si Ton s'en rapporte à une allusion obscure, l'avoir ennuyé un peu ; et de sa fille, à la mode du temps, comme c'était une fille, il ne s'occupa aucunement. Pour dire le vrai, assez inepte à l'administration d'un domaine, et n'y veillant que juste autant qu'il était indispensable, il semble bien qu'il ne se plût pas extrêmement au logis, à quoi nous devons ses voyages et ses Essais.
Il voyageait volontiers, en équipage modeste mais commode, souvent très loin de ses terres. Il connut l'Allemagne, la Suisse, l'Italie. Il vit Rome, qu'il vénérait, et souvent Paris, qu'il adorait. Il aimait les visages nouveaux, les mœurs inaccoutumées, les coutumes déconcertantes. Il aimait à faire parler les voyageurs, les passants, les inconnus. Il aimait à causer, et même à discuter, à sa manière, qui était rare ; car il ne s'obstinait jamais dans son opinion, et ne détestait pas aider de quelques bons arguments celle de son adversaire. Aller par le monde lui était un moyen de meubler son esprit, mais, beaucoup plus, de l'aiguiser.
Quand il restait dans son château, il avait une autre manière de s'en absenter. Il voyageait à travers ses livres. Il se retirait dans sa tour particulière, où il était grave, sinon dangereux, de vouloir le forcer, et faisait le tour de sa « librairie », qui était fort belle « pour une librairie de village. » Là étaient, à ce qu'il me parait, tous les livres latins connus, quelques grecs en grec, et en français tous les grecs qui avaient été traduits. De modernes très peu, d'étrangers quelques italiens, dont l'Arioste était le plus feuilleté. C'est là, surtout, qu'il vivait, nonchalamment encore, et, en vrai savant qu'il était, avec le plus profond mépris de l'érudition; lisant, quelquefois de suite (et Tacite fut lu ainsi), le plus souvent par passades, et deux pages d'un livre le coudui-
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sant ou à un autre, ou à une méditation, ou à écrire, ou à s'aller promener.
Le fond de cette nature, c'était la curiosité permanente et sans ardeur. Il vivait pour savoir, mais sans se presser ni de savoir ni de vivre. Chaque jour amenait son régal de curiosité satisfaite. La satisfaction de la curiosité, c'est d'être excitée. Il y a des hommes qui marchent en ligne droite. Il y en a d'autres qui marchent en rond. Ceux-là méprisent ceux-ci, et la réciproque est vraie. Sans précisément mépriser ceux-là, Montaigne est le roi et le maître d*école des autres. Comme tout homme qui sait beaucoup, il trouvait toujours qu'il ne savait rien ; seulement sa créance à cet égard s'appliquait non seulement à ce qu'il n'avait pas appris encore, mais à ce qu'il avait très bien appris, et qu'il estimait, pestant contre sa mauvaise mémoire, avoir oublié ; d'où vient qu'il recommençait sans cesse, repassant toujours par les chemins parcourus, et retrouvant toujours le plaisir de les découvrir.
Ainsi se fît sa vie, et se fît son livre, ce qui est littéralement la même chose. Ce fut un « livre de bonne foi » ; ce fut une vie de bonne foi pareillement, une vie qui cherchait toujours à se rendre compte d'ellemême, à s'expliquer sa vraie et raisonnable manière d'être et à s'y conformer le mieux possible, une vie soumise à la curiosité aidée de la réflexion, s'y absorbant peut-être un peu trop à force de s'y ramener sans cesse, mais y puisant de grandes forces de sangfroid, de mesure, de prudence et de résignation; la vie d'un homme qui « continuellement se couvait de ses pensers et se couchait en lui. » — Il a, au moins, ainsi € soustrait ce coin (son château) à la tempête publique, comme il faisait un autre coin en son âme » ; et s'il est vrai que « toute la gloire qu'il ait prétendue en sa vie est de l'avoir vécue tranquille », il a dû se dire en mourant qu'il n'avait pas mal rempli son dessein.
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MONTAIG.NE 309