‹ Seizième siècle:Chapitre 28 sur 31 · LE SCEPTICISME DE MONTAIGNE · texte numérisé non relu

LE SCEPTICISME DE MONTAIGNE

De cette science de rhomme quVt-il tiré ? Quelles règles de conduite à dicter, ou simplement quels conseilsàdonneraux hommes? On a dit souvent: « aucun. » On a dit souvent : « Montaigne se contente d'explorer, de constater, de consigner et de sourire ; quant à croire à quelque chose jusqu'à le conseiller comme étant vrai , ce ne fut point son affaire; Montaigne est un pur sceptique qui s'amuse et qui amuse. » — Je ne songe point k donner Montaigne comme un dogmatique intempérant; mais je ne crois pas qu'on puisse tenir Montaigne pour un pur sceptique.

Ce scepticisme de Montaigne est une invention de Pascal, renouvelée par les philosophes français de 1840. On est toujours le sceptique de quelqu'un, et rien n'était plus facile que d'être sceptique pour Pascal, et aussi pour Victor Cousin. Pour être sceptique aux yeux de Pascal, il suffisait d'être un chrétien tiède, il suffisait de n'être pas exclusivement chrétien. Il suffisait de ne pas tout mettre dans la question de la grâce, il suffisait de ne pas être janséniste; et évidemment Montaigne Test fort peu. Chose curieuse, Pascal semble avoir voulu se servir des arguments de Montaigne en en détestant Fauteur. Montaigne se plaisant dans « TApologie de Sebond » à ruiner un à un tous les moyens que Thomme croit avoir de connaître quelque chose, Pascal semble avoir voulu user de toute cette argumentation, patiemment reproduite et éloquemment renouvelée, pour forcer Thomme à avoir recours à des moyens supérieurs de connaissance, c'est-

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à-dire à la révélation. Or c'est précisément à cette con-clusion que Montaigne lui-même arrive et s'arrête; seulement, aux yeux de Pascal il ne paraît pas avoir assez de hâte d'y arriver, ni assez de fermeté à s'y tenir- Il suffit pour que, non seulement il soit suspect de scepticisme, mais convaincu d'unpyrrhonisme absolu. C'est pousser un peu loin la méfiance, et l'ennui de voir un homme convaincu comme vous, par les mêmes raisons , de la même manière, mais ayant le tort de l'être moins violemment. C'est ainsi pourtant que Pascal a pris l'atTaire, et couvert de son autorité, le pyrrhonisme de Montaigne est devenu chose acquise et consacrée pour très longtemps.

Pour l'école philosophique de 1840, il en a été autrement. Cette école considérait comme un dogme ce qu'elle appelait la « raison impersonnelle »,la a raison universelle », c'est-à-dire une raison qui est la même pour l'humanité tout entière, un nombre, très petit, mais fixe, d'idées générales, qui sont dans l'esprit absolument de tous les hommes, auxquelles aucun homme n'échappe, credo nécessaire de l'humanité, universel par conséquent, impersonnel par' conséquent aussi, puisque ce n'est daucun esprit particulier qu'il est sorti, mais à tout esprit humain qui n'est pas uni à un cerveau malade qu'il s'impose. Pour l'école de 1840, tout penseur qui ne croit pas à la raison universelle est un sceptique. — Or, s'il est une opinion que Montaigne ait combattue, sans en savoir le nom, c'est certainement la théorie de la raison universelle, et rien ne lui paraitplus individuel, et même rien ne lui parait plus rare que la raison , et les hommes en leur diversité infinie de sentiments, decroyances et d'idéesgénérales,luiparaissent aussi loin que possible d'être unanimes sur quelque idée que ce soit ; et c'est même son opinion maîtresse et dirigeante qu'ils ont pour caractéristique propre de ne l'être pas. — Aux yeux des philosophes de 1840 Montaigne est donc

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le scepticisme même. — Mais ceux qui ont usé de ses arguments pour arriver à la croyance, ou pour la défendre? — Ceux-là aussi seront suspects, et Ion sait que, par un retour plaisant des choses, c'est cela précisément qui est arrivé à Pascal.

C'est ainsi que, par deux autorités très difTérentes- Tune de Tautre et par deux dogmatismes opposés, Montaigne a été successivement Irvré au mépris du monde comme sceptique absolu.

Il s'en faut, ce me semble, de quelque chose qu'il lesoit. On n est point proprement sceptique quand on consacre deux chapitres extrêmement détaillés, et du reste pleins de bon sens, à l'éducation des enfants ; on n'estpoint sceptique quand on admire la vertu humaine avec une sorte d'exaltation, et quand on réfute d'avance La Rochefoucauld et tous ceux qui chercheront à expliquer la vertu par autre chose que par elle-même ; on n'est point sceptique quand on est donneur de conseils, et ce n'est pas de conseils que Montaigne fut avaro. Montaigne, encore que spirituel, fut très sérieux, et ce n'est point sa faute si Ton se refuse communément à prendre au sérieux les hommes d esprit. Il prit, sinon diligemment, du moins cordialement, son rôle de moraliste et de directeur d'esprits. — Ce qui le fait paraître sceptique aux yeux de 1 observateur superficiel, c'est qu'à la vérité il a horreur du dogmatisme impérieux et de rintrépidité a'affirmation. Il connaît assez Thomme pour savoir que, non content de tant d'intérêts et de tant de passions qui le poussent à être cruel pour son semblable, il se fait de son opinion une passion, une passion violente, furieuse, et homicide pour ceux qui ne la partagent pas. Aussi voudrait-il que toute créance ne fût qu'une opinion, et toute opinion une simple tendance de l'esprit. C'est proprement un probabiliste. Il y a pour lui un grand danger à être trop convaincu qu'on a raison, et un grand avantage à ne prendre ce

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qu'on croit le plus fermement que comme une hypothèse raisonnable. Cette restriction ôte à une créance ce qu'elle peut contenir de venin ; elle Témousse k la vérité, mais de tout ce qui peut devenir une arme il n'est pas mauvais d'écacher la pointe, e»t il ne faut pas aiguiser ce qui tend à devenir un aiguillon.

De là sa prudence infinie pour tout ce qui est question métaphysique ou simplement de philosophie générale. C'est là qu'il est sceptique. Certainement il ne croit point que Tesprit humain puisse s'élever jusqu'à cette région, sauf s'il y a révélation, ce qui est précisément dire que l'esprit humain est radicalement incapable de s'y hausser. Mais ce scepticisme n'est pas autre chose que l'agnosticisme, comme nous disons de nos jours, et loin d'être le pyrrhonisme, en estle contraire, puisqu'il consiste à tracer une frontière entre ce qu'il parait interdit à notre esprit de comprendre, et ce qu'il est raisonnable de le convier à étudier, à connaître et à défmir.

Voilà pourquoi il est si à son aise dans la fameuse Apologie de SeboncL Elle reste enigmatique pour certains. Est-ce une profession de scepticisme radical, avec deux mots aimables à l'adresse du christianisme pour lui montrer qu'il peut trouver son compte à cette démonstration de l'impuissance humaine, et même en partir? — Est-ce, franchement et bonnement, une introduction au christianisme, après laquelle, tout dogmatisme humain étant détruit, il n' y a qu'une religion révélée qui puisse commencer? C'est, en vérité, l'un et l'autre. Les vérités métaphysiques sont inaccessibles, voilà à quoi tient Montaigne. Donc... ici deux conclusions possibles et deux partis à prendre : ou se résignera ne point connaître la vérité métaphysique, ou l'accepter toute faite d'une autorité supérieure qu'on croit qui a parlé; mais dans les deux cas ne pas ia chercher. Et ne pas la chercher, voilà tout ce que

Montagne tenait à recommander. Le reste, je ne dis pas ne lui importe point, mais n'est pas l'affaire où il s'applique et la mission qu'il se donne.

Il est, en matière métaphysique, un limitateur. Tout compte fait, son prétendu scepticisme n'est qu'un rappel à l'humilité. A cela il tient beaucoup. Ce qui Tindigne, c'est cette infatuation monstrueuse qui permet à un homme, et qui lui commande, de tuer quinepense pas comme lui. ^ C'est mettre ses conjectures à bien haut prix que d'en faire cuire un homme tout vif. » Pour corriger cela, s'il est possible, il est bon de rappeler sans cesse à l'homme sa nullité. Le danger n'est pas qu'il en soit trop convaincu. ^ Qui nous tiendrait si nous avions un grain de connaissance? » Dieu jadis, selon les Écritures, fit parmi les hommes la confusion des langues. « Cette diversité d'idiomes, de quoi il troubla cet ouvrage, qu'est-ce autre chose que cette infinie et perpétuelle altercation et discordance d'opinions qui embrouille le vain bâtiment de l'humaine science, et l'embrouille utilement,.. Ce saint m'a fait grand plaisir : Ipsa veritatis occultatio aut humilitatis

EXERCITATIO, aut ELATIONIS ATTRITIO est (1). »

Exercer l'humilité, altérer l'orgueil, c'est l'office du philosophe, surtout à certaines époques. Il faut que l'homme croie à son ignorance. De toutes les croyances c'est celle qu'il embrasse avec le moins de zèle, et c'est la plus utile et la plus salutaire. Embrasser savamment l'ic^norance, revenir à l'ignorance à force de savoir, c'est-à-dire à foice d'avoir essayé de connaître, c'est la sagesse même. Il y a trois degrés : « l'ignorance abécédaire», celle de ceux qui ne savent rien ; — la science, c'est-à-dire l'état d'esprit de ceux qui croient savoir quelque chose; — et enfinl'ignorance « qui vient après la science >, l'ignorance <( que la science fait et

(1) Saint Augustin, Civit. Bel, XI, ^

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engendre », Tignorance voulu e et réfléchie de ceux qui savent. — Le premier est bon, le second est détestable, le troisième est excellent. L'ignorance acquise donne à rignorance naturelle une conscience. Elle fait qu'elle se comprend, s'approuve, s'aime et s'attache à ellemême.

C'est à cela qu'il faut tendre. L'entre-deux ici est dangereux. « Les paysans simples sont honnêtes gens et honnêtes gens les natures fortes et claires enrichies d'une large instruction de sciences utiles. Les métis, qui ont dédaigné le premier siège de l'ignorance des lettres et n^ont pu joindre Tautre (le cul entre deux selles, desquels je suis et tant d'autres) troublent le monde. Pourtant [c"est pourquoi] de ma part, je me recule tant que je puis dans le premier et naturel siège, d'où je me suis pour néant essayé de partir. )) — On connaît Thistoire d'Esope venant, dans une sorte d'examen, après deux esclaves qui se targuaient de tout Scivoir, et disant que lui ne savait rien, puisque les deux autres avaient tout pris pour eux. C'est l'image de la gent philosophique: a la fierté de ceux qui attribuaient à l'esprit humain la capacité de toutes choses causa en d'autres, par dépit et par étnulation, cette opinion qu'il n'est capable de rien ; et les uns tiennent en l'ignorance cette même extiémité qu'en la science tiennent les autres. » Montaigne est de ceux-ci, ou il aime à y tendre. Comme l'ont dit les philosophes anciens, Iris estfitle de Thauinantis ; l'admiration, l'étonnement, est le fondement de toute science,— et la recherche en est le pro-rès, — et l'ignorance en est le bout. Mais u il y a quelque ignorance forte et généreuse qui ne doit rien en honneur et en courage à la science : ignorance pour laquelle concevoir il n'y a pas moins de science qu'à concevoir la science, m C'est où l'homme gcnrreux et courar/pux doit mettre son effort. Habituons-nous à ne pas savoir, osons ignorer. Ne nous y

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résignons point, soyons-en fiers, comme d'un devoir humain que nous savons, malgré nos résistances secrètes, prendre sur nous d'accomplir. « Recevons quelque forme d^arrôt qui dit : a La cour n'y entend rien. »

Tel est le scepticisme de Montaigne. Agnosticisme, positivisme, probabilisme, le mot que l'on voudra, et peu importe; ce n'est pas du scepticisme. C'est un bon sens courageux qui limite sans rigueur, mais fermement, le champ de nos connaissances, qui nous rappelle diligemment au sentiment de notre impuissance; qui, remarquez-le bien, n'a aucun mépris paresseux ni aucune hostilité mystique contre le savoir, puisque, au contraire, Tignorance où il tend est une ignorance supérieure qui a passé et dû passer par tout le savoir pour s'atteindre, et épuiser toute la science pour se confesser. L'homme ne risque rien à être ignorant ainsi. Il pourra et il devra être aussi curieux de toutes choses pour arriver à cette ignorance déUcate qui lai €st assignée comme but.

Mais dès lors pourquoi ce but, ou ce a bout » ? Pourquoi tant insister sur ce résultat dernier de nos efforts intellectuels? Pour que, dans son chemin vors le savoir et à travers le savoir, Thomme soit toujours accompagné de cette idée salutaire qu il n'acquiert qu'un savoir relatif et restreint, inliaiment borué et comme nul par rapport à rinfinité des choses. Cette idée est décourageante, si, grossièrement, elle consiste à croire qu'on sera exactement le même à la fin qu'en commençant; judicieuse et utile, sans être décourageante, quand elle consiste à croire que figuorance finale est très différente de l'ignorance primitive, étant non plus déprimée et inquiète, mais satisfaite et ferme ; quand elle consiste à croire, en un mot, qu'en apprenant, on apprend à ignorer bien.

Cette idée est ^salulaire et même indispensable,

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parce que, en dernière analyse, elle remet Thomme dans sa nature, dont Torgueil et l'enivrement de la science peuvent Técarter. Elle replace l'homme dans sa condition. Sa condition est de chercher toujours, et de ne trouver jamais pleinement el définitivement! Montaigne lui permet l'un, et l'avertit de s'attendre à Tautre. Le seul parti qu'il craigne, c'est qu'on ne s'imagine avoir trouvé pleinement et être arrivé au définitif, auquel cas, et parce qu'on croira avoir trouvé, et parce qu'on ne cherchera plus, on sera sorti de la nature humaine de toute manière. -—L'arbre delà science produit quelques fruits qui sont à la portée des mains humaines, et il est dans notre destinée de chercher toujours à atteindre les plus hauts ; mais ses racines et sa ramure plongent dans l'infini, et l'homme, qu'il creuse ou qu'il se hausse, est toujours attaché à la terre, et forcé ou d'y remonter ou d'y redescendre.

Ij: dogmatisme de montaig^ne (1).

Et dans cette région moyenne, aux frontières flottantes sans doute, mais qu'il faut savoir qui sont bornées, quelles sont les idées générales de Montaigne et la direction qu'il aime à donner. Cette région moyenne c'est celle de la morale et de l'histoire. L'homme peut se connaître, à peu près, par Tobservation actuelle et par l'observation accumulée, et voir, à peu près, d'après cette double expérience, comment il lui convient de vivre. Montaigne est ici sur son domaine propre, et sans quitter jamais son ton de demi-nonchalance aima-

(1) « Je concevrais un chapitre intitulé le Z)^)^^;^^^^^'^;?^^ de Montaigne. » Sainte-Beuve, Port-lioi/alj II,

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ble, il sait fort nettement ce qu'il veut et nous laisse clairement voir ce qu'il est.

Ce qu'il est, c'est un homme de Renaissance, c'est un homme qui apporte à son siècle la sagesse antique. Un philosophe ancien, éclectique, avec une teinture assez légère du christianisme et plutôt un respect sympathique qu'un vraiculte pour celui-ci, voilàle fond de Montaigne. Qu'on se figure un lettré latin du second siècle après Jésus-Christ ; très platonicien, peu aristotélique, épicurien de tempérament, stoïcien d'imagination, estimant fort les sceptiquespour leui* sage réserve, sans donner dans leurs outrances paradoxales et leurs subtilités; complaisant au christianisme et y trouvant, avec plaisir, un stoïcisme épuré et adouci par rhumilité ; ce philosophe, que Plutarque aurait pu être, né un peu plus tard (et c'est pour cela que Plutarque est le grand ami de Montaigne), ce philosophe en qui se ramasse toute la sagesse grecque et latine, il est né un peu en retard, il est né de la Renaissance de l'antiquité; et c'est Montaigne.

L'antiquité a vu le vrai en morale et s'en est approché autant qu'il est possible en philosophie, c'est le fond de sa conviction. Il revient à elle comme à une nourrice de bon sens, de rectitude et de vertu. Ses mauvais aspects ne le frappent point. On ne le voit point parler ni de l'esclavage, ni des sacrifices humains, ni de la guerre plus féroce que chez les modernes, et pour ce qui est de la condition des femmes, ce n'est pas le trahir en l'interprétant que de croire qu'il esta peu près d'accord avec l'antiquité sur ce point. Chrétien très suffisant, très sincère, et beaucoup plus croyant que beaucoup de chrétiens de nos jours, qui se jugent fervents, ne le sont, il n'est évidemment pas très sûr que le christianisme ait été une grande révolution morale dans l'humanité. Où il est ferme, où il ne tergiverse point, où ilinsiste, oùilse répète, c'est où les dif-

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férentes écoles de philosophie antique se sont accordées Il croit en Dieu absolument, sans supposer qu'on en puisse douter, comme tous les philosophes anciens Mais voyez déjà : sur la Providence il est moins affirmatif. Au moins il se moque durement de ceux qui la font trop intervenir, et se flattent de voir très distinctement et de montrer avec sûreté sa main partout : « Il advient de là que rien n'est cru sifermementque ce qu'on sait le moins, ni gens si assurés que ceux qui vous content des fables, commealchimistes, pronostiqueurs, auxquels je joindrais volontiers, si j'osais, un tas de gens interprètes etcontrôleurs ordinaires des desseins de Dieu, faisant état de trouver les causes de chaque accident, et de voir dans les secrets de la volonté divine les motifs incompréhensibles de ses œuvres. » La mesure des idées religieuses d\m homme, c'est la ligne où pour lui la superstition commence. Elle commence pour Montaigne sinon à la Providence, du moins à trop y croire et à la trop sentir présente à travers nos infimes cilTures. Aussi a-t-il recommandé de croire ; mais non jamais de prier. C'est que la sagesse antique croit en Dieu, mais ne croit pas tout entière au Dieu providentiel.

De môme les miracles le trouvent à peu près incrédule et fort ironique. Sans doute, avec sa prudence ordinaire, qui est de la loyauté, il reconnaît qu'il se passe beaucoup de choses qui, pour étonner notre entend(Mnenl, n'en sont pas moins vraies : a C'est une sotte présomption d'aller dédaignant et condamnant pour faux ce qui ne nous semble pas vraisemblable... c'est se donner l'avantage d'avoir dans la tête leslimites de la vol(uité de Dieu et de la puissance de notre nature; et il n'y a point de plus notable folie au monde que de les ramener à la mesure de notre capacité et suliisance -' ; mais il aime à raconter les miracles qui sont de simoles mascarades et grossières thauinaturgies, et

à ajouter : « Si toutefois la fortune y eût voulu prêter un peu de faveur, qui sait jusqu'où se fût accru ce batelage ? »

Mais ce qui rirrite le plus, si tant est quil puisse être irrité, c'est la prétention qu'a toujours eu l'homme de connaître la nature de Dieu, au lieu de se contenter d^en affirmer l'existence. Ce que nous appelons en termes barbares, mais à peu près clairs, l'anthropomorphisme et l'anthropocentrisme, cette tendance à nous représenter Dieu comme un homme, etcette manie de considérer l'homme comme le centre où tout converge, et le favori pour qui tout conspire, y compris Dieu ; ces deux imaginations, qui ne sont pas autre chose que deux passions, je ne sais si elles ont eu jamais de censeur plus rude que Montaigne, et de plus éloquent accusateur. Que faisons-nous quand nous prétendons figurer la nature de Dieu? Nous faisons notre portrait avec quelque agrandissement de complaisance et quelque retouche de courtoisie. Nous disons, par exetnple : «Nous avons vie, raison, liherté ; nous estimons la bonté, la charité et la justice : ces qualités sont donc en lui. «Plaisant travail, etsingulière manière d'édifier Dieu de nos matériaux : « Somme, le bâtiment et le débâtiment, les conditions delà divinité se forgent par l'homme, selon la relation à soi. Quel patron, et q\ie\ modèle ! Etirons, élevons et grossissons les qualités humaines tant qu'il nous plaira; enfle-toi, pauvre homme, et encore, et encore, et encore...

Non si te ruperi^?, inquit. p

— Et qu'est-ce à dire, et que signifie ce penchant auquel il est si peu qui résistent ? Rien sinon qu'au fond de notre désir d'adorer nous ne savons adorer que nousmêmes. Anthropomorphisme et anthropocentrisme, c'est même chose. L'un c'est faire entrer Thomme en

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Dieu pour l'y adorer sans pudeur et avec sécurité ; l'autre c'est, en ramenant tout à Thomme, nous voir et| nous sentir adorés par tout Tunivers. L'homme tombe dans ce dernier travers aussi volontiers que dans l'autre : a Pour nous sont les destinées, pour nous le monde ; il luit, il tourne pour nous... c'est le but et le point où vise l'université des choses ... » Voilà qui va bien ; mais « pourquoi ne dira pas un oison ainsi : a Toutes les pièces de l'univers me regardent ; la terre me sert à marcher, le soleil à m'éclairer, les étoiles à m'inspirer leurs influences ; j'ai telles commodités desvents, telle des eaux... Est-ce pas l'homme qui me traite, qui me loge, qui me sert ?... » Autant en dirait une grue ;et plus magnifiquement encore pour la liberté de son vol et la possession de cette belle et haute région. »

Telle est la théodicée de Montaigne, dédaigneuse de tout ce qui peut amoindrir et rabaisser Tidée de Dieu, convaincue que les hommes ne comprennent jamais Dieu comme assez grand ni les hommes comme assez, petits, n'aimant point qu on peigne Dieu, puisqu'on ne peut que le barbouiller de couleurs terrestres et humaines, ni même qu'on le définisse, toute définition le faisant fini ; et voulant qu'on adore au-dessus de nous, infiniment au-dessus, quelque chose de grand, d'incompréhensible et d'inconnaissable.

Quelque moderne qu'il puisse sembler ainsi, il est encore ici très antique, et disciple fidèle, encore que libre et peut-être supérieur, de ses chers maîtres. Personne en efïet n*a étéplusanthropomorphique que fantiquité païenne; mais le plus grand effort et le plus beau de l'antiquité philosophique a été de dissiper ce nuage d'Ixion, et d'arracher les hommes à leur conception anthropomorphique de fUnivers. C'est où la plupart ont tendu, avec d'autant plus de mérite que le monde tout petit et le ciel très bas, tels qu'ils

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étaient alors aux yeux des hommes, sont très favorables aux illusions de l'anthropomorphisme, et les entretiennent. Sloïciens et épicuriens, autant les uns que les autres, ont essayé à l'envi de faire plus grande a distance entre la divinité et nous, plus grande aussi la différence entre nous et la divinité. Le christianisme a, sans doute, été, après eux, dans le même sens qu eux ; mais cependant son gofU de tout expl i- (Tuer, ses études et ses solutions sur la nature de Dieu déplaisent, on vient de le voir, à Montaigne, en ce quil est difficile d'expliquer la nature de Dieu sans le faire assez semblable à l'homme, ce quipeutrouvrir la porte aux anciennes erreurs; et ici plus que jamais c est bien la Renaissance la plus éclairée, l'antiquité en ce qu elle a déplus haut qui parle par la bouche de Montaigne. Ses colères contre la Réforme se rattachent au même ordre d'idées. Sans doute il y a dans l'hostilité de Montaigne pour la religion nouvelle beaucoup plus de son tempérament que de sa pensée. C'est surtout l'homme qui aime à rester tranquille qui en veut à ceux qui ont lancé par le monde les hardies nouveautés dont il a ete bouleversé et déchiré. Vingt passages indiquent qu'il rend les réformés responsables de toutes les guerres qu'il déteste tant et de tout le sang répandu, comme étant ceux qui ont commencé. Mais il y a plus dans cette anlipalhie, et elle est intellectuelle aussi, tout en

étant de passion.

Nous sommes, de nos jours, tellement habitues aux derniers résultats de la Réforme, qui sont la libre pensée, la libre philosophie et la religion individuelle, que nous avons peine à comprendre qu'un penseur libre du xvr= siècle ne soit pas au moins favorable aux réformés. Mais la Réforme n'a nullement été, en ses commencements, ce qu'elle contenait sans le savoir, et ce dont elle devait être l'occasion sans le vouloir et le ferment sans y prétendre. Elle était une Réforme, c'est-à dire,

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un christianisme plus rigoureux, plus concentré, plus exclusif, et du reste aussi intolérant, par conséquent un adversaire de l'antiquité philosophique et de l'humanisme plus décidé que le catholicisme lui-même. Elle ramassait vigoureusement le christianisme en soi * et c'est aux infiltrations du Platonisme et de Thellénisme en général dans le christianisme qu'elle fermait le plus vigoureusement les issues. Montaigne se sentait donc plus hérétique aux yeux d'un réformé qu'aux yeux d'un catholique ; il trouvait dans un réformé plus que dans un catholique un adversaire et un contempteur de la philosophie antique, de Thumanisme, de l'hellénisme, c'est-à-dire de tout ce qu'il était. Rien donc n'est plus naturel que son hostilité au protestantisme. Encore que chrétien, Montaigne ne peut aimer qu'un christianisme qui accepte en partie l'antiquité ou qui s'en accommode. Si on le poussait fort, il faut le dire, mis au choix entre la sagesse chrétienne et la sagesse antique, c'est probablement la sagesse antique qu'il préférerait. Il ne peut donc aimer un christianisme qui revient au christianisme primitif et qui a pour l'antiquité païenne à très peu près les sentiments que le christianismeprimitif pouvait avoir. Rien mieux que l'exemple de Montaigne ne fait voir l'antagonisme sourd, siintéressant à suivre à travers tout le xvi^ siècle, de la Renaissance et de la Réforme, et ne contribue à montrer pourquoi les pays d'humanisme n'ont été qu'entamés par le protestantisme et ne l'ont pas assimilé.

Remarquez, quoique ceci soit secondaire, qu'en vrai latin, Montaigne admet et comprend peu une religion qui se passe de l'appareil extérieur et qui le méprise : « Que ceux qui nous ont voulu bâtir, ces années passées, un exercice de religion si contemplatif et immatériel ne s'étonnent point s'il s'en trouve qui pensent qu'elle fût échappé et fondue en leurs doigts si elle ne tenait

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parmi nous comme marque, titre et instrument de division et de part, plus que par soi-même. »

Et remaniuez surtout que Montaigne déiste, demichrétien, humaniste tout à fait, moraliste, et individualiste de caractère, n'est pas proprement un esprit religieux. Il aime la religion de ses pères, et surtout de son père, comme saine coutume et bon souvenir, et parce qu'il y trouve d'excellentes choses ; mais si elle n'existait point, il ne l'inventerait pas. Un homme qui par la pensée habiteTantiquité, où les religions eurent relativement peu d'influence, s'habitue à ne pas tenir les religions pour un impérieux besoin de Tâme, et est assez porté à ne voir que le mal qu'elles font ou qui se fait en leur nom. Pour Montaigne, l'homme n'est pas précisément un animal religieux. Il serait assez enclin à croire que les religions ne sont pour Thomme qu'une des formes que prend chez lui le besoin de haïr ou un prétexte à la satisfaction de ce besoin : « Je vois cela évidemment que nous ne prêtons volontiers à la dévotion que les offices qui flattent nos passions ; notre zèle fait merveilles quand il va secondant notre pente vers la haine, la cruauté, l'ambition, l'avarice, la rébellion... Notre religion est faite pour extirper les vices •. elle les couvre, les nourrit, les incite... Confessons la vérité : qui trierait de l'armée, même légitime, ceux qui y marchent par le seul zèle d'une afl'ection religieuse... il n'en saurait bâtir une compagnie de gendarmes complète. »

Remarque importante, malheureusement trop juste eu égard à la majorité des cas, excessive du reste; mais que seul peut faire un homme chez qui Tesprit reli^-ieux est faible, qui voit peu la nécessité des associaUons dans une foi, des communions dans une idée, à qui un commerce libre avec de grands esprits sages pourrait suffire comme viatique moral, et qui, sans avoir jamais exprimé cette pensée, a dû au moins se demander si la

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philosophie pure et la morale personnelle entretenues par de bonnes lectures ne seraient pas tout ce qu'il faut. Cette idée de derrière la tête, c'est seul un disciple de la philosophie antique qui a pu Tavoir.

L'nOMME DE RENAISSANCE.

Nousrelrouveronslemêmehomme danssamorale proprement dite. Le fond delamoraie de Montaigne, c'estun stoïcisme déridé et souriant. Avec le « abstine, sustine », et le « conformément à la nature », on referait à peu près les Essais de Montaigne, si Ton avait son talent, et sa bonne humeur. Ce nonchalant, cet homme prudent, avisé et aimable, au travers de ses Essais a écrit à peu près, en ordre dispersé, de chapitre en chapitre et de paragraphe en paragraphe, un traité de la volonté. — Personne n^a plus prisé la volonté et n> a cru plus fermement que Montaigne. Gela se voit d'abord à son culte des héros que tout le monde a remarqué, sans le rattacher assez à Tensemble de ses idées. Les grands hommes d'action sont les idoles de ce paresseux. Alexandre, César, Pompée, Epaminondas, dont vraiment il abuse, Caton sur qui il ne tarit point, sont les habitants glorieux de son esprit. Ce n'est pas la force qu'il adore en eux ; c'est la volonté ; car voyez que quand il vient à être question de Socrate, c'est audessus de tous ceux-là et au-dessus du monde entier qu'il le place.

Ces hommes sont pour lui les exemplaires supérieurs de l'humanité parce qu'ils ont eu la faculté suprême de rhomme ; c'est à savoir la maîtrise de soi. Il n aime pas qu'on ls3 maltraite, ni seulement qu'on les diminue.

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I^Vx.

MONTAIGNE 3lf3

C'est médisance, c'est calomnie, c'est « dépravation » : « Nos jugements suivent la dépravation de nos mœurs. Je vois la plupart des esprits de mon temps faire les ingénieux à obscurcir la gloire des belles et généreuses actions anciennes... Qu on me donne l'action la plus excellente et pure, je m'en vais y fournir vraisemblablement cinquante vicieuses intentions. .. La même peine qu'on prend à détracter de ces grands noms, jo la prendrais volontiers à leur prêter quelque tour d'épaule pour les hausser. » — Il en veut à Bodin, <( bon auteur » cependant et de « bon jugement » et qui a mérite qu'on le considère », d'avoir une trop bonne critique historique à l'endroit de Plutarque, de laccuser de crédulité, de mellre en doute ses jeunes Spartiates dévorés sans mot dire parleurs renards, et brûlés jusqu'aux os sans une plainte par les charbons du sacrifice. Mauvaise critique, jalouse et malicieuse : a Je suis si imbu de la grandeur de ces hommes-là que non seulement il ne me semble pas, comme à Bodia, que son conte soit incroyable, mais que je ne le trouve pas seulement rare et étrange. »

La force d ame ravit Montaigne; il aime à y croire, il y croit, et il en ferait le principe de sa législation morale, s'il songeait à légiférer. Du m.oins,à travers ses causeries et ses amusements, ce qu'il répète le plus souvent, c'est que Tbomme fait lui-même sa destinée, que notre vie dépend de nous, qu'une vie humaine est oeuvre humaine. C'est proprement son refrain. Parmi toutes les choses qu'il a crues à moitié, c'est celle-là cju'il a crue aux trois quarts. Ce n'est pas autre chose que la foi en la volonté. Seulement, en homme sensé, cette volonté que Montaigne admire avec transport chez les grands hommes sous forme d'héroisme, aux gens de moyenne destinée et de moyennes forces, à ses semblables et à lui-même il la recommande sous forme de modération, de patience ferme et « d'abstention »

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énergique, toutes choses qui ne demandent pas moins de volonté au bas ou au milieu de Téchelle que Théroïsme n'en demande au sommet. En pareille matière la première chose à faire est de se connaître, de se mesurer ; la seconde d'agir selon sa nature, ses forces, avec tout le maximum d'énergie dont on est capable : « Fais ton fait et te connais. f> Or pour la grande majorité des hommes, s'ils se connaissent bien, faire son fait c'est supporter et s'abstenir, avec courage, en y ajoutant un peu d'action, la quantité d'action que nous permettent nos moyens, laquelle est petite. — Les héros restent là-haut pour nous montrer de quelles merveilles sont capables des êtres supérieurs qui après tout sont encore des hommes. Sachons bien qu'ils sont de notre famille, que si nous savons avoir de la volonté, nous sommes de la leur; mais cette volonté exerçons-la dans la mesure de notre sphère. Ce qui nous sera toujours permis, quelque restreint que la fortune ait tracé notre horizon, c'est de faire notre propre vie» à force de mesure dans les désirs et de maîtrise sur nos appétits. Les héros gouvernent les peuples et c'est leur droit s'ils en ont la force ; chacun de nous a un peuple de passions dont son office est de savoir être le roi, non pas le tyran, le despote brutal qui supprime et tue ; mais le roi inteUigent qui tempère et règle, et qui sait dire: jusque-là I « Le sage ne s'exempte pas des perturbations, mais il les modère. »

Ainsi Ton fait un ouvrage qui demande une application et une diligence de tous les instants, mais qui récompense de la peine, car il est non seulement bon» mais il est beau: « C'est une vie exquise que celle qui se maintient en ordre jusqu'en son privé. » Il faut aimer c( les natures tempérées et moyennes » ; mais ne pas croire qu'elles soient naturelles. L'homme, parce qu'il est illimité, comme nous avons vu, est naturellement immodéré. Il outrepasse, de penchant inné. Il

MONTAIGNE 30o

rend vicieuse la vertu même par la violence dont quelquefois il l'embrasse. Les vrais sages veulent qu'on soit (( sobrement sages. » C'est une sobriété difficile, €omme toutes les sobriétés. Les « natures tempérées et moyennes » sont donc des effets d une volonté intelligente constamment en acte, d'une puissance ordonnatrice très vigoureuse, ce sont des œuvres d'art, comme les poèmes épiques qu'Alexandre et César ont écrits avec l'épée. Les hommes qui ont su se les donner sont les héros de la vie particulière et du privé.

Cette modération, à être cultivée avec persévérance, prend une forme qui en est la plus haute expression, c'est à savoir la résignation. La résignation est la vertu la plus haute de l'homme, sans qu'il paraisse au premier abord, précisément parce que Thomme est un animal illimité et immodéré. Les animaux ne sont pas résignés, ils sont passifs, parce qu'ils sont très rigoureusement circonscrits. L'homme n ayant pas de limites nettes est de sa nature même u infini dans ses vœux. y> Il ne peut pas ne point Têtre. Qui lui trace visiblement les bornes de sa grandeur, de sa puissance et de son bonheur possibles? ï! voit des succès prodigieux, des prospérités extrêmes, des santés, des longueurs d'existence étonnantes, des grandeurs vraies, c'est-à-dire des vertus et des forces d âme, qui dépassent presque l'imagination; et de plus, il a de l'imagination, et quels que soient les extrêmes, excessivement lointains, où il voit des forces humaines atteindre, il en rêve toujours, indéliniment, déplus reculé: Et cependant il est misérable, il est impuissan extrêmement par rapport aux forces de la nature qi Tentourent et aux assauts de la nature qui le surprennent, iniiniment par rapport aux rêves de grandeur qu'il ne cesse d'entretenir. Le plus grand elTort de rhomme est donc de se ramener à la petitesse, do raccepter et d'y vraiment croire. Ccstson plus grand

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390 SEIZIÈME SIRCLE

effort parce que c'est là une véritable lutte contre sa nature même, contre le fond même de son être. Nous avons ici un illimité qui doit tâcher de se limiter luimême, sans bien savoir jusqu'où il le doit; un immodéré qui doit trouver sa mesure, sans bien savoir où elle est. La résignation est le triomphe à la fois de la volonté et de rintelligence sur tout le reste de ce que nous sommes. Au fond c'est la paix conquise par une guerre incessante à tous nos instincts.

Et pourtant c'est notre loi, et nous nous « conformons à notre nature », en la combattant ainsi. Car si elle est immodérée, c'est la marque précisément qu'elle doit se trouver à elle-même et en elle-même un modérateur ; si elle est illimitée, rien ne pouvant l'être dans le monde, c'est le signe précisément qu'il faut qu'elle se borne elle-même ; et, sa borne n'étant pas fixe, c'est précisément à dire que c'est exactement à tous les instants, à force de sagacité pour s'en tracer toujours une nouvelle et de volonté pour s'y tenir jusqu'à un nouveau besoin, qu'il faut placer, déplacer et replacer la mobile barrière qui nous sépare des vains désirs.

Cette résignation elle s'applique dans la vie à toutes choses; car l'être illimité a toujours un élan qui Tentraîne et un obstacle qui le déconcerte ; mais il n'est rien à qui elle doive plus s'appliquer qu'à la mort. Montaigne a bien compris que l'idée de la mort accompagne l'homme pendant toute son existence, et qu^il n'y a que deux partis à prendre à son endroit qui sont ou de s'en distraire ou de s'y habituer. Or s'en distraire est peut-être impossible, tant il faudrait, non seulement de plaisirs sans cesse renouvelés, mais d'occupations, de tracas et de travaux de toutes sortes pour parvenir, incomplètement encore, à s'en divertir ; et du reste plaisirs, tracas et travaux sont choses justement que Montaigne estime très peu et qu'il ne conseille nullement, et qui sont pour lui, à très peu près, au nombre

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des erreurs ou du moins des enfantillages de Thomme. Reste donc qu'il faut s'habituer à la mort, et, joignant l'exemple au précepte, plus que personne Montaigne s'y est habitué en en parlant presque sans cesse. Ce livre aimable est un de ceux où il est le plus souvent question de la mort. Pour Montaigne elle est une compagne qu'il n'entretient point continuellement, mais qu'il sent toujours présente, dont il accepte la présence, et vers laquelle il tourne la tête de temps en temps, très fréquemment.

C'est que le seul moyen de s'habituer à la mort, quand on a renoncé à essayer de s'en étourdir, c'est de mourir. C'est de mourir en esprit, très pleinement, très profondément, d'un large et décisif consentement, comme font les chrétienSc On peut le faire, philosophiquement, sans âpreté, avec douceur et avec sourire; mais il faut le faire, et Montaigne Fa fait, et c'est ainsi qu'il Ta fait. Cela consiste à se dire souvent, et avec sincérité: Est-ce aujourd'hui ? Je m'y résigne. — Est-ce aujourd'hui? C'est bien. — Et surtout : Est-ce aujourd'hui? 11 n'y a rien de plus naturel! La nature veut que je meure aujourd'hui. Tout est disposé par Tordre de la nature pour que je meure aujourd'hui, puisque tout est disposé par l'ordre de la nature pour que je meure n'importe quand.

Cette mort spirituelle est un exercice moral infiniment salutaire à Thomme, que l'antiquité a connue, surtout avec les stoïciens et Sénèque, et que Montaigne pratique couramment. C'est alors, autant que quand il a parlé de l'amitié, plus que quand il a parlé de l'héroïsme, qu'il s'élève à une éloquence égale à celle des plus grands orateurs de la chaire chrétienne. 11 nous peint la Nature se plaçant en face de l'homme, et sans dureté, calme et douce, d'une voix qu'elle s'efforce de rendre maternelle, ou da moins de rendre humaine, lui disant;

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c( Sortez de ce moade comme vous y êtes entrés Le même passage que vous fîtes de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites-le de la vie à la mort. Votre mort est une des pièces de l'ordre de Tunivers; c'est une pièce de la vie du monde. Changerai-je pas pour vous cette belle contexture des choses? C'est la condition de votre création, c^est une partie de vous que la mort; vous vous fuyez vous-mêmes. Gettui votre être que vous jouissez est également parti à la mort et à la vie... Faites place aux autres comme d'autres vous l'ont faite. Qui se peut plaindre d'être compris où tous sont compris ?... Oii que votre vie finisse elle y est toute. L'utilité du vivre n'est pas en l'espace, elle est en l'usage ; tel a vécu longtemps qui a peu vécu. Attendez-vous-y pendant que vous y êtes: il gît en votre volonté, non au nombre des ans que vous ayez vécu. Pensez-vous jamais n'arriver là où vous alliez sans cesse?... Pourquoi te plains-tu de moi et de ma destinée? Te faisons-nous tort ? Est-ce à toi de nous gouverner ou à nous toi ? Encore que ton ûge ne soit pas achevé, ta vie l'est: un petit homme est un homme entier comme un grand : ni les hommes ni leur vie ne

se mesurent à Faune Pourquoi crains-tu ton dernier

jour? Il ne confère non plus à ta mort que chacun des autres : le dernier pas ne fait pas la lassitude, il la déclare. Tous les jours vont à la mort, le dernier y arrive. » — Voilà les bons avertissements de notre mère Nature. »

Et voilà les bons avertissements de Montaigne. Ce sont ceux d'un Lucrèce, d'un Horace ou d'un Sénèque, peu pénétré, un peu touché pourtant de christianisme, et sur qui le christianisme a glissé, mais en laissant quelque chose de son parfum. Ce stoïcisme un peu attendri est le véritable état d âme de Montaigne quand Montaigne devient grave. C'est une forme encore de son cuite de la volonté. Remarquez-vous le mot signi-

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ficalif : « Il gii en votre volonté^ non au nombre des ans, que vous ayez assez vécu? »

C'est cette religion de la grandeur d'âme qui lui a inspiré la pensée morale la plus originale et la plus touchante qu'il ait jamais eue, la page sur les paysans. Montaigne a sa page sur les paysans comme La Bruyère, combien plus forte et plus profonde ! Dans cette philosophie de gentilhomme érudit et affiné, le respect et Tamour des humbles a fini par trouver sa place, et jeter son cri, un cri à la Montaigne, réprimé encore et accompagné d'un geste sobre, mais singulièrement pénétrant: « A quoi nous allons nous gendarmant par ces efforts de la science ? Regardons à terre : les pauvres gens que nous y voyons épandus, la tête penchante après leur besogne, qui ne savent niAristole, ni Caton, ni exemple ni précepte ; de ceux-là tire nature tous les jours des effets de constance et de patience plus purs et plus roides que ne sont ceux que nous étudions si curieusement en Técole. Combien en vois-je tous les jours qui méconnaissent la pauvreté, qui désirent la mort ou qui lapassent sans alarme et sans affliction ! Celui-là qui fouit mon jardin, il a ce matin enterré son père ou son fils. Les noms même de quoi ils appellent les maladies en adoucissent et amollissent Tâpreté: la phtisie c'est la toux pour eux, une pleurésie un morfondement; et selon qu'ils les nomment doucement, ils les supportent aussi ; elles sont bien grièves quand elles rompent leur travail ordinaire ; ils ne s'alitent que pour mourir (1). »

Tout le meilleur de Montaigne est dans ce passage et y aboutit : son dédain intelligent du savoir, ou cette conviction que le vrai savoir ne fait que ramener intelligemment à l'ignorance et à la simplicité premières ;

(1) Il n'est pas inutile de rappeler ici que le père de Montaigne avait voulu que Michel eût pour parrain et marraine des paysans.

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son culte de la volonté et de la force d'âme ; son amour de la résignation ; son culte des héros avec ce détour nouveau et cette généralisation généreuse qui font que Montaigne trouve des héros tout aussi bien chez les plus humbles que chez les plus glorieux. — C'est ici qu'il échappe enfin à l'antiquité peut-être trop chérie et trop exclusivement vénérée jusqu'à ce moment. C'est ici qu'une pensée chrétienne, qu'elle vienne du christianisme ou qu'il l'ait rencontrée dans son cœur ou dans sa raison, achève et accomplit cette morale forte, encore que simple, élevée et virile encore que toujours souriante, aimable et discrète. Le fond de la morale de Montaigne c'est se connaître pour se posséder. — La science de l'homme pour acheminer à la science du moi ; la science du moi pour arriver à la puissance sur soi-même ; comme aboutissement, et comme récompense aussi, la pleine maîtrise de soi: voilà toute la philophie morale de Montaigne. — Chacun de nous est une machine délicate et compliquée qui doit s'étudier soi-même, s'expliquer à soi-même et se connaître soimême pour se gouverner. Les grands hommes sont ceux qui se savent et qui se mènent. Il en est qui y arrivent par un long travail de réflexions savantes; il en est qui possèdent cet art comme d'instinct. Les uns et les autres sont des exemplaires vénérables de l'humanité. En général la première manière est la plus sûre, et nécessaire; et c'est pour cela que Montaigne a écrit son livre, — outre qae s'il n'était qu'amusant, il aurait déjà eu tort de ne l'écrire point.

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