‹ Seizième siècle:Chapitre 29 sur 31 · MONTAIGNE SOCIOLOGUE · texte numérisé non relu

MONTAIGNE SOCIOLOGUE

Sur l'homme en société nous trouvons dans Montaigne peu de renseignements et peu d'idées. Par tour-

nure d'esprit il serait républicain. L'homme de Renaissance se retrouve ici comme partout, et Tami et l'admirateur trop exalté de La Boétie. Il dira: « la domination populaire me semble la plus naturelle et équitable. » Il insistera beaucoup sur le lieu commun tant de fois traité par les anciens de la vanité de la noblesse et du préjugé par lequel on estime en un homme non ce qu'il est, mais de qui il sort. Il le développe à nouveau et avec une verve ironique très poignante.

Chose curieuse, il donne un peu et même assez fort dans le paradoxe, très rare de son temps, très fameux plus tard, de Vétat de nature. Le chapitre sur les cannibales n'est pas à négliger. Très complaisammentil croit y montrer comment une société sans lois, sans règlements, sans police, vit dans lajustice, dans la fraternité et dans la paix. On croirait quelquefois lire le Supplémentau voyage de Boiigainville, beaucoup plus décent et beaucoup plus spirituel. — Sans doute il ne faut pas prendre ce chapitre au pied de lalettre. Il se rattache surtout ausouci qu'atoujours eu Montaigne de rappeler ses lecteurs à l'humilité. Il veut dire surtout : ne nous targuons pas des merveilles de notre civilisation. Certains qui ne Tout pas sont meilleurs que nous. Tout chez eux ne va pas si mal.- . « Mais quoi ! ils ne portent pointde haiits-de-chamses » ; — comme ailleurs on sait qu'il veut dire : ne nous enorgueillissons point de notre savoir. Les paysans sont souvent plus vertueux que nous ; mais quoi I ils parlent périgourdin. — Non sans doute, il ne faut pas voir dans ce chapitre le fond de la pensée de Montaigne. Cependant cette idée n'est point tout à, fait une boutade. Il y revient. Un certain rêve de simplicité primitive a certainement traversé souvent son esprit : « Ce qu'on dit de ceux du Brésil qu'ils ne mouraient que de vieillesse, on l'attribue à la sérénité de leur air ; je l'attribue plutôt à la tranquillité et sérénité de leur âme... Comme gens qui passaient leur

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vie en une admirable simplicité et ignorance, sans lettres, sans lois, sans roi, sans religion quelconque. »

Il devient crédule sur ce point comme sur celui de l'héroïsme antique. Il croit à ces nations «où la clôture des jardins et des champs qu'on veut posséder se fait d'un filet de coton, et se trouve bien plus sûre que nos fossés et nos haies. » Il rapportera l'histoire des Argippées, voisins de laScythie, « qui vivent sans verge et sans bâton à offenser; que non seulement nul n'entreprend d'aller attaquer, mais quiconque s'y peut sauver il est en franchise à cause de leur vertu et sainteté de vie, et n'est aucun si osé d'y toucher. »

Il nous conte, comme Rousseau fera plus tard celle de certains montagnards suisses, l'histoire des gens de Lahontan, en Périgord, qui vivaient sans juges, sans avocats, sans notaires, et sans médecins, jusqu'au jour où un notaire, puis un médecin, ayant réussi à s'insinuer parmi eux, ouvrirent et versèrent sur eux la boîte de Pandore. Et c'est comme sa conclusion sur cette affaire que «l'incivilité, l'ignorance, la simplesse, la rudesse s'accompagnent volontiers de l'innocence ; la curiosité, la subtilité, le savoir traînent la malice à leur suite. L'humiUté, la crainte, l'obéissance, la débonnaireté, qui sont les pièces principales pour la conservation de la société humaine, demandent une âme vide, docile et présumant peu de soi. »

Il n'y a pas à s'étonner que le rêve de Rousseau ait été de temps en temps celui de Montaigne; que l'idée fixe de Rousseau ait été une des idées passagères de Montaigne. Cette idée est très ancienne, elle est traditionnelle, elle suit Thumanité dans sa marche, comme un lutin, pour la faire douter de son chemin. C'est l'idée de l'âge d'or, que toute l'antiquité a entretenue, aussi bien la sacrée que la profane, et de partout elle est venue à Montaigne, coulant en lui par toutes les pentes. Personnellement il devait, sinon fembrasser,

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da moins Taccueillir, à cause du peu de cas qu'il fait de tout ce vain savoir qu'on va chercher si loin. Elle concorde en lui avec son agnosticisme, et aussi avec cette pensée, dominante en lui, qu'il n'y a que la force morale qui vaille. Il s^est dit : « S'il s'est trouvé un homme vertueux, il n'a eu besoin d'aucun savoir, c'està-dire d'aucune direction prise en dehors de lui.^ Par suite, s'il s'est trouvé un peuple vertueux, il n'a eu besoin d'aucune science sociale, donc d'aucune organisation savante et habile de la société. » — Son tort est de croire ou d'incliner à croire qu'en effet il y a pu avoir un peuple tout entier qui fût vertueux. Ce qui est vrai d'un homme, il n'y a aucune raison pour qu'il soit vrai d'une nation, ni même d'une tribu, ni môme d une famille. La force morale naturelle est une exception ; le héros est rare ; il y a lieu de ne pas accepter le dire des chroniqueurs qui nous peignent des peuples de héros.

Reste qu'il est intéressant de voir à quoi s'appliquent les crédulités de Montaigne, qui ne peut être accusé d'en avoir beaucoup. Elles s'appliquent toujours à la vertu. Vertu antique, vertu barbare, il est fort complaisant à y ajouter un peu plus de foi qu'il ne faut. Gela, après tout, ne laisse pas de lui faire honneur.

— Je n'ai pas besoin d'ajouter que, soit profond, soit superficiel qu'ait été chez Montaigne le rêve de Rousseau, il ne s'y est point tenu, et ne l'a pas pris au sérieux jusqu'à en faire le fondement d'une théorie politique. Son imagination est républicaine et un peu utopique, son jugement est formellement conservateur. Il n'aime point les nouveautés et il n'aime point les partis. Il est surtout frappé, et irrité, de ce que les passions politiques font de l'homme. Il trouve qu'elles le rendent injuste, ce qui va de soi, et que surtout elles le rendent sot. Il est rude qu'on ne puisse pas être d'un parti, fût-ce du plus « sain »,sans être forcé de ne

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trouver aucune qualité chez les hommes du parti contraire, et qu'on soit tenu pour un transfuge, sinon un traître, sitôt qu'on s avise d'y en trouver quelqu'une : ^< J'accuse merveilleusement celte vicieuse façon d'opiner : « Il est de la Ligue, car il admire la grâce de IL de Guise. L'activité du roi de Navarre l'étonné : il est huguenot. Il trouve ceci à dire aux mœurs du roi : il est séditieux )>... N'oserions-nous dire d'un voleur qu'il a belle jambe ? Faut-il, si elle est coquette, qu'elle soit aussi louche » (1)?

Ces nécessités fâcheuses de la vie politique suffiraient pour l'en dégoûter. Il a d'autres raisons pour s'en tenir loin : iln'y croit pas. Il ne croit pas que ce soit les idées qui mènent le monde, ni qu'on réforme un état social parce qu'on veut le réformer. Les théories politiques sont choses parfaitement vaines, parce qu'il y a au principe même de tout projet de réformation générale une erreur fondamentale qui est de croire que le monde vient de naître. Chaque théoricien croit qae le monde l'attend pour commencer à vivre. Mais le monde existe ; il vit depuis longtemps, il s'est organisé à sa manière: on ne peut le gouverner qu'en se conformant d'abord à sa manière d'être, ce qui est dire que c'est lui qui nous gouverne et non pas nous ; et de là viennent les déceptions des révolutionnaires qui aboutissent presque toujours à des résultats juste opposés à leurs désirs: « Telle peinture de police serait de mise en un nouveau monde ; mais nous prenons un monde déjà fait et formé à certaines coutumes ; nous ne l'engendrons pas, comme Pyrrha ou comme Cadmus. Par quelque moyen que nous ayons loi de le redresser et ranger à nouveau, nous ne pouvons guère le tordre de son accoutumé pli, que nous ne rompions tout. » Les projets de réformation générale sont donc de simples

(1) J'atténue un peu le texte.

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chimères ou divertissements de beaux esprits : « Ces grandes et longues altercations de la meilleure forme de société et des règles plus commodes à nous attacher sont altercations propres seulement à l'exercice de notre esprit, comme il se trouve es arts plusieurs sujets qui ont leur essence en lagitation et en la dispute et n'ont aucune vie hors de là. »

Ce qui est la vérité pour Montaigne en ces matières, c'est une sorte de fatalisme politique. Les sociétés s'organisent elles-mêmes, s'arrangent au mieux ou au moins mal possible, trouvent, perdent momentanément, et retrouvent une espèce d'équilibre, qui est précisément ce que les théoriciens cherchaient et n'auraient jamais trouvé parce qu'ils n'ont jamais la notion exacte de la valeur respective de toutes les forces sociales, tandis que les forces sociales elles-mêmes, sans connaître leur valeur, Timposent, et, sans se rendre compte de soi, se font leur place, trouvent leur biais, et en se limitant les unes les autres, tant bien que mal se disposent. « La société des hommes se tient et se coud ti quelque prix que ce soit ; en quelque assiette qu'on les couche, ils s'appilent et se rangent en se remuant et s'entassant, comme des corps mal unis qu'on empoche sans ordre trouvent d'eux-mêmes la façon de se joindre et emplacer les uns parmi les autres^ souvent mieux que l'art ne les eût su disposer... La nécessité compose les hommes et les assemble : cette coutume fortuite se forme après en lois. »

Laissons donc faire le monde. Il s'organisera tout seul, comme il s'est toujours organisé. Il nous dépasse trop pour que nous puissions le tourner et retourner à notre guise, puisque pour le tourner il faudrait Tétreindre. Il est un amas de forces, qui devient de lui-même système de forces plus ou moins bien lié,et de ce système naturel la législation ne peut être que l'image, loin qu'elle en soit la créatrice, et l'image très fidèle, à

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peine un peu corrigée, sous peine de ne rien gouverner, et d'être une simple théorie d'école.

Dans ce fatalisme, en somme très juste, mais un peu excessif, et qui méconnaît Tinfluence réelle des grands législateurs, qui méconnaît les héros de la législation, nous retrouvons le Montaigne moraliste et exclusivement moraliste que nous connaissons. Montaigne croit que rtiomme, l'homme isolé, peut agir sur lui-même, réformer son caractère, régler sa vie, faire sa destinée. Il croit que sur l'homme, Thomme isolé, en son privé, le moraUste peut avoir une influence salutaire, et c'est roffice qu'il a choisi. Il s'arrête là. Les grandes influences sur les masses il est tout très de n'y pas croire. Les foules sont presque pour lui des éléments, qui ont de grandes agitations, de grands remous, et trouvent enfin pour un temps leur équilibre, comme les liquides. Si on le poussait, il dirait sans doute : « Je sais bien que ces foules sont composées d'individus ; c'est précisément pour cela que je veux que Tindividu agisse sur lui-même pour se rendre sage, et que je veux que le moraliste agisse sur l'individu pour l'aider à trouver et à entretenir la sagesse. Si nous arrivions à avoir une foule toute composée d'individus ainsi dressés, nous aurions un de ces peuples sages dont j'ai parlé et auxquels on sait que je crois » ; — mais l'action directe des grandes intelligences sur les foules, c'est à quoi Montaigne, évidemment, croit très peu.

Il y croit peu (c'est toujours ainsi) parce que personnellement il s'en sait et s'en reconnaît incapable. C'est pour cela qu'il a si peu, comme on l'a vu, le sens des religions. Les religions sont précisément de grandes forces morales, qui, sans doute, agissent isolément sur les individus, mais qui surtout soulèvent les masses, les entraînent brusquement par grandes ondes, par marées énormes loin des lits anciens, des rivages accoutumés et des horizons connus. Ce sont phénomènes

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humains OU Montaigne entre peu et qu'il entend mal. De même les réformations politiques sont de grands mouvements d'ensemble vers une idée nouvelle ou un préjugé nouveau. Elles aussi sont des marches à Tétoile. Ce sont proprement des religions civiles. Leur mode d'action sur les âmes est le même, quoique leur pénétration soit moindre, et leur évolution est de même sorte, quoique moins longue. Ce sont ces mouvementslà que Montaigne comprend peu et n'a pas accoutumé de considérer. Il est moraliste et non apôtre. Les religions et les réformations politiques appartiennent par leurs moyens au genre oratoire. Montaigne est un causeur. Il prend un homme à part et lui parle à demivoix ; il se renferme avec soi-même et se parle à voix basse. C'est pour cela qu'ayant son opinion politique, et même en ayant deux, une d'imagination et une autre de sens pratique, il a peu de chose à nous apprendre sur une affaire qui n'est pas proprement la sienne.

r:ONTAIGNE PEINTRE DE SON TErjPS

Non pas qu'il n'eût été très utile aux politiciens de son temps, comme àtousses contemporains, de le lire sérieusement et de l'étudier de très près. C'est un livre pour tous les temps que les Essais ; mais c'est aussi un livre pour les hommes du temps de Montaigne, et qui les fait connaître, et qui les peint, et qui les eût corrigés, « si l'esprit humain pouvait l'être.» Montaigne, je l'ai dit, n'a pas toujours vécu dans sa <t librairie » en compagnie de Plutarque, de Sénèque et de saint Augustin. Il a vu beaucoup plus mauvaise compagnie que cela. Il a beaucoup voyagé, beaucoup vu, beaucoup

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causé, et il avait l'œil bon et Toreille fine. Il a surpris les folies et les ridicules de son temps, et il nous les a signalés. Il y a dans Montaigne un La Bruyère du xvi' siècle. Parcourons un instant une partie seulement de sa galerie.

Voici les autoritaires, esprits décisifs, doués d une merveilleuse intrépidité d'affirmation qui étonne Thomme de bon sens, stupéfait qu'on puisse être si sûr d une chose qu'il étudie depuis si longtemps sans pouvoir y mettre que des conjectures.

Voici les crédules, esprits nés pour être plus convaincus de ce qu'on leur dit que ceux qui le leur persuadent, démissionnaires: d'eux-mêmes, et qui n'ont pas su se faire une véritable personnalité ; très dangereux parce qu'ils sont un instrument plus roide et plus lourd que la main qui les manie.

Voici les hommes et les femmes à la mode. Les modes sont bien ridicules au seizième siècle ; elles semblent une image assez fidèle du dérèglement des esprits; elles sont fantasques, désordonnées, incohérentes et quelquefois cyniques ; il est à remarquer que les costumes dans l'antiquité changaient fort peu ; il y avait des costumes nationaux et traditionnels ; on peut souhaiter aux Français qu'ils trouvent un costume national et qu'ils s'y tiennent : ce sera peut-être le signe qu'ils sont devenus une nation.

Il y a une fureur plus étrange et plus ridicule chez les Français du xvi« siècle, c'est la manie nobiliaire. Ils aiment à être de bon lieu, et voilà qui est bien ; mais ils ne se contentent pointa moins d'être apparentés à quelque race royale, française ou étrangère, « et le moindre se trouve arrière-petit-fils de quelque roi d'outre-mer. » Voilà qui est sot, et même qui ne sent point son bon gentilhomme : « Contentons-nous, de par Dieu, de ce de quoi nos pères se sont contentés ; nous sommes assez si nous le savons bien maintenir. »

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Autant faut-il en dire de cette manie des duels sans motifs sérieux et surtout de cet usage absurde des « seconds» qui force un homme à se battre sans aucune offense, sans nulle raison, et le plus souvent avec un ami qui lui est cher. Il y a là une injustice et même une sorte « de lâcheté. » Un contre un, c'était l'usage de nos pères, auquel, au moins, il faudrait revenir. Mais rhumeur française est ainsi : « Mettez trois Français aux déserts de Libye, ils ne seront pas un mois ensemble sans se harceler et égratigner. »

C'est une race batailleuse, de fait souvent, de paroles toujours. C'est sa vanité naturelle qui l'entraîne à ces éternels combats de langue et discussions interminables. Voyez d'ici les discuteurs ; ils ne cherchent point la vérité, mais la victoire, et non point même à convaincre , mais à étourdir. « L'un va en orient, l'autre en occident ; ils perdent le principal et l'écartent dans la presse des incidents : au bout d'une heure de tempête ils ne savent ce qu'ils cherchent ; l'un est bas, Tautre haut, l'autre côtier ; qui se prend à un mot et une similitude, qui ne sent plus ce qu'on lui oppose, tant il est engagé en sa course, et pense à se suivre, non pas à vous ; . . . pourvu que celui-ci frappe, il ne lui chaut combien il se découvre, Tautre compte ses mots et les pèse pour raisons; celui-là n'emploie que l'avantage de sa voix et de ses poumons ; en voilà un qui conclut contre soi-même ; cet autre s'arme de pures injures et cherche une querelle d'Allemagne pour se défaire de la société d'un esprit qui presse sien... » — Singulière inclination de préférer son amour-propre qui ne sert à rien à la vérité qui sert à tout. Il faudrait s'offrir à la correction, nous la fuyons. « Au lieu d'y tendre les bras, nous y tendons les griffes. « La prétendue recherche du vrai est source de colères, de rancunes et de longues haines. En vérité il faudrait interdire ce genre d'altercations, ce Nos disputes de-

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vraient être défendues et punies comme autres crimes verbaux. Quel vice n^éveillent-elles pas et n'amoncellent, toujours commandées parla colère I Nous entrons en inimitié premièrement contre les raisons, et puis contre les hommes. »

Le pédantisme aussi est un fléau de ce siècle. Rien certes n'est plus beau que la science ; mais tout devient mauvais aux esprits mal faits. Le tort commun des hommes de ce temps, éblouis par la résurrection de l'antiquité, est d'avoir pris la forme pour le fond et de s'être arrêté à l'écorce. Ils apprennent des mots, amassent des mots, enseignent des mots. L'aoriste de TpâTiw et s'il faut deux X au futur de êaXXo) sont les affaires les plus graves qu'ils connaissent. Elles ne sont pas négligeables; mais il en est de plus sérieuses. Le pédant est un homme qui ne sait pas quel est le but de l'instruction. L'instruction a pour but de rendre sage, ou elle est parfaitement inutile. Celle qu'on donne en ce temps « a pour sa fin non de nous faire bons et sages, mais savants ; elle y est arrivée : elle ne nous a pas appris à embrasser la vertu, mais elle nous en a appris Tétymologie ; nous savons décliner Vertu, si nous ne savons l'aimer. » Gela ne suffit point : tout maître doit être en même temps un éducateur, et ne jamais séparer l'un de ses rôles de l'autre. Ils se supposent l'un lautre et l'un sans fautre ne sert de rien.

L'éducation et l'assainissement du corps ne sont pas moins mal entendus que ceux de l'esprit. La médecine est pédante, elle aussi, et charlatanesque. Ce sont mystères, airs de cabale, mines et simagrées de magie, beaucoup de sorcellerie ridicule sur peu de science. Voyez ce choix de leurs drogues « mystérieux et divin, p C'est « le pied gauche d une tortue, furine d'un lézard, la fiente d'un éléphant, le foie d'une taupe, du sang tiré sous faile droite d'un pigeon blanc... et telles autres singeries qui ont plus le visage d'un enchante-

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MOiNTAIGNE ^1^

ment que de science solide. Je laisse à part le nombre impair de leurs pilules, la destination de certains jours et fêtes de l'année, la distinction des heures à cueillir les herbes de leurs ingrédients, et cette grimace rébarbative et prudente de leur port et contenance... » En telle affaire, ce n'est point les mystificateurs qui ont le plus de tort, ce sont les mystifiés. Celui qui a créé le charlatanisme, c'est une question de savoir si c'est le premier charlatan ou la première dupe. Il faudrait se défaire de cette crédulité spontanée qui n'a sa raison qu'en elle-même et qui croit parce qu'elle croit, et d'autant plus que la chose à croire étonne plus la raison.

Ce pouvoir du merveilleux sur les hommes, qui tient à leurs facultés d'imagination, à leur paresse aussi, parce que la raison demande de la force et le raisonner de Teffort et de la patience, est un des ennemis qu'ils ont à combattre avec le plus de vigilance. C'est lui qui mène les hommes à croire si légèrement aux guérisons miraculeuses, et autres prodiges : « Il y a peu de temps que fun de nos princes, en qui la goutte avait perdu un beau naturel et une allègre composition, se laissa si fort persuader au rapport qu'on faisait des merveilleuses opérations d'un prêtre qui par la voie des paroles et des gestes guérissait toutes les maladies, qu'il fit un long voyage pour l'aller trouver, et par la force de son appréhension, persuada et endormit ses jambes pour quelques heures, si qu'il en tira du service qu'elles avaient désappris lui faire il y avait longtemps. Si la fortune eût laissé amonceler cinq ou six telles aventures, elles étaient capables de mettre ce miracle en nature. » — Car en pareille chose tout dépend de la renommée et delà crédulité publique. C'est le croyant qui fait le prodige. En son commencement il est né de rien : « C'est merveille de combien vains commencements et frivoles causes naissent si fameuses

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impressions I Cela même en empêche Vinformatîon ; car pendant qu'on cherche des causes fortes et poisantes, et dignes d un si grand nom, on perd les vraies, et elles échappent à notre vue par leur petitesse. »

Il y a bien des préjugés encore et de Tétroitesse d'esprit et de la paresse qui dégénère en cruauté dans les mœurs et les procédés de la magistrature. L'enquête par la torture est une barbarie qui n'a pas même l'excuse d'être utile ; car ce n'est pas la vérité qu'on obtient par ce moyen, mais ce qu'on désire qui soit dit, et ce n'est qu'une manière de s'épargner la peine d'une véritable recherche et d'un laborieux examen. La torture comme châtiment n'est pasmoins atroce ni moins utile: « Tout ce qui est au delà de la mort simple me semble pure cruauté. »

En général ce siècle est brutal et violent. Il fait trop peu de cas de la vie humaine et de la souffrance humaine. Il ne lui en coûte pas assez, et presque il ne lui en coûte rien d'être injuste. C'en est assez pourtant des carnages, des famines, des violences et des terreurs. On a essayé de tout, excepté de la justice et delà bonté. Il serait temps de changer de méthode. « La force et la violence peuvent quelque chose, mais non pas toujours tout. » C'est une place à prendre que celle que donnera à un homme bien avisé l'usage de procédés plus doux et plus humains. Ce n'est pas, désormais, la vaillance seule qui assurera le premier rang. Il y a trop (le vaillants ; tout le monde l'est; « les marchands, les artisans, nous les voyons aller à pair de vaillance et de science militaire avec la noblesse, livrant des combats, défendant et prenant des villes. »

Qui tirera un homme de pair « emmi cette presse » ? La générosité de cœur. « Le premier qui s'advisera de se pousser en faveur et en crédit par cette voie-là, je suis bien déçu si à bon compte il ne devance ses compagnons.... Qu'il reluise d'humanité, de vérité, de loyauté

et surtout de justice, marques rares, inconnues et exilées; c'est la seule volonté des peuples, de quoi il peut faire ses affaires; et nulles autres qualités ne peuvent attirer leur volonté comme celles-là, leur étant les plus utiles: Nihilest tampopulare quam honitas. »

Je voudrais que cette page fût la dernière des Essais de Montaigne et que le grand maître du bon sens, de la modération et de la tolérance se fût arrêté ainsi, sur une prophétie qui s'est à peu près réalisée, et sur cet appel patriotique et éloquent à Henri IV.

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