RUE DE CLUNY
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AVANT-PROPOS
Ce volume, comme ceux que j'ai précédemmeni publiés sur le dix-septième^ le dix-huitième et le dix- ^ neuvième siècles^ est particulièrement destiné aux étudiants. Il n'est pas une histoire littéraire et n'a nullement la prétention d'embrasser le xvi« siècle littéraire en France tout entier. On s'y borne à ana- ~ lyser en leurs principaux traits les quelques écriai vains qui ont paru représenter le plus exactement, le plus puissamment aussi, les différents penchants de Pesprit français au xvi® siècle.
Ces penchants sont très différents en effet, et assez nombreux» Trois influences générales dominent, au XVI* siècle, les esprits adonnés aux choses deTesprit, c'est à savoir la Réforme, la Renaissance et l'Humanisme. On ^ erra, par ce qui suit, qu'il ne faut nullement confondre ces deux derniers, et qu'ils se distinguent, d'abord d'une façon sensible, ensuite profondément, pour se rapprocher enfin, sans se confondre.
La Renaissance fut une émancipation de Tespril
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humain suscitée par le commerce des hommes du XVI® siècle avec la pensée antique. En d'autres termes, comme la plupart des émancipations, ce fut un changement de servitude. Les hommes, éblouis par les grâces récemment ressuscitées de J'antiquité, sortirent de Técole de l'Eglise pour se mettre à Técole des anciens, et devinrent des dévots de Platon, dePlutarque et d'Epictète, pour se délivrer d'être les disciples de saint Augustin ou de saint Thomas. Un homme comme Montaigne est un Latin, de sentiments, de pensée et même de style; un homme comme Rabelais est un Grec, de sentiments et de pensée au moins ; de langue parfois. Le christianisme a laissé en eux quelques traces, mais si légères qu'elles ne semblent que des habitudes de geste et de langage, et ne paraissent nullement intéresser leur vie intérieure. Ce sont des philosophes anciens dans des tempéraments de Français ou de Gaulois, avec quelques façons d'être et de parler qui sentent le chrétien.
Cet état d'esprit, extrêmement intéressant dans des hommes d'esprit, et qui a eu des suites infinies, a des causes nombreuses et diverses.
D'abord l'apparition des livres anciens en leur intégrité et pureté, et c'est sur quoi l'on n'a pas besoin d'insister.
Ensuite le monde agrandi par les découvertes sur la terre et dans le ciel. Le monde a été découvert il y a un peu plus de trois cents ans. Il n'y a pas plus de temps que les hommes savent que la
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terre est ronde, qu'elle est petite et que le ciel est infini. Cela a changé toutes les idées. Le inonde étroit du naoyen âge, avec son ciel très bas et Dieu tout près, cela a disparu presque brusquement. Nous habitions une petite maison basse, oti nous étions surveillés, du haut d'une tour attenante, par un maître sévère et bon, qui nous avait donné sa loi, nous suivait des yeux, nous envoyait souvent des messagers, nous protégeait^ nous punissait, et nous tenait toujours comme en sa main. Nous habitâmes subitement un coin perdu de Tunivers immense ; le ciel recula dans des espaces sans mesure, et Dieu s'enfuit dans l'infini. Il n'en était qu'agrandi^ dira-t-on. Rien de plus vrai, et toutes les grandes idées théologiques qui ont paru depuis lors viennent précisément de là ; mais pour les esprits communs, et même pour des esprits assez grands, la présence réelle de Dieu disparaissait. On le savait encore, on ne le sentait plus. La science de Dieu, ou la recherche de Dieu, remplaçant le sentiment de Dieu, c'est justement les temps modernes. Et avec le sentiment de Dieu, l'amour de Dieu s'aiTaiblissait. On n'aime, communément, que de près. Il se passa alors un phénomène moral tout semblable à celui que madame de Staël a si admirablement signalé à l'avènement du christianisme. Les petits dieux du paganisme, ditelle, étaient sans cesse mêlés aux hommes ; l'homme les sentait autour de lui; Dieu devint unique et lointain ] <i la solitude et l'effroi de
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l'homme s'en accrurent. » Encore plus au xvi* siècle, Dieu resta unique et s'éloigna. Il n'en devait être que conçu comme plus grand par les esprits puissants, et plus aimé des âmes fortes ; mais les puissants esprits sont rares, et plus encore les fortes âmes.
— Il n'y avait pas là de quoi ramener à Tantiquité, puisque au contraire on s'en éloignait plus encore qu'à Tavënement du christianisme. — Si vraiment ! Cela ne pouvait ramener à l'antiquité mythologique ; mais cela ramenait très bien à l'antiquité des philosophes. Justement parce que les religions antiques étaient trop populaires et enfantines pour satisfaire des esprits élevés, les philosophes anciens avaient supprimé pour eux la mythologie, et cherché Dieu. Ils l'avaient cherché avec leur raison, leur savoir et leur logique, nullement avec leurs sentiments et leur amour, l'amour de Dieu supposant toujours qu'on l'a vu, ou que nos pères l'ont vu et nous ont transmis son souvenir et sa parole. Ils se trouvaient donc juste dans les mêmes conditions que les philosophes de la Renaissance, ou les philosophes de la Renaissance se trouvaient dans les mêmes conditions qu'eux. Ceux-ci, dans le monde agrandi, en présence d'une religion, à son tour, à leurs yeux, devenue trop petite et comme trop 'locale, écartant cette religion ou l'oubliant, ou ne lui donnant plus dans leur vie intellectuelle la place maîtresse, cherchant le secret du monde avec leur savoir, leur logique et leur raison, se ren-
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AVANT-PROPOS IX
contraient comme de plain pied avec les philosophes et les penseurs antiques, et par delà tout le moyen âge plus ou moins ouvertement méprisé, reprenaient l'antiquité pensante comme par la main; et, comme étonnés, du reste, par la force, la grandeur ou l'adresse des conceptions de ces maîtres lointains, devenaient à leur égard des disciples aussi respectueux et fervents que les hommes des précédents âges l'avaient été de TEglise chrétienne.
Parmi les causes de cette Renaissance de l'antiquité, Une faut pas oublier l'imprimerie, fimprimerie coïncidant avec la découverte et la diffusion de$ manuscrits antiques. Si Timprimerie eût été découverte deux cents ans plus tôt ou deux cents ans plus lard, elle n'eût pas fait autant de tort au moyen âge. — Découverte en 1300, elle eût imprimé e.t répandu la philosophie chrétienne et la littérature des onzième, douzième et treizième siècles ; et l'antiquité faisant irruption plus tard, n'eût qu'ajouté ses livres à ceux que le moyen âge eût laissés, très vulgarisés et très multipliés, derrière lui. — Découverte en 1700, la première ferveur pour l'antiquité épuisée, elle aurait imprimé concurremment les livres anciens et les livres du moyen âge, également ou presque également répandus jusqu'à cette date par les copistes. — Elle a été inventée juste au moment où les livres antiques, ayant, sans compter leur incomparable valeur, le charme victorieux de la nouveauté, s'imposaient à toutes les
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attentions et emportaient tous les suffrages, si bien que pendant un siècle on n'a presque imprimé qu eux. Dès lors, à l'exception des livres essentiels, comme la Bible, V Imitation, et quelques autres, un départ très nets'établit : d'une part le livre antique et le livre du xvi* siècle, ceux-ci imprimés, portatifs, facilement lisibles, incroyablement multipliés, d'autre part le livre du moyen âge, manuscrit, peu maniable, susceptible, peu lisible, et introuvable. L'imprimerie a à peu près supprimé le moyen âge; et d'autre part, présentant l'antiquité et le seizième siècle aux yeux et aux esprits sous les mêmes formes, dans les mêmes formats, dans la même écriture et comme dans la même langue, elle exprimait et accusait fortement cette continuation de l'antiquité par le seizième siècle qui était dans la pensée confuse de tout le monde, et rejetait d'autant dans l'ombre tout le moyen âge comme non avenu.
De là pour un temps, qui a été long, qui â certains égards dure encore, cette idée assez répandue, que le moyen âge n'existe pas, qu'il est comme un grand vide dans l'histoire de la pensée humaine. De là ce mot si étrange et si significatif de Renaissance, désignant l'esprit antique comme e.^prit de vie, le seizième siècle comme résurrection, le moyen âge comme mort, mise au sépulcre et long anéantissement de la pensée humaine. Jamais peutêtre, et non pas même aux commencements du christianisme, et non pas même, en France, à la
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fin du xviu'' siècle, Torgaeil humain ayant pour forme la réaction contre le passé et le mépris de la tradition, quitte à remplacer celle qu'on laisse par une autre, ne s'est déclaré avec une telle force et un pareil enivrement.
Ce fut mêlé de bien et de mal, comme toutes choses humaines; mais ce fut très fécond. L'antiquité repensée par des esprits très ouverts, et, — parce que le moyen âge, quoi qu'ils en eussent, laissaient en eux sa marque^ — plus subtils que les esprits antiques, c'était non seulement une direction nouvelle, mais plusieurs nouvelles directions données à l'esprit pubhc; c'était le stoïcisme, c'était l'épicurisme,etc'étaitle naturalisme, avectout ce qu'ilscontenaient oud'effort,ou d'abandonnement résigné, ou de conception de l'ordre universelet d'adhésion à cet ordre, avec tout ce qu'ils contenaient de sagesse héroïque, de sagesse pratique ou de sagesse philosophique perdant volontairement l'homme dans le vaste dessein des choses ; c'était tout cela qui était jeté à nouveau et versé dans les esprits. — C'était en même temps une nouvelle conception sociale, et ridée du citoyen remplaçant celle du sujet, et ridée de patrie remplaçant celle de fidélité dynas^ tique, et l'idée de contrat libre remplaçant, confusément encore, l'idée d'attache traditionnelle, héritée et comme organique. — Tout cela était gros des conséquences les plus imprévues un siècle auparavant et les plus considérables. L'esprit moderne rencontrant l'esprit antique, s'engouantde lui, se péné-
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XII AVANT PROPOS
trant de lui, modifié par lui et comme retourné par lui, c'est, dans le sens précis du mot, la révolution ]a plus complète que l'esprit humain ait subie.
Si la Renaissance était une rupture avec la tradition, la Réforme en était une autre. Le moyen âge encore était par elle renié et repoussé avec horreur. Elle aussi était un retour vers le passé. Mais son passé n'était pas le même que celui de la Renaissance. 11 était très différent et même contraire. La Renaissance était la renaissance de l'antiquité ; la Réforme était la renaissance du christianisme primitif. Elle repoussait le moyen âge non pas comme ayant rompu avec la philosophie ancienne^ mais comme ayant altéré le premier esprit chrétien. Il s'en suivait qu'elle était en lutte avec tout le monde, avec tout ce qui n'était pas elle-même. Elle était en lutte avec l'antiquité, parce que l'antiquité n'était pas chrétienne ; avec l'esprit de la Renaissance, puisque cet esprit n'était que l'antiquité restaurée ; avec le moyen âge, parce qu'elle était le moyen âge lui-même, mais le moyen âge en ses racines les plus anciennes, en son germe premier, et en son essence, que lui-même avait été altérée.
A la Renaissance elle disait: « Vous êtes Platon, Epicure, Lucrèce, Epictète. Vous êtes l'esprit humain dans son orgueil ou dans son ignorance, dany son ignorance et dans son orgueil, car à l'ignorance de la révélation vous ajoutez l'orgueil de la vouloir ignorer, ou de vous en soucier médiocre-
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^ent (Vj, D — Au moyen âge elle disait : « Vous êtes entaché et de paganisme et de philosophisme. Vous avez laissé s'infiltrer en vous des conceptions païennes, des habitudes d'esprit païennes et des pratiques païennes. Vous êles très loin d'avoir ridée de Dieu unique et de Dieu infini. D'autre part, vous avez en vous des (races de philosophisme antique^ des conceptions anti-chrétiennes que vos docteurs et vos conciles des troisièmes et quatrième siècles ont laissées incomplètes, ou tolérées confuses, par crainte du philosophisme antique encore vivace, et imposant ou séducteur. Ma lâche est de combattre et chez vous et dans mon sein même le paganisme qui s'y conserve et le philosophisme qui y renaît. »
De son côté, la Renaissance voyait dans la Réforme un ennemi aussi dangereux que le moyen Age, puisque, au fond, pour elle, c'était le même ;
(1) Calvin n'a détesté personne plus que t certaine classe de Nicodémites »qui « ne prennent P'Oint les choses (religieuses) fort à cœur et qui transforment à demi la chrétienté en philosophie. Or il remarque que « ceUe bande est composée quasi toute de gens de lettres, non pas que tous les gens de lettres en soient, car « il aimerait mieux que toutes les sciences fussent exterminées de la terre que si elles étaient ainsi cause de refroidir le zèle des chrétiens »; mais enfin beaucoup de gens de lettres en sont, et par gens de lettres Calvin spécifie qu'il entend les ^^^^m proprement dits, les prrfesseurs. ](is juges, les avocats, les médecins. Ce monde des professions libérales était sourdement et doucement hosLile à la Réforme comme au moyen âge, pour les mômes raisons, et Calvin, lui, est homme du moyen âge, du moins en ce sens qu'il est, quoiqu'il puisse en dire, un scalastiqiie, 11 signerait des deux mains le mot dit par un scolastique dans un des écrits de Pic de la Mirandole : « Nous vivons éternellement, non dans les écoles de pointilleurs de syllabes, mais dans le cercle des sages ou Von ne discute pas sur la mère d'Andromaque ou les fils de Niobé, mais où l'on s'entretient des origines profondes des choses divines et humaines »♦
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XIV AVANT-PROPOS
elle se trouvait en face d'elle comme le philosophisme antique vieilli en face du christianisme primitif, et non pas même avec cette différence que lui se sentait vieilli et elle jeune ; car ces choses-là ne se sentent guère, et ce n'est qu après coup qu'on s'en avise et par le succès qu'on en juge; elle était donc simplement en cette affaire l'antiquité contre le christianisme, avec un sentiment d'étonnement, de méfiance et un peu de mépris, et s'il n'y a pas d'homme qui s'écarte plus résolument du moyen âge que Montaigne et Rabelais, il n'y en a pas non plus qui soit plus hostile que Rabelais et Montaigne à la théologie de Genève.
Ces forces étaient contraires. Elles représentaient des tournures d'esprit différentes et inconciliables, c'est-à-dire conciliables seulement dans les tempéraments de la vie pratique, dans les concessions qu'impose la nécessité d'être ensemble sur la terre, et dans l'oubli volontaire, pour pouvoir vivre, de ce qui divise. La Réforme devait devenir tout autre chose en son développement que ce qu'elle était en son principe, et, loin de continuer à être une barrière devant l'esprit de la Renaissance, il était dans sa destinée de devenir si philosophique elle-même qu'elle en arrivât à être un auxiliaire de cet esprit et presque à se confondre avec lui ; mais au xvi® siècle ni lui ni elle ne pouvait, sauf vaguement et par échappées, ni espérer ni craindre cette lointaine évolution.
En attendant, ils se combattaient, etie moyen âge
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AVANT-PROPOS XV
combattait Fun et l'autre. La Sorbonne demandait à la foisàFrançoisP'^rextinctionderhérésieetrabolition deTimpriinerie, l'imprimerie étant considérée avec raison comme le véhicule et de la Renaissance et de l'hérésie, parce qu'elle Tétait et de tout ce qui était ancien et de tout ce qui était nouveau, et n'était Tennemi naturel que du moyen âge. En Allemagne, la Réforme étranglait net la Renaissance, en retardait l'avènement jusqu'au xvui" siècle, ce qui explique en grande partie toute l'histoire politique, toute l'histoire sociale et toute l'histoire littéraire de ce pays longtemps arriéré, brusquement lâché en un essor plus rapide que celui des autres peuples. En Italie et en France, la Renaissance l'emportait sur la Réforme, l'écartait, et restait en face du moyen âge très fort encore, épuré du reste et fortifié par Tamendemeût que lui avait imposé le péril que la Réforme lui avait fait courir; et entre ces deux forces une latte s'établissait, qui devait durer jusqu'à nos jours.
Mais entre ces tendances diverses un autre état d'esprit encore s'établissait, se répandait, très particulier, très complexe, d'une très grande importance en France, dont il nous reste à parler. L'humanisme n'est pas le moyen kge, il n'est pas la Réforme et il n'est pas la Renaissance. La Renaissance c'est la résurrection des idées antiques, l'hu- t/ manisme c'est le goût de l'art antique. Il y a souvent un humaniste dans l'homme de Renaissance, il y a moins souvent un homme de Renaissance
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XVI AVANT-PROPOS
dans rhumanisle; et il n'est pas forcé que l'homme de Renaissance soit un humaniste (Rabelais ne Test presque point); il Test moins encore que l'humaniste soit un homme de Renaissance. L'humanisme n'a point, du reste, la même date que la Renaissance. La Renaissance est du xv* siècle en Italie et du XVI* siècle en France ; Thumanisme n'a presque point cessé d'être depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Si haut qu'on remonte dans le moyen âge, on trouve dans la littérature le culte et l'imitation dos lettres antiques. L'humanisme s'est seulement accusé et précisé au xvi® siècle, et a seulement reçu de la Renaissance de nouvelles forces. — L'humanisme est un état d'esprit très spécial qui demande à être analysé avec quelque détail.
En son fond c'est le souci de bien connaître et de bien imiter les grands artistes littéraires des siècles passés ; c'est, si l'on veut, TAlexandrinisme. A un degré supérieur c'est un effort, pour échapper au temps où l'on vit, et pour se faire une âme antique. C'est une manière d'atavisme artificiel. Quand l'humanisme est très fort chez un homme, il est cela. Il est cela, souvent du moins, car on n'échappe jamais à son époque, chez Daurat, chez Ronsard et chez André Chénier.
Cet état d'esprit tout littéraire, tout livresque, a, au point de vue littéraire de bons et de mauvais effets. Il forme une littérature qui ne peut avoir rien de populaire, qui d'une part ne puise pas ses inspirations dans l'imagination populaire, d'autre
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AVANT-PROPOS XVII
part n>st pas destinée à être comprise par le peuple, qui par conséquent, entre elle et la foule, soit pour recevoir, soit pour donner, dresse un rempart.— Il forme une littérature qui n'est pas ou qui est peu nationale. L'atavisme s'y oppose. L'âme antique, dans un humaniste, combat l'àme nationale, non pas jusqu'à la détruire, mais jusqu'à l'écarter ; et cela a de très graves conséquences ; car ce que j'appelle Tâme nationale, l'âme héritée, l'âme paiernelle, c'est ce qu'il y a de plus personnel en nous ; et c' est donc lui-même dans une certaine mesure que l'humaniste écarte de son œuvre et en retranche, ce qu'il y a de plus spontané et de plus naïf dans son imagination qu'il refoule, et que, peu à peu, il tarit. — Enfin l'humanisme forme^ ou a de très grandes chances de former une littérature d'imitation indéfinie. Il est timide par essence. Il commencera par imiter l'antique ; puis, quand les anciens, encore qu'inépuisables, commenceront à paraître épuisés, imitera les belles choses qu'on aura tirées de Tant quité, et il arrivera ainsi à des imitations d'im tations, ce qui sans doute est la fin d'une littérature.
A côté de ces défauts, l'humanisme a de très grandes q'jalités. L'humanisme a naturellement le souci de la perfection de la forme. Il est en face d'œuvres que le hasard des circonstances, sans^ doute, mais beaucoup plus leur perfection de style, a conservées. Il se sent indigne d'elles, et
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XVIII AVANT-PROPOS
il fait tous ses efforts pour rivaliser, au moins par le soin scrupuleux de l'expression.
L'humanisme a naturellement aussi l'amour de lagrandeur. Plus encore que les œuvres achevées, ce sont les œuvres d'ample dessein qui ont frappé Tattention de Phumanité et qui se sont sauvées à travers les âges ; c'est à ces œuvres que l'humaniste se ramène toujours et ce sont elles qu'il essaye de reproduire ou d'égaler.
Enfin l'humanisme crée comme forcément une littérature impersonnelle, ou apparemment impersonnelle. L'étude des grands écrivains très éloignés de nous, nous fait sortir de nous. Elle donne à notre art un certain degré nécessaire de généralité, d'objectivité. L'humaniste en essayant de se faire une âme antique gagne ces deux choses, d'abord qu'il l'essaye, et ensuite qu'il n'y réussit pas ; et c'est juste ce qu'il faut. Il l'essaye, et par conséquent sort un peu de lui, élargit son horizon, augmente son âme; il n'y réussit pas, et par conséquent reste encore lui-même, garde sa faculté créatrice, n'est arrivé, et c'est heureux, qu'à avoir un moe plus riche, un moi plus renseigné et un moi plus souple. Gœthe est le type même de l'humaniste de génie. Mais, au moins dans sa forme, dans les œuvres qu'elle fera, dans les genres qu'elle croira devoir adopter, dans les corps pour ainsi parler qu'elle animera, la littérature humaniste aura un caractère impersonnel.
L'auteur ne s'épanchera point, il travaillera. Il
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AVANT-PROPOS
fera peu d'odes et d'élégies; il fera des tragédies, des épopées, des comédies, des romans. G'esl-adire qu41 créera des êtres et des événements : êtres qui sans doute ne feront souvent que traduire ses propres sentiments et pensées, et qui souvent ne seront que, projetés au dehors, les différents êtres que chacun de nous porte en soi ; événements qui sans doute ne seront souvent que les rêves caressés et poursuivis par rauteur,et, réalisées par son imaginalion, les démarches de sa vie intérieure; êtres et événements détachés de lui cependant, ayant acquis une apparence de vie propre, tableaux où Fauteur se retrouve, non portrait où il se peint ou glace où il se mire, choses enfin aussi impersonnelles que les choses littéraires le peuvent être. — L'humanisme partout où il s'établit fonde une^ littérature aussi impersonnelle qu'il estpossible qu'une littérature le soit.
Or l'humaniste a été un personnage très fréquent en France au xvi^ siècle. On peut même dire que l'humaniste est le type du Français au xvi« siècle. Le Français du xvi« sièle, j'entends le Français qui pense,n'est pas homme de Renaissanceprécisément, n'est que rarement chrétien réformé ; il est humaniste. Il Test parce qu'il est timide, traditioniste, peu partisan des ruptures brusques et des insurrections violentes contre les générations qui l'ont précédé. Or la Renaissance, en son fond, est une hérésie; mais l'humanisme ne l'est pas. L'admiration de l'antiquité non en ses idées, mais en ses
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œuvres littéraires et artistiques, n'a jamais été condamnée par le christianisme. Il ahésité sur ce point un instant, puis s' huînanisanty dans tous les sens du mot, il a permis d'admirer les anciens pour leurs beautés, et de les cultiver, en quoi, du reste, pour ses intérêts, il a eu tort (1). Et pendant tout le moyen âge Thumanisme, un peu élémentaire et superficiel, mais riiumanisme cependant, a vécu, non seulement toléré, mais protégé par le christianisme et bien vu de lui. Le Français humaniste ne se sent donc ni hérétique, ni insurgé, ni novateur. Il est bien de son pays, de sa race et de son histoire. Il ne fait que continuer une tradition en lui donnant plus d'importance et plus de place dans la vie intellectuelle qu'elle n'en avait.
Humaniste, le Français l'est encore par une certaine légèreté et manque (ie profondeur. Etre humaniste sans être hommedeRenaissance, c'est dans l'antiquité s'attacher à la forme sans aller au fond; car ces belles œuvres antiques, ce sont bien, cependant, des idées antiques qu'elles revêtent, qu'elles illustrent ou qu'elles expriment, et tout se tient, et l'on ne peut pas être humaniste conséquent sans être homme de Renaissance du même coup. Sans doute; mais ce n est que pour les hommes systématiques que tout se tient, et pour les autres tant s'en faut que tout se tienne. Or le Français n'est pas un homme systématique à l'ordinaire; la logique ne
(1) J. Janssen : L Alle^nagne et la Réforme, If, liv. I, ch. i: et Daniel: Des J^ùudes classiques dam la Société chrétienne*
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le contraint pas très impérieusement ; et il est fait pour être éclectique très facilement et très volontiers. 11 trouvait donc possible et très naturel de restei catholique pour ce qui était de la foi et d'être dévot à Taniiquité pour ce qui était de la littérature, d'avoir une âme chrétienne et un art païen; et Ton dira sans doute que cela tenait à ce qu'il n'était ni chrétien très profondément ni païen très ardemment, ni l'un ni l'autre très logiquement ; mais encore il associait très bien en lui ces parties contraires, ou plutôt il les gardait en lui très intactes et assez solides et fortes, à la condition précisément de ne les point associer, à quoi lui servaient sa légèreté naturelle, sa facilité d'esprit, son hospitalité intellectuelle et le don qu'il a de se poser sur les choses sans peser sur elles.
Humaniste, le Français Tétait encore par le goût qu'il avait et qu'il esta esp'^rer qu'il aura toujours des moyens termes ; car c'en était un que l'humanisme. Il ne contrariait décidément personne : ni le moyen âge qui l'avait admis, ni la Renaissance, dont il était comme la forme extérieure et l'écorce brillante ; il n'y avait guère que Genève qu'il désobligeât un peu, justement parce qu'il était un moyen terme. Il donnait aux esprits des satisfactions diverses. Il leur laissait la religion et même savait l'orner ; il leur révélait les beautés antiques sans toucher aux idées dangereuses, et encore, même des idées antiques, il reprenait et redonnait au monde celles qui ne contrariaient point le christia-
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XXIÏ AVANT-PROPOS
nisme;etce n'étaient pas toujours les plus grandes, mais c'étaient les plus aimables, les plus gracieuses, les plus charmantes. 11 formait ainsi un état d'esprit tempéré, très doux, très tolérant, assez libre, et oh. les éléments essentiels de notre esprit national se trouvaient à Taise, et qui était certainement un des mieux accommodés au tempérament français qui aient jamais été.
Il faut convenir qu^il contenait pour Tavenir certaines difficultés. Avoir une âme chrétienne et un art païen, quelque accommodement que la flexibilité de l'esprit et la douceur du caractère mettent entre ces choses^ cela donne à ce qu'on pense je ne sais quelle incertitude et met dans ce qu'on écrit je ne sais quelle indécision. Il y a, en Italie surtout, et même en France, des espèces d'infiltration du Paganisme tout au travers des pensées les plus chrétiennes des humanistes. D'Aubigné, après Ronsard, ajustera l'histoire d'Hercule à la personne de Jésus, en s'en excusant, mais pour recommencer le lendemain. C'est au milieu d'une pièce d'inspiration très catholique que Ronsard exprimera, moitié souriant, moitié sérieux, le regret de ne pas être né au temps où l'on pouvait être païen (1). Le plus souvent ces mélanges poétiques
r n Voyez encore chez les catholiques : Le Miiire de Belges, mélange eontinur'idu sacré et du profane, Noéet Hercule, la Bible et Homère; Sannazar appelant Marie <ï Tespoir des dieux », faisant du Jourdain un Dieu mythologique couronné de joncs et de roseaux, introduisant Protée qui prédit au baptême de Jesuslesmiracles de 1 Evangile, etc.; — chez les protestants : Zwingle mettant au ciel pde-mcle Adam, Jésus Enoc, Moïse, Hercule, Thésée, Socrate, Numa, Gaton... ce dont
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AVANT-PROPOS XXIII
sont trës innocents de lapart de leurs auteurs ; quelquefois, pour tel ou teldessein, ilsle sontmoins (l). Toujours ils révèlent dans la pensée de l'écrivain quelque chose d'hybride et d'incohérent.
On s'apercevra de cette sorte d'antinomie un peu plus tard, au xvn* siècle. On verra très bien que l'humaniste a deux hommes en lui, l'un pour lui et l'autre pour Fart, Tun qui est chrétien, qui est Parisien, qui va à Notre-Dame, qui aime son roi et qui aime sa femme ; l'autre qui est païen, qui est Romain, qui adore Jupiter, qui est républicain, et qui aime Glycère ; et que le premier vit la vie pratique, et que le second écrit, et que le second ne met dans ses écrits rien ou presque rien du premier. Et, ceci reconnu, la conséquence qu'on en tire est curieuse. On est si convaincu de Texcellence de l'art antique et de l'impossibilité qu'un art soit autre chose que lui, que pour rester artistes, et d'autre part pour ne pas risquer ce c< mélange coupable 5) des choses profanes qui sont choses d'art et des choses chrétiennes qui sont vérités, mélange où leshumanistes duxvii® siècleavaienttrop donné, on fait le ferme propos de ne mettre jamais dans l'art que
s'indigne Bossuet (Variât, n); — chez les humanistes purs, du genre d'Erasme, et qui ne sont ni catholiques, ni novaieurs ; Eoban et ses épitres amoureuses des saintes femmes du Nouveau Testament; épîtres de Marie-Madeleine à Jésus imit.ees d'Ovide, etc.
(1) Ce jeu dangereux devient un jeu perlîde dans les Hpitres des Jiommes obscurs de Hutten. C'est là qu'on voit Jésus compareà Cadmus, Cadmus redemandant partout Europe, Jésus cherchant en tous lieux sa sœur Pâme humaine ; et Semelé comparé à la Vierge Marie ; et Bacchus, né deux fois, comparé à Jésus né une première fois avant les temps et une seconde fois selon la chair, etc.
XXIV AVANT-PROrOS
les choses profanes, jamais que mythologie, jamais que sujet antique, jamais que matière aussi éloignée que possible du temps oii Ton vit et du pays dont on est. C'est alors le divorce complet, toujours nécessairement atténué dansla pratique, mais complet en théorie, entre l'homme et l'écrivain, et c'est la littérature humaniste, impersonnelle par définition, devenue, en cours de son évolution, aussi extrêmement impersonnelle qu'il soit loisible de l'imaginer, en telle sorte quela littérature classique française est restée le modèle même de la littérature impersonnelle, et, parce que du reste elle était, belle, la littérature la plus universelle qu'on ait connue. — Tel était le dernier terme où Thumanisme en choses purement littéraires devait aboutir, après quoi il n'avait, ayant produit tout ce qu'il contenait et plus qu'il n'avait annoncé, qu'à céder la place à un art tout différent et même contraire.
Voilà les principales tendances qui se partageaient les esprits au xvi® siècle. Elles semblent discordantes, et elles le sont, et elles sont restées telles pendant tout ce siècle et bien au delà. Remarquez cependant qu'elles ont un trait commun : elles sont toutes des réactions, des marches plus ou moins vives en arrière, des retours, au delà du passé prochain^ à un passé éloigné. Ce que cherche la Réforme, c'est Tantiquité chrétienne ; — ce que cherche la Renaissance, c'est l'antiquité classique en ses idées ; — ce que chercheTHumanisnie, c'est l'antiquité classique en son art. Tous trois provoquent
AVANT-PROPOS '^XV
une résurrection, chacun celle de son choix.
C'est un signe d'un grand mouvement dans les esprits, d'une crise d'activité intellectuelle^ en un mot d'une révolution. Les révolutions procèdent toujours ainsi. Elles cherchent le progrès par la réaction, la marche en avant par le retour. Rien n'est plus naturel Le progrès, le vrai progrès, le progrès réel ne procédant jamais que pas à pas et d'un mouvement insensible, n'a jamais l'air que de la continuation du passé prochain, et même que de la persistance du passé prochain ; et à cause de cela il ne paraîtjamais le progrès aux yeux des hommes. Eux, qui rêvent le grand proi2;rès, le progrès vaste, le progrès changeant la face du monde, ne peuvent pas se le figurer, construit de toutes pièces, dans l'avenir. Il y faudrait trop d'imagination. 11 faudrait bâtir un monde qui ne ressemblât à rien ni de ce qui se voit ni de ce qui a été vu. Mais ce progrès, ils le voient très bien dans le passé lointain. Ils avisent telle époque éloignée, qui, parce qu'elle est éloignée, est très différente de la leur, et, parce qu'elle est très différente, semble meilleure, et c'est elle qu'ils prennent pour en faire le progrès de demain. Ils disent non pas : <c Voici l'avenir, marchons-y I d car ils ne le voient pas ; ils disent : « L'humanité s'est trompée de route; c'est à telle époque qu'elle était dans le vrai. Rebroussons. 3) Ainsi dira Rousseau, ainsi parlent les novateurs du xvi* siècle. Le retour à un certain primitifs celui-ci ou celui-là, est la pensée
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XXVI AVANT-PROPOS
maîtresse de tous les révolutionnaires. — Ceux du xvi' siècle avaient des primitifs très différents, mais tous rebroussaient, et tous, par conséquent, se rencontraient dans une commune haine, celle du passé prochain, celle du moyen âge.
C'est cette commune haine qui a fini par les concilier. Ils se sont longtemps combattus. L'esprit de Renaissance, réprimé et refoulé au xvii® siècle, reprenant le dessus au xvui% avait autant de répulsion pour le protestantisme que pour le catholicisme, et autant encore pour ce protestantisme tempéré qui s'appelait jansénisme. Le protestantisme combattit longtemps le philosophisme libre avec autant d'ardeur qu'il faisait le moyen âge.
L'humanisme avait eu, lui, au point de vue de la direction des esprits, des destinées assez curieuses. Il était devenu catholique; et à vrai dire nous avons vu qu'il n'avait jamais cessé de l'être ; mais il l'élait devenu très formellement. Les sévérités que le christianisme fougueux, calvinisme ou jansénisme, avait à son égard, Pavait rejeté de ce côté-là, et il y avait été bien accueilli. Seulement il s'associait naturellement avec le catholicisme le plus superficiel, le plus accommodant et le moins sévère, et, en même temps, à ce catholicisme antijanséniste il donnait un caractère encore plus léger, encore plus aimable et encore plus mondain. Il amollissait le catholicisme; il en faisait décidément une religion trop littéraire. C'était peut-être le mettre
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AVANT-PROPOS XXVII
au goût du jour; mais ce n'était pas le fortifier, parce que, le christianisme, quoi qu'il fît, et encore qu'ainsi paré, restait en son fond la religion simple et sans art de ses origines ; et Tornement qu'il se donnait c'était à l'antiquité, son ennemie, qu'il l'empruntait. L'esprit de Renaissance pouvait lui dire un jour, et il le lui dit : « C'est la beauté, la grâce, Télégance qui sont adorables, vous le reconnaissez, puisque vous cherchez à vous les donner; mais ces grâces c'est à l'antiquité que vous les prenez ; par vous-même vous êtes pauvre, grossier, inélégant. Le monde doit s'écarter devons k mesure même qu'il s'éprend de ces beautés qui ne vous sont qu'un ornement d'emprunt. » Quand Madame de Sévigné écrivait en riant: « Comment peut- on aimer Dieu quand on n'en entend pas bien parler? Il faut des grâces particulières », elle disait sans s'en douter le mot le plus profond du monde. Elle formulait le mot d'ordre de tout le xviii® siècle contre le christianisme. Dieu adorable seulement s'il a des beautés httéraires^ le Dieu des chrétiens digne de dédain parce qu'il n'a pas de beautés littéraires, ou n'a que celles que l'humanisme, fils de l'antiquité, veut bien lui donner; c'est l'argumentation du xvni^ siècle contre le christianisme, celle que Chateaubriand essaiera de réfuter; et Madame de Sévigné s'est montrée ce jour-là la « jolie païenne d qu'un de ses amis jansénistes disait qu'elle était, — L'humanisme fut donc Tennemi le plus dangereux peut être du moyen âge, en ce qu'il lui fut un allié
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XXVIU AVANT-PROPOS
compromettant, c'est-à-dire un ennemi secret et insidieux.
Et peu à peu la conciliation se fit, ou la demiconciliation entre toutes les tendances qui, de près ou de loin, étaient hostiles à Tesprit du moyen âge.
La Réforme, peu à peu pénétrée par l'esprit de la Renaissance, dont elle avait été d'abord l'ennemie la plus redoutable^ devenue peu à peu, à cause de la tendance à l'examen personnel et au « sens propre y> qu'elle portait en elle, une manière de libre philosophie, se rapprochant ainsi de l'esprit de la Renaissance, sans jamais se confondre avec lui, mais le servant, poussait, sinon au même but, du moins dans la même direction.
L'humanisme, d'une part, au point de vue de la production littéraire, ayant donné ses plus beaux fruits et étant presque épuisé, s'etfaçait, s'éclipsait dans le rayonnement de l'esprit de la Renaissance et ne faisait pas grande figure, avec ses petites tragédies ou ses comédies pédagogiques, devant un Esprit des Lois ou un Essai sur les mœurs ; d'autre part, comme influence sur les esprits, passait décidément au camp du philosophisme, finissait par reconnaître qu'il était comme lui fils de l'antiquité, s'avisait qu'il était la forme de ce dont la Renaissance était le fond, devenait l'auxiliaire et la décoration encore brillante des petits-fils de Montaigne, destiné ainsi à être tour à tour à chaque parti contraire un ornement.
Enfin l'esprit de la Renaissance lui-même, fort
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AVANT-PROPOS XXIX
par SOI, nonobstant la courte éclipse, et partielle, du xvu^ sièole, puisant des forces dans ces alliés plus ou moins inattendus qui lui venaient de points si divers ; puisant des forces dans tout le mouvement scientifique, prodigieux pendant deux siècles et demi, resté longtemps indépendant, mais qu'il savait attirer à soi et présenter comme lui étant favorable ; triomphait pleinement, redressait et remettait debout l'antiquité philosophique tout entière, déisme, naturalisme, matérialisme^ épicurisme, et jusqu'à l'antiquité républicaine avec Rousseau ; rejetait le moyen âge comme un corps étranger introduit dans l'organisme de la civilisation ; et Voltaire posait cette loi de la philosophie de l'histoire : antiquité, pleine lumière ; temps chrétiens, barbarieet mort ; temps modernes, retour à Fantiquité, résurrection. — L'esprit de la Renaissance l'emporte. Tu as vaincu, Julien l'apostat!
Autant du moins que dans l'histoire de l'humanité un principe peut jamais être victorieux d'un autre. Car ce triomphe, quoique réel, quoique très grand, n'était, en partie, qu'apparent. Ce qui résulte desgrands combats, c'est sans doute la victoirepour quelqu'un, mais c'est surtout l'alfiFaiblissement pour tout le monde. Ce qui résulte de ces grandes luttes et rivalités intellectuelles, c'est la dispersion, la dissémination, l'éparpillement. Ce que tous ces partis intellectuels si divers ont préparé surtout parleurs luUes, c'est leur ruine à tous, c'est-à dire c'est l'individualisme intellectuel de notre temps. Briser le
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XXX AVANT-PROPOS
« pouvoir spirituel » du moyen âge, c'était ce qu'ils voulaient ; mais ce qu'ils voulaient surtout, c'était en établir un autre, à quoi ils n'ont pas réussi. D'abord ils n'ont qu'affaibli l'ancien ; ensuite ils n'en ont pas fondé un nouveau qui soit très fort. Ils ont abouti, après bien des luttes contre l'ennemi commun et entre eux, à réinstaller lephilosophisme de la Renaissance, c'est-à-dire le philosopbisme antique. Mais c'est en cela précisément que le triomphe est apparent, parce que le philosophisme antique n'est pas une doctrine, c'en est mille. Si la Réforme avait vraiment réussi, elle substituait un « pouvoir spirituel ^ à l'ancien ; mais du moment que c'était la Renaissance qui réussissait, ce qui triomphait, c'était l'absence de pouvoir spirituel. C'était la liberté de penser, d'abord, et c'était de plus le goût, le soin, le souci, la passion, l'habitude considérée comme un devoir, de penser chacun par soi-même et pour soi-même, de se faire chacun à soi-même sa doctrine, son dogme et son credo. C'était rindividualisme intellectuel, ou, si Ton veut, l'anarchie intellectuelle; car il ne faut pas avoir peur des mots.
Voilà l'état général des esprits que les trois siècles qui nous précèdent, à commencer par le seizième, et en lui faisant la plus grande part dans cette œuvre, ont créé pour nous, et voilà pourquoi le seizième siècle est le plus intéressant à étudier des siècles modernes. Cet état est41 bon ? Nous devons presque nous récuser quand on nous le
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AVANT-PROrOS XXXI
demande, parce que nous y sommes. Le plaisir de penser librement et de croire librement, et de dire librement ce que Ton pense et ce qu'on croit, est si grand, qu'il peut nous faire illusion sur Futilité qu'il peut y avoir pour l'humanité à ce que l'individu pense et croie de cette manière. — Au point de vue purement littéraire, qui surtout nous occupe ici, nous pouvons répondre. Il n'y a rien qui soit plus utile aux lettres que l'individualisme intellectuel, ou ce qui y tend, surtout ce qui y tend, à vrai dire, mais lui aussi. La littérature ne vit pas uniquement d'idées, mais elle vit d'idées essentiellement. L'état intellectuel que nous venons de marquer est celui qui suscite les idées en forçant pour ainsi dire l'homme à les chercher sans cesse (i). C'est pour cela que ce que nous connaissons do l'antiquité a été si plein d'idées et si éclatant comme époque httéraire. Ce que nous connaissons de l'antiquité est un temps où la mythologie des âges préhistoriques s'éteignait et où l'humanité cherchait sa croyance, par conséquent étudiait Thomme. Les siècles qui nous précèdent ont ce même caractère. La Renaissance n'est que la renaissance d'une crise intellectuelle et morale deThumanité. C'est pour celaqu^'elle-même et ce qui en dérive est un âge littéraire incomparable dans l'histoire humaine. — Nous avons écrit ce volume pour contribuer, dans
(1) Cf. Renan : Avenir de la science, xxi: « Le génie ne végète puissamment que sous Forage, et toutes les créations de la pensée sont apparues dans des situations troublées... », et tout le chapitre.
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^^^^'^n AVANT-PROPOS •
notre petite mesure, mais avec conscience et probité, à Tétude de cet âge si considérable.
Comme je fais toujours, je recommande aux jeunes gens de lire les auteurs ci-dessous étudiés^ ce qui leur sera plus facile pour le seizième siècle que pour tout autre, ces auteurs ayant relativement peu écrit, elles lectures de textes qui doivent accompagner celle de ce livre pour qu^il soit utile, se réduisant à une cinquantaine de volumes. Ils feront bien, de plus, de lire les bonnes études critiques qui ont été publiées sur le seizième siècle. Le livre de Sainte-Beuve sur la Poésie au XVI^ siècle n'est nullement à négliger, et, quoique un peu suranné, reste charmant. Ce qu'a écrit Nisard sur le seizième siècle, c'est-à-dire un demi-volume environ, est excellent. Le tableau de la layigue de la littérature française aiiXVl^ siècle de MM. Arsène Darmesteter et Halzfeld est le plus précieux instrument de travail. Sur Rabelais le livre de M. Gebhardt et celu^. de M. Stapfer sont de tout intérêt, et celui de M. Pierre Gauthiez (Etudes sur le XVP siècle) contient des renseignements instructifs. Sur Montaigne il faut consulter l'étude si diligente de M. Paul Bonnefon, et l'article exquis de Prévost-Paradol dans ses d Moralistes français ». Sur Commynes, Ronsard, du Bellay et d'Aubigné, je ne vois aucune étude particulière qui exige qu'on en prenne connaissance, et pour Ronsard surtout cette lacune est déplorable. Sur Marot on fera bien de lire l'article
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AVANT-PROPOS XXXIU
peu heureux peut-être, mais fécond, comme toujours, en réflexions, que Scherer lui a consacré {Etudes sur la littérature contemporaine^ vui). Enfin, non pas sur Calvin, malheureusement, mais sur tout le mouvement social, moral et religieux qui Ta précédé et dont il procède, l'admirable livre de J. Janssen, l'Allemagne et la Réforme^ qui vient d'être traduit en français avec le plus grand soin par M. E. Paris, sans qu'on soit tenu d'en accepter les tendances et les conclusions, est indispensable et est une bonne fortune intellectuelle. Le livre de i\J. Ferdinand Buisson sur Castellion (et sur Calvin) en est une autre.
Avril 1893.
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GOMMYNES
SA VIE
Philippe de laClyte, sire de Gommynes et d^Argenton, était né vers 1445 au château de Gommynes, en Flandre. Orphelin de bonne heure et mal élevé par un tuteur négligent, il n'apprit guère qu'à monter à cheval, et ne sut jamais ni grec ni latin, dont il eut regret plus tard, peut-êt^-^ à, tort, car ceux qui croient les études antiques funestes dans l'éducation, ne manquent jamais de citer son nom avec celui de La Rochefoucauld, et cela le met en bonne compagnie et entretient sa gloire. A dix-sept ans on l'envoya à la Cour, c"est-àdire auprès de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, qu'il ne connut jamais que vieux et malade, et dont il a gardé le plus tendre souvenir. Il avait l'œil bon déjà et des qualités d^ohservateur ; car il se rappelle, quand il écrit ses Mémoires, que la Bourgogne était heureuse, à cette époque, et un peu trop heureuse, amollie, voluptueu^e, fastueuse, trop riche.
Quelqu'un se levait qui devait mettre ordre à cela.
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Charles, comte de Charolais, fils du duc, était luimême un homme de plaisirs, mais ce n'était pas un homme d'esprit. Fort aimable et en particulier assez attaché au jeune Commynes, qui avait su lui plaire, c'était un jeune prince de trente ans plus étourdi que son page. A la ligue du Bien Public^ il commanda les Bourguignons et leurs alliés contre son ancien ami Louis XI, et gagna, ou à peu près, la bataille de Mont- Ihéry. Dès lors il se crut un Alexandre. Il n'était guère qu'un Picrochole, rêvant toutes les conquêtes imaginables, incapable de conseil, ne demandant ni n'écoutant jamais aucun avis, se jetant à toutes les aventures, et, signe le plus grave selon Commynes, mélancolique et solitaire dans la mauvaise fortune. Au fond il était sot, et quand Commynes parle si amèrement de la « bestialité » de certains princes, il est à croire que c'est à Charles le Téméraire qu'il pense un peu, sans préjudice de quelques autres.
' Au bout d'un certain temps, qui fut long, ce qui est à l'honneur de Commynes, le prudent et sagace Flamand se demanda ce qu'il faisait auprès d'un tel homme, rabroué, brutalisé même, paraît-il, par lui, et ne lui servant à rien. En 1472 il passa au service de Louis XI. Il avait vingt-cinq ans. Studieux, avisé, mettant à profit tous ceux qui l'approchaient, il savait fitalien, l'espagnol et l'allemand, sans compter le français. Il eût valu quatre hommes pour Charles- Quint. 11 les valait pour Louis XI. Surtout il savait les hommes, ce qui est le plus rare. Il était un excellent diplomate. Il avait exercé même, en cette qualité, en Angleterre, mieux encore à Péronne, entre Louis XI et Charles. Le roi de France n'avait pas oublié ce jeune homme grave, aimable et fin qui avait contribué alors à arranger les choses au moins mal possible. Il est certain qu'il le désira. Ils se désiraient l'un l'autre. Commynes vint, et resta. Jusqu'à la mort de Louis, il ne
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COMMYNES à
quitta pas la maison du roi, à peine sa chambre. Ce fut un ministre et ce fut un ami. Louis XI avait tout pour plaire àCommynes: il était très intelligent. La réciproque était vraie. Dans ces conditions, et quand on est de caractère froid de part et d'autre, on ne se quitte jamais.
La mort de Louis XI fut une catastrophe pour Gommynes. Louis XI l'avait comblé, selon son habitude, des biens des autres. On jugea qu'il fallait rendre. Gommynes, ne se prêtant pas de bonne grâce à ce règlement, fut arrêté, emprisonné et même confiné dans une de ces cages que Louis XI avait inventées. Il parle de cette mésaventure en ses Mémoires avec la négligence la plus philosophique. Réintégré dans la partie de ses biens qu'on estima légitime, il reprit faveur, suivit Charles VIII en Italie, fut ambassadeur à Venise pendant que le roi de France traversait la péninsule comme un triomphateur, et au retour, qui fut plus rude, assista à Fornoue.
Il vit presque mourir Charles VIII, ayant été appelé à Amboise pour trouver le cadavre du « petit roi » gisant encore sur un tas de paille dans la galerie où il était tombé. Il se retira alors à Argenton, dans ses terres, sans regrets, semble-t-il, et sans plus d'ambition. Il avait cinquante ans. Il avait vu quelques grandes choses ; il n'avait plus qu'à les écrire. Il les écrivit en français, priant « monsieur l'archevesque de Vienne », ancien aumônier et médecin de Louis XI, du les traduire en latin. Ceci, quoi qu'en ait pensé Sainte- Beuve, sans aucune malice, et simplement dans le regret de ne pas savoir le latin ; car en ce temps-là et même plus tard, on écrivait l'histoire pour toute l'Europe, et l'on n'imaginait guère qu'on pût l'écrire autrement qu'en langue européenne. Il mourut presque jeune, en 1511. Son livre n'a été publié qu'en 1523. Il eut vite, soit dans le texte, soit dans la vulgate latine
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qu'on en fit, un très grand succès. Charles-Quint rappelait « mon bréviaire ».
SA TOURNURE d'eSPRIT.
Commynes est avant tout un homme très intelligent, et c'est presque toute sa définition. Il y a des hommes qui sont nés pour agir, et, selon qu ils ont du bon sens ou n'en ont point, ce sont des actifs ou des agités. Il y a d'autres hommes qui sont nés pour comprendre, et qui ne s'en lassent jamais. Ils peuvent être actifs aussi, mais comme en seconde ligne. L'homme d'action se sert de son intelligence pour agir, et fhomme intelligent qui est mêlé à l'action, ne se sert guère de l'action que pour comprendre plus de choses. Tel était Commynes. Personne plus que lui n'a contribué à faire l'histoire, en ayant Fair de rester témoin curieux plus qu'acteur. Il devait savoir se dédoubler, s'occuper d'une affaire en la conduisant au but, mais en même temps en l'étudiant pour elle-même, et les hommes qui y étaient mêlés, comme objets très intéressants pour le curieux de choses humaines. Très différent en cela de Saint-Simon, à qui du reste on n'a pas eu tort de le comparer. Saint-Simon, parfaitement incapable d'action, est possédé par la curiosité, et malgré toute sa pénétration, malgré tout son génie, qui n*est pas ici en cause, reste toujours extérieur aux choses dont il est témoin. Commynes est dedans, à l'intérieur même de ces choses-là; il y est mêlé intimement, il les fait ; mais il est assez froid pour les observer cependant, et il les observe comme ducentre.Delà, avec cent fois moins de talent qu'un Saint Simon, une sûreté, une certitude,
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une plénitude de sens, un manque merveilleux d imagination, qui sont des qualités supérieures d^histonen.
Commynes me paraît un homme dont le mot perpétuel était pourqtioi? Fomquoi est le mot et la pensée des hommes intelligents, ou qui voudraient Tetre D'abord « pourquoi est-ce que je fais ceci? » Et c est ici rhomme d^action réHéchi, qui ne laisse rien au hasard, et qui se rend compte de son désir, de son intention, de ses moyens et de son but. - Ensuite : « pourquoi tel obstacle? Il vient dun homme. Quel est cet homme, et que veut-il, et que peut-il? 11 vient d'un peuple. Quel est ce peuple, quel tempérament, quelles tendances et quelles ressources? » Ainsi de suite; et c'est ici le psychologue, le moraliste, le sociologue qui à cause du pourquoi? sortent naturellement de l'homme d'action, lequel ne veut agir que par l'intelligence, ou par la force intelligemment.
Cette intelligence, dans ses Mémoires, Commynes rapplique d'abord aux hommes. Nous voyons dans ce livre l'observateur au regard aigu et tranquille, comme celui de Saint-Simon est aigu et inquiet, qui a posément, patiemment pénétré les personnages, non pas qui passaient, mais qui séjournaient devant ses yeux. Très peu de portraits, tandis que dans Saint-Simon il y en a mille. Commynes n'a étudié que ceux qui en valaient la peine. Il parle de Coitier, sans le nommer même, et pour dire combien de milliers d'écus il extorquait par semaine au roi par la terreur, mais sans le peindre, ce que même on regrette, sans le peindre, parce que ce n'est pas un homme d^Etat, parce que ce n'est pas un homme d'intelligence, ou tenu par sa fonction d'en avoir, et coupable de n'en avoir pas. Il ne compte
point.
Et jamais de portrait artistique, ni où on sente au moins l'artiste poindre; point de portrait composé, arrangé, ramené à un trait principal et subordonné à
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lui. De cela Commynes n'a cure , ou croirait qu'un portrait tel serait déformé et infidèle, en quoi il aurait raison. Mais des portraits d'hommes d'Etat, de négociateurs, de princes, et lentement tracés, à plusieurs reprises, avec des retouches, il en a, et d'admirables.
Voyez cet Olivier le Daim, barbier du roi et son compère. C^était un sot, parce qu'il n'avait pas d'éducation. Le roi Tonvoyaà Gand, parce qu'Olivier était de ce payslà, pour « pratiquer » les gens de la ville et pour persuader à Mademoiselle de Bourgogne, fille du duc Charles, qui y était alors, de se remettre entre ses mains. Il fut piteux. Devant toute la cour il s'obstina à vouloir parler à Mademoiselle de Bourgogne seul à seule, et devant les objections, resta court, ne sut rien inventer pour couvrir sa déconvenue, et se départit sans rouvrir la bouche. On le moqua, on lui fit croire qu'on le jetterait à la rivière, ce que d'ailleurs on eût fait peutêtre, et, de la ville comme du palais, il s'enfuit en courte honte. Quel ambassadeur I
C'était un sot; mais ce n'était pas une bête. Pour un coup de main mêlé d'un coup d^adresse il en valait un autre. Huit jours après, il réussissait à Tournay. Il y faisait entrer les gens du roi sans coup férir, par une habileté de maquignon. C'était là son ballot. Ridicule ambassadeur, forban adroit. Aussi, de l'avoir envoyé là-bas « ne faut-il blâmer qui avait charge trop grande pour lui, mais ceux qui la lui baillèrent. » —Dans tout ce chapitre on voit le drôle au naturel, déconcerté hors de sa sphère, vite remis sur pied, et, dans son élément inférieur,reprenant ses avantages.
Avez-vous connu Edouard IV, roi d'Angleterre? C'était le plus beau des souverains, grand, de belle taille, de belle figure, trop beau pour avoir de l'esprit, de ces hommes qui sont nés pour le plaisir élégant dans leur jeunesse, pour le plaisir bête, la paresse et fobésité dans l'âge mûr. Louis XI le mesura d'un coupd'œil.Ce
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corps ne pesait guère devant cet esprit. On le flatta et on le paya pour qu il partît. Il ne fut pas long à partir C est peu de chose qu'un roi qui aime largent pour acheter des femmes, devant un roi qui aime Targentpour acheter
des hommes. .
Ce Charles le Téméraire valait mieux, quoique valant peu Au moins il était énergique dans Faction et hardi. « Jamais homme ne put porter plus de travail que lui en tous endroits où il faut exercitersa personne... Je ne lui aionque entendu dire: Je suis las, ni ne lui vis jamais faire semblant d'avoir peur. » Mais avec « des pensées grandes » c'était un homme qui n'avait qu'une voie, celle qui s'ouvrait devant lui. Il était incapable d'hésitation, de retour ou de détour, parce qu'il était incapable de réflexion. Son père, qui savait écouter, ne lui avait pas légué cet art. Il ne pouvait pas entendre un conseil. Il allait tout droit, avec des œillères qui enveloppaient jusqu'aux oreilles. Il était borné à lui-même, ce qui, si grand qu'on soit, est être borné. Surtout il perdait l'esprit dans les revers ; les gens qui en ont se reconnaissent à ce que c'est là qu'ils le retrouvent.
C'était le cas de Louis XI. Il avait ses défauts. Il était caustique, ce qui est dangereux chez un homme d^État, et au moins inutile, puisque cela ne rapporte rien. Il était capable d'indiscrétion et plusieurs fois il s'y est pris luimême et s'en est puni. Il ne se connaissait point en hommes, malgré d'excellents choix, que Commynes n'oublie pas, autant qu'il eût fallu. Il eut même des distractions fortes, et Péronne est une étourderie singulière. Mais il était si intelligent qu'il savait acquérir des qualités. Ses qualités sont acquises, et sont souvent des défauts corrigés. Il était de ces hommes si rares à qui les écoles qu'ils font servent de leçons. Il acquit de la prudence, de la souplesse et même de la grâce. Sa vie devint une partie liée où tous les coups étaient prévus, et où même les incidents fortuits semblaient avoir été
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devinés, tant ils rentraient vite à une place comme toute prête dans le plan général. C'est le modèle des souverains, parce que gouverner c'est prévoir.
Commynesne tarit pas sur Louis XI, comme Montesquieu « ne pouvait pas quitter les Romains ». Quand il Ta montré mort, quand il l'a enterré, il y revient encore longuement, comme à regret de s'en séparer et un peu dégoûté à l'avance de ce qui va suivre.
Nonpas qu'il ait l'admiration béate de lacréaturepour son créateur. La pitié de Commynes est profonde et n'est point sans amertume à peindre Louis XI à Plessislès-Tours. Ce roi emprisonné par la peur, se hérissant de gardes et de broussailles de feraux murailles, l'encageur encagé par lui-même, fait un tableau à la Tacite admirable en sa simplicité : « Est-il possible de tenir roi pour le garder honnêtement en plus étroite prison que lui-même se tenait? Les cages où il avait tenu les autres avaient quelques huit pieds en carré, et lui, qui était si grand roi, avait une bien petite cour de château à se pourmener. Encore n'y venait-il guère ; mais se tenait en la galerie, sans partir de là. »
Et quelle grande parole pourtant encore, en raison même de cette terreur et attache à la vie, que ce mot, souvent répété par le vieux roi en ses derniersjours: u Le roi, mon fils » I C'est que Louis XI avait en lui le trait distinctif où se reconnaît la force de Fintelligence. C'était dans lemalheurqu'ilétaitplus intelligent qu'àl'ordinaire, « surtout dans l'adversité le plus sage homme qui fût » ; et cette sagesse suprême ne Ta pas abandonné, ou lui est revenue au milieu du suprême malheur, le sentiment qu'on n'est déjà plus.
L'intelligence avide et curieuse de Commynes s'est appliquée aux peuples comme aux individus. Les premiers essais de ce qu'on appelle prétentieusement de nos jours psychologie des peuples sont dans Commynes. Et c'est bien chez Commynes de la psychologie, de
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COMMYNES y
Tétude morale, et non point de la recherche de couleur locale. La couleur locale, il costume, c'est dans Froissart qu'on les peut chercher. Gommynes, avec son pourquoi, n'a jamais cherché que le tempérament intime, la complexion secrète du peuple qu'il s'agissait de vaincre, de gagner, de balancer, ou simplement de connaître. Dès ses premières armes comme soldat et comme moraliste, se trouvant aux portes de Paris, il s'avise du caractère parisien; il remarque que cette ville est toujours divisée en factions, non point, lui semble-t-il, par ardeur de convictions contraires, mais par amour des changements. Et pourquoi cet amour des changements? Par désir d'obtenir places et offices devenus vacants, « offices et états étant plus désirés en cette ville que en nulle autre du monde. » Voilà déjà le moraliste qui s'éveille, scrute, touche le point précis, et saura désormais ce qu'on aura à espérer de Paris ou à en craindre, selon qu'on voudra le prendre ou qu'on le tiendra.
De même il a bien observé ce caractère des Français, toujours vérifié depuis, qui est en ardeur d'entreprise et en dégoût du persévérer. On croit déjà lire le mot de Richelieu: « Si les Français avaient la persévérance, ils seraient maîtres du monde », quand on lit dans Gommynes: « Et aussi dit-on que c'est la nature d'entre nous Français, et l'ont écrit les Italiens en leurs histoires, disant qu'au venir les Français sont plus que hommes, à leur retraite sont moins que femmes ; et je le crois du premier point que véritablement ce sont les plus rudes gens à rencontrer qui soient en tout le monde, mais à la retraite d'une entreprise, tous gens du monde ont moms de cœur que au partir de leurs maisons. » Juste remarque et très mesurée, qui reconnaît et confesse la qualité et le défaut de la race, tout en faisant observer sur le dernier point que , si française que soit cette imperfection, c'est une défaillance commune et à peu près universelle.
Il a de bonnes observations sur le tempérament colérique des Anglais, « comme de toutes les nations des pays froids^ », sur les Flamands plus inconsidérés que « malicieux », très turbulents, fort impatients de tous les jougs, « très humbles » quand ils ont fait quelque « grand erreur », et alors n'épargnant aucun sacrifice pour rentrer en grâce; sur les Italiens un peu enclins de nature à céder à Tascendant de la victoire: «... et ce peuple [de Pise] commencea incontinent à crier Noël, et vont au bout du pont jeter à la rivière un grand lion qui représentait la seigneurie de Florence, et firent faire en place un roi de France foulant un lion. Et depuis quand le roi des Romains y est entré, ils ont fait du roi comme ils avaient fait du lion; et est la nature de ce peuple d'Italie de ainsi complaire aux plus forts. »
Il a fait la plus grande attention à l'influence des climats. Nous avons vu ce qu'il dit des peuples habitant les pays froids. Il ajoute: « Notre pays, comme vous voyez, est situé entre les uns et les autres, et est environné de l'Italie, de l'Espagne et Catalogne du côté du levant, et Angleterre, Flandres, Hollande et Allemagne vers le ponant. Ainsi nous tenons de la région chaude et de la froide; par quoi avons gens de deux complexions. Et mon avis est que, en tout le monde, n'y a région mieux située que celle de France. »
Tel est Gommynes de son naturel, avant tout observateur pratique des hommes et des nations, peu lettré et peu artiste, qui ni ne cherche dans les livres des révélations sur le caractère des peuples, ni n'est curieux des détails de mœurs pittoresques, ou des anecdotes piquantes sur les hommes, mais qui va d'abord au fond des choses, trouve, au moins veut trouver, la qualité maîtresse ou le vice essentiel soit d'un homme, soit d'un peuple, très délié d'ailleurs et singulièremeni avisé et pénétrant en cette enquête. A le lire il donne cette impression, que c'est le premier homme réfléchi qui
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ait écritenfrançais,àexcepter,siron veut, Villehardouin. On ne se tromperait pas précisément en jugeant de la sorte ; mais il faut songer à ceci qu il y a eu des hommes d^État en France avant Commynes ; seulement, qu ils n'ont pas écrit; à ceci encore que Commynes s'est trouvé dans cette situation particulière d'homme d'État consultant, ce qui donne un certain loisir et place h îa méditation générale; à ceci enfin, qui peut-être est important, que Commynes était le confident perpétuel de Louis XI, et que c'est sans doute quelquefois la pensée du grand souverain que nous trouvons dans les Mémoires de son serviteur.
Cela se voit aux précautions que prend Commynes toutes les fois qu'il croit devoir blâmer Louis XL 11 hésite, il se donne comme peu sûr de lavis quil hasarde, du moment qu'il n'est pas conforme à celui du feu roi ; il fait comme ses excuses à l'ombre de son maître. Preuve peut-être, ou demi-preuve, que quand il est sûr de lui et affirmatif, c'est la pensée de Louis XI, au moins approximativement, qu'il rapporte. Il n'est pas impossible que le « bréviaire des rois » soit parti sinon de la main, du moins de l'esprit d'un roi de France.