SES IDÉES POLITIQUES
Ce tour d'esprit de moraliste a conduit Commynes ôi avoir desidées générales en politique. Ces idées politiques sont très peu ambitieuses, très circonspectes ^ très mesurées, comme tout son esprit; mais elles sont originales, devancent le temps dont il est, font de Commynes un véritable moderne, èi chaque instant font songer à Montesquieu, ce qui, on favouera, au moinspourun
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homme du xv^ siècle, ne laisse pas d'être un certain mérite. Comme Montesquieu, car il ne faut pas craindre d'insister sur ce rapprochement, Commynes a pour idée maîtresse en politique la haine et le mépris du despotisme, et comme Montesquieu il le déteste d'abord parce qu il le trouve bête. Montesquieu reprochait surtout à Louis XIV d'avoir été un soi [Pey^sanes^ xxxvii) ; il disait: «le despotisme... tout le monde est bon pour cela... L'extrême obéissance suppose de l'ignorance .chez celui qui obéit ; elle en suppose même chez celui qui commande. » Commynes a les mêmes principes parce qu'il a les mêmes répulsions. Il n'a pas pardonné à Charles de Bourgogne d'être un téméraire, c'est-à-dire un imbécile. L'obstination avec laquelle il revient sur ce malheureux prince est la rancune de n'avoir pas été prisé par lui comme conseiller, et aussi le mépris pour un homme qui était incapable d'avoir quelque conseiller que ce fût. Son dédain pour Edouard lY est de même nature.
Avant tout, un roi pour Commynes doit être un homme qui sait écouter^ et qui ne décide qu'après avoir entendu. Un vrai souverain, c'est « un roi en son conseil». Un roi n'est pas un, ou ne l'est que pour l'action; pour le projet, il est, il doit être multiple ; il est lui-même, assisté de plusieurs autres; il ne peut y avoir de raison dans un seul homme; la raison humaine est oeuvre de discussion et d'hésitation; elle suppose plusieurs têtes bien faites.
On le voit parler assez complaisamment de Warwick. Un Warwick, moins ambitieux et moins agité, non faiseur de rois, mais protecteur fidèle d'un seul roi, se faisant écouter et sachant écouter lui-même, grand ministre régulier d'une monarchie régulière, c'est un peu son rêve de derrière la tête.
Pour qu'un roi sache écouter, il faut d'abord qu'il ne soit pas borné, et la « bestialité » des princes est une des désolations de Commynes. C'est à elle qu'il attribue la ruine et l'avilissement des plus grands empires ; c'est le
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plus grand fléau de rhumanité ; car la cruauté se lasse et la sottise ne se lasse jamais. Pour obviera cet inconvénient, il faut au moins que les princes soient bien instruits. L'éducation du prince est la chose la plus considérable dans un État bien réglé. C'est à quoi l'on songe le moins au temps de Gommynes. « On les nourrit à faire les fols en habillement et en paroles. De nulle lettre ils n'ont connaissance. Un sage homme on ne leur met à Tentour. Ils ont des gouverneurs à qui on parle de leurs affaires ; à eux rien, et ceux-là disposent de leurs affaires. Tels seigneurs y a qui n'ont treize livres de rente en argent et qui se glorifient de dire : « parlez à nos gens )),cuidant par cette parole contrefaire les grands. Aussi ai-je vu bien souvent leurs serviteurs faire leur profit d'eux, etleur donner bien à connaître qu'ils étaient bêtes. » — OrilfautsavoirquewDieun'apasétablil'office de roi ni d'autre prince pour être exercé par les bêtes », mais par gens ayant « sens naturel perfectement bon et aimant à demander et à entendre^ de toutes choses, » comme était Louis XL
A vrai dire, l'instruction peut aboutir à rendre plus mauvais un mauvais prince ; « car les mauvais empirent de beaucoup savoir, et les bons en amendent. Toutefois il est à croire que le savoir amende plutôt un homme qu'il ne l'empire ; et n'y eût-il que la honte de connaître son mal, si est-ce assez pour le garder de mal faire, ou du moins d'en faire moins. »
Les grands, en effet, pèchent moins par cruauté que par bêtise, et moins encore par bêtise que par ignorance de l'étendue de leurs droits. « Ils n'ont point de connaissance jusqu'à où s'étend le pouvoir et seigneurie quo Dieu leur a donnés sur leurs sujets ; car ils ne l'ont point lu ni entendu par ceux qui le savent. » Ces limites de l'autorité royale, Commynes est de « ceux qui les savent. » Il est très nettement, et quelquefois à étonner, ce que nous appelons constitutionnel et parlementaire.
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Non qu'il ait rien de Tesprit démocratique, et Montesquieu, qui n'en a guère, en a beaucoup plus que lui. Il méprise ces gouvernements bourgeois des villes de Gand et autres voisines, où « ce sont toujours grosses gens de métier qui ont crédit et autorité, qui n'ont nulle connaissance des grandes choses ni de celles qui appartiennent à gouverner un État. » Il admire le gouvernement de Venise, non pas d'être républicain, mais d'être aristocratique. C'est un gouvernement copié sur celui des Romains, moins les tribuns du peuple, et cet oubli est un grand perfectionnement. De la sorte, personne ne s'y appuie sur le peuple pour parvenir à la tyrannie, et ne se fait de la popularité un marchepied au trône. «Il ne s'y fait nuls hommes de tel cœur ni dételle vertu pour avoir seigneurie, comme ils avaient à Rome ; et par ce n'ont-ils nulle question civile en la cité [nulle question politique à la délibération du peuple], qui est la plus grande prudence que je leur voye. Et y ont merveilleusement pourvu... car ils n'ont point de tribuns du peuple comme avaient les Romains (qui fut en partie cause de leur destruction) ; car le peuple n'y a crédit ni n'y est appelé en rien, et tous offices sont aux gentilshommes. . . Et si ont bien connaissance par Titus Livius des fautes que firent les Romains; car ils en ont l'histoire et sien sont les os en leur palais de Padoue. Et par ces raisons et maintes autres que j'ai connues en eux, je dis encore une autre fois qu'ils sont en voie d'êtrebien grands seigneurs pour l'avenir. »
Commynes est donc très aristocrate ; mais il n'est pas moins formellement limitateur des pouvoirs delà monarchie. Les rois ne sont pas propriétaires de leurs sujets, ils ne sont même pas des maîtres, ils sont des chefs. Ils ne doivent prendre le bien de leurs sujets, lever impôt que pour leur défense et avec leur agrément. Le roi de France, par exemple, « est le seigneur du monde qui moins a cause de user de ce mot : « J'ai privilège de lever
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sur mes sujets ce qu il me plaît » ; car lui ni autre ne l'a, » — Aussi faut-il, de strict devoir royal, convoquer les Etats de la nation sinon périodiquement (Commynes n'est pas formel sur ce point), du moins toutes les fois quonpréparelaguerre ou qu'ons'y attend. G'estremettre le droit de guerre et de paix à la nation, et Commynes s'en aperçoit fort bien; mais ce n'est qu'une raison de plus d'agir ainsi; car on évite de la sorte les guerres précipitées et capricieuses qui sont un des fléaux du monde. S'il s'agit d'une guerre offensive, on est de loisir, et d'ailleurs presque toujours vaut-il mieux ne pas la faire ; s'il s'agit d'une guerre défensive, « on voit d'assez loin venir l'orage » (du temps de Commynes c'est exact) pour consulter le pays. — Ainsi fait-on en Angleterre, et môme, comme il arrive toujours des meilleures choses, avec quelque abus; car les rois de ce pays-là consultent le pays sur la guerre avec l'intention de ne pas la faire, font voter une contribution, ne guerroient pas, et gardent l'argent; mais mieux vaut ce dommage que l'autre.
Aussi bien, dit Commynes, « de toutes les seigneuries du monde dont j'ai connaissance où la chose publique est mieux traitée, où règne moins de violence sur le peuple, où il n'y a nul édifice abattu ni démoli par la guerre, c'est l'Angleterre. » C'est là que « le roi ne peut entreprendre telle œuvre [belliqueuse] sans assembler son parlement, qui est chose très juste et sainte \ et en sont les rois plus forts et mieux servis. »
Une royauté intelligente, instruite, constitutionnelle, parlementaire et pacifique, voilà donc ce qu'entendait Gommynespar une royauté sachant écouter ; et c'est de cette royauté qu'il est le partisan et qu'il voudrait être le ministre. C'est le premier de nos constitutionnels, de nos royalistes aristocrates à monarchie limitée et contrôlée.
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A monarchie pacifique surtout. Commynes a fait la guerre, non sans plaisir même, comme il le confesse, il l'a vue sans cesse, il a compté etil compte encore dans ses Mémoires ce qu'elle coûte ; et il la déteste. Elle a pour objet la conquête, et dans la philosophie de Thistoire des romanciers on sait que la conquête est le but des plus grands cœurs. Pour l'homme d'Etat, elle est une absurdité ; car rien n'est plus rare qu'une conquête qui se maintient : « A /a longue il n'est nulle desgrandes guerres dont le 'pays à la fin ne demeure aux paysans [aux nationaux]. Et le pourrez voir par France où les Anglais ont eu des seigneuries plus quarante ans, et pour cette heure n'ont plus que Calais... Le demeurant ont perdu beaucoup plus légèrement qu'ils ne le conquirent et en ont plus perdu en un jour qu'ils n'en gagnèrent en un an. Et aussi par ce royaume de Naples et par l'île de Sicile et autres provinces que les Français ont possédées... et pour toutes enseignes n'y est mémoire d'eux que pour les sépultures de leurs prédécesseurs. »
Gela vient de la persistance du sentiment national, et; aussi de ce penchant presque invincible qu'ont les conquérants à fouler les pays conquis. Illeur est difficile de ne s'y pas conduire en maîtres durs et insolents. Vous rappelez-vous ce seigneur Pierre d' Archambault qui commandait à Basle pour le duc de Bourgogne et qui fut massacré par les gens du pays ? « Un prince doit bien avoir l'œil quels gouverneurs il met en un pays nouveau joint à sa seigneurie ; car au lieu de traiter les sujets en grande douceur et bonne justice, et faire mieux qu'ils n'ont eu le temps passé, cettuy-ci fit tout le contraire ; car il les traita en grande violence et en grand rapine. » Que conclure de tout cela, sinon que c'est la guerre ellemême qui est chose folle plus encore que criminelle ? « Tombe le sort et le malheur sur ceux qui font la guerre I»
Comme on voit excellemment ce qu'aime un homme
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à bien voir ce qu'ildéteste, ilfaut bien suivre les impression de Commynes pendant l'expédition de Charles VIII en Italie. Il aime ce petit roi, frêle, délicat et généreux ; mais il ne comprend rien à ce qu'il fait là. C'est une stupéfaction pour le vieux politique que cette chevauchéesanspréparation,sans/>ra^igt/espréalables,sans alliances, presque sans troupes, et comme sans but, car que faire d'un royaume si éloigné du centre d'action, si on le gagne ? Toutes les idées de Commynes sont heurtées de front en cette affaire : son horreur de la guerre, son horreur des conquêtes, son horreur des conquêtes surtout lointaines, son horreur des dépenses improductives, et son horreur des choses improvisées.
Et ce qui l'étonné et presque le désoblige le plus, c'estle succès. Comment Charles réussit-il si vite, contre toute vraisemblance ? Le roman va-t-il l'emporter sur l'histoire ? Il n'est pas bien, il est contrariant pour le sage et il est de mauvais exemple que ce qui n'est pas raisonnable réussisse. Commynesestmorose etdépaysé. Il lui semble qu'à la fin de sa carrière il est repassé du service duroide France au serviceduducdeBourgogne.
Quand les revers viennent, ou du moins le retour en alarmes, quoique glorieux, il reprend son assiette.
Il était à sa place, du reste, dans cette affaire, à Venise, pour tâcher d'amuser et contenir les Vénitiens pendant que Charles poussait sa pointe; àFornoue, enXénophon, pour diriger la retraite et rassurer les dix mille par son expérience. Il n'a pas dû se plaindre du dernier rôle, très honorable et utile, qu'il a joué dans l'histoire.
L'histoire, à vrai dire, a été son étude constante, son travail dans son âge actif, son divertissement sévère dans ses derniers jours. Il a toujours désiré en connaître le secret, et comme c'est le très noble, quoique décevant souci de tous les historiens et de tous les politiques sérieux, il a cherché, sans se flatter jamais de ravoirtrouvée,àen formuler la loi générale. 11 a unephi-
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losophie de l'histoire, unpeu arbitraire, insuffisamment informée, et que quelques-uns peut-être trouveront puérile, mais qui est curieuse cependant. Il lui semble que Dieu a voulu que les hommes fussent dans une sorte d'équilibre violent. Il a disposé les choses de telle sorte que chaque puissance fût contrebalancée par une autre puissance voisine, d'égale force et d'égal poids, et chacun u a Tceil que son compagnon ne s'accroisse. » Aux Français s'opposent les Anglais, aux Anglais les Ecossais, à l'Espagne le Portugal, aux princes d'Italie les villes de communauté, comme Venise, Florence ; et, entre villes même, à Venise Florence, aux barons d'Allemagne les villes libres, à l'Autriche la Bavière, et ainsi par toute l'Europe.
De là naissent les guerres, qui, à la vérité, sont funestes et détestables, mais qui prennent fin à cause de cette multiplicité d'oppositions et rivalités, chaque agresseur ayant son ennemi qui le tire en arrière, et de là se fait une sorte d'équilibre sans cesse rompu, continuellement rétabli. « Il pourrait donc sembler que ces divisions fussent nécessaires par le monde, et que ces aiguillons et choses opposites que Dieu a donnés à chacun état et presque à chacune personne soient nécessaires. Et de prime face, et parlant comme homme non lettré, ce me semble ainsi. »
C'est une vue assez juste après tout deTétatdu monde au temps de Commynes et aux temps précédents et aux temps qui ont suivi, que celle-ci. Cet équilibre existait en effet, et si ce n'est point une loi de l'histoire, c'est du moins une idée générale d'homme politique fort sérieuse, et même salutaire comme pensée directrice. On sent très bien ici que Commynes, quoiqu'il ne Fait point dit, estime que l'homme politique doit connaître cet état d'équilibre des forces et s'en rendre compte, pou7^ y adhérer. Il doit toujours conserver cette idée que toute conduite tendant à maintenir cet équilibre a
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des chances de réussir, sera conlirmée par Tensembie des faits pour être d'accord avec lui ; que toute conduite ou entreprise allant à rompre démesurément ce même équilibre, porte en elle un principe de ruine, et que contre elle réquilibre,puisqu il est si général et presque si universel, ne peut manquer de prendre sa revanche. C'est la pensée dirigeante de Thomme d'Etat que nous livre ici Commynes beaucoup plus que la suprême loi historique, comme aussi bien c'est toujours Thomme d'Etat, dans les Mémoires de Commynes, qui écrit This-
loire.
Plus « lettré », comme il dit, sans peut-être trouver davantage, il eût porté ses regards plus loin et se fût demandé si cet état des choses qui est celui de son temps, a bien ce caractère de loi éternelle et cette marque comme providentielle qu il semble lui donner. Il y a eu aussi en Europe des moments, et même des siècles, d'équilibre pacifique et non violent. L'Empire romain a existé, qu'oublie Commynes, tant le souvenir au commencement duxvi^ siècle en est loin, et au fond du rêve de tous les conquérants, de tous ceux qui veulent rompre démesurément l'équilibre par division que contemple Commynes, il y a, ou du moins on peut leur faire l'honneur de le croire, un désir d'établir le véritable équilibre, qui est l'équilibre par l'unité. Gela, tout au moins, Commynes devrait le dire, ne fût-ce que pour le réfuter ; il devrait le faire entrer dans l'ensemble de ses considérations. Il a trop l'air de n'y avoir pas songé. Il n'en reste pas moins que ses vues sur ce point sont justes pour son temps et même pour les siècles suivants, et ne sont pas sans avoir pour l'homme politique la valeur d'un véritable principe dirigeant.
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