‹ Seizième siècle:Chapitre 7 sur 31 · MAROT POÈTE POLÉMISTE, POÈTE RELIGIEUX, POÈTE VERSIFICATEUR · texte numérisé non relu

MAROT POÈTE POLÉMISTE, POÈTE RELIGIEUX, POÈTE VERSIFICATEUR

Le polémiste dans Marot était redoutable. Il faut, q;jiandon le lit, tenir compte de la crudité de langage du temps et ne pas se laisser rebuter par les injures dont ses œuvres satiriques sont parsemées. Il en a été do même jusqu'au milieu du xvii* siècle, jusqu'à l'école de 1660, et ce n'est guère qu'à dater d'elle qu'il a été entendu qu'injurier est avouer qu'on manque d'esprit. Mais dans Marot, à côté des grosses insultes, il y a une raillerie joviale et puissante, etsouvent aussi une ironie mordante et serrée, qui sont de vraies et fortes qualités de satirique. L'épître du valet de Marot à Sagon est une pièce rare, d'une vivacité et d'un mouvement singulièrement énergiques, sans compter que ce tour qui consiste à faire répondre à ses ennemis par son valet est pour le temps une idée neuve et d'une savoureuse

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impertinence. Les épigrammes de Marol sont meilleures encore que ses épîtres satiriques ou ses coq-à- ■ Vâne, souvent amusants, mais toujours obscurs. Les épigrammes sont la gloire même de Marot. En ce genre ' il est inventeur, créateur, absolument original. Toutes ses qualités ici lui servent. Il est court, ce que personne avant lui en France, et non pas même Villon, n'a su être ; il est clair, il est vif, il est spirituel, il a l'expression trouvée et inattendue, il a un certain tour à la fois facile en apparence et d une précision très savante qui fait merveille dans Tattaque et la raillerie; il a un ton de naïveté narquoise qui ajoute le ragoût et qui achève. Il est bien là sur un domaine qui est à lui. On n'a pleinement réussi depuis dans Tépigramme qu en Fimitant, ou, sans qu'on Timitât, quand on y était bon on semblait l'imiter. L'épigramme éloquente sur Samblançay et le lieutenantMaillard est dans toutes les mémoires :

Lorsque Maillart. juge d'enfer, menait

A Monfaulcon Samblançay 1 âme rendre,

.A votre avis lequel des deux tenait

Meilleur maintien ? Pour vous le faire entendre,

Maillart semblait homme que mort va prendre;

Et Samblançay fut si ferme vieillard

Que l'on Guidait, pour vrai, qu'il menait pendre

A Monfaulcon le lieutenant Maillart.

L'épigramme de M. l'abbé et son valet est le modèle de cette épigramme à deux tranchants dont usera plus tard Racine contre Boyer et Coras, et dont Voltaire saura si souvent armer sa colère. Dans Marot elle n'est encore qu'amusante, gouailleuse et gaie:

Monsieur l'abbé et monsieur son valet Sont faits égaux tous deux comme de cire:

L'un est grand fol, Taulre petit folet ; L'un veut railler, l'autre gaudiret rire ; L'un boit du bon, l'autre ne boit du pire.

Mais un débat au soir entre eux s'émeut ;

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Car maître abbé toute la nuit ne veut Etre sans vin, que sans secours ne meure ; Et son valet jamais dormir ne peut Tandis qu'au pot une goutte demeure.

Quelques-unes des épigrammes de Marot sont encore obscures, quelques-unes sont trop libres pour notre goût, quelques-unes sont plates. La plupart se lisent encore avec beaucoup de plaisir. Elles sont la manifestation la plus naturelle, la plus franche et la plus aisée de cet esprit tout français, à la fois aimable, joyeux et agressif, qui avait pris le nom de Marot.

Cet esprit savait s'élever, sans effort, car il nen fit jamais, et c'est le fond même de son charme qu'on n'en sent jamais chez lui, jusqu à une poésie assez forte, assez vigoureuse et grave. Marot, à travers toutes ses légèretés, était sérieusement et presque profondément religieux. On s'est demandé comment il a pu allier les écarts de sa vie et les obscénités de ses œuvres à un sentiment religieux qui paraît sincère. On s'est posé le problème comme avec angoisse, et l'on a avoué comme avec accablement ne le pouvoir résoudre. Il ne me parait pas qu'il y ait problème. Marot était un homme et un homme de son temps. Les incartades de sa conduite ne me paraissent pas avoir été beaucoup plus loin que celles de Racine, si même elles ont été jusque-là, et personne ne songe à s'étonner de la piété de Racine en songeant à ses erreurs morales, ou de ses erreurs en songeant à sa piété. Quant aux obscénités î littéraires de Marot, en vérité elles sont assez rares, et Une faut en grossir ni la mesure ni le nombre. lia) mis de temps en temps en vers les anecdotes, historiettes et fabliaux qui défrayaient les conversations libres de son temps, ni plus ni moins que Marguerite , de Valois les a mis en nouvelles ; et ces sortes de diver- ^ tissements, non seulement au xvr siècle, mais jusqu'au temps de madame de Sévigné, ne scandalisaient pcr-

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sonne. Ilyamêmeà remarquer, siTon veut, etsiFonnous pousse sur ce point, que ces mêmes historiettes, que Marguerite raconte longuement, Marot les met généralement en une épigramme de dix vers. En pareille matière, la brièveté est une pudeur, ou du moins une marque de goût. Et le bon goût, au moins relatif, qu'on le compare à ses prédécesseurs, à ses contemporains ou à ses héritiers, c'est toujours ce qui met Marot à part et assez haut, et à quoi il faut toujours revenir pour le définir et le bien entendre. Il n'y a donc pas là le moindre problème, mais bien un cas qui était, au temps de Marot, un cas très commun et à bien peu près universel.

Le problème écarté, reste à dire que Marot avait des sentiments religieux et savait les exprimer fortement. C'est ici même que cet autre problème, celui de la ténacité des haines catholiques contre Marot, qui est beaucoup plus obscur, peut s'éclaircir un peu. Nous Tavons déjà expliqué par la virulence de certaines morsures de Clément. On peut essayer aussi de se figurer l'âme d'un docteur en Sorbonne d'alors à l'égard de Marot, de la façon suivante. Ce Marot est un poète de cour, un homme frivole, un faiseur de madrigaux et d'épigrammes, un plaisantin, un homme du reste sur qui on raconte des histoires galantes ; et il est religieux, en quelques-uns de ses vers, avec un véritable accent de sincérité et de ferveur I Ne faut-il pas pour cela qu'il soit affilié à la nouvelle secte? Seule l'ardeur secrète du néophyte peut faire sortir ainsi un homme de son caractère naturel, et de temps en temps le ramener brusquement à des sentiments de piété inattendus. Catholique comme on est à la cour, Marot n'écrirait jamais un vers pieux de toute sa vie. Il doit y avoir un peu de Luther là-dessous. — * Je crois que tel a pu être le système d'interprétation asspï. naturel et point trop hypocrite à l'endroit de Marot.

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Et la vérité, probablement, est qu'il n'était point protestant et qu'il était pieux de sa nature. Protestant il l'est devenu, parce que, quand on vous attribue avec obstination persécutrice une opinion, on finit toujours par vous la donner : « Eh bieni oui I je le suisl Là! Vous m'ennuyez! » Il est donc devenu protestant; mais jusqu'à l'affaire des Psaumes, c'est-à-dire jusqu'à l'extrême fm de sa vie, il y a à parier qu'il ne l'était point. Il était pieux; il avait au fond de lui, comme pensée de derrière la tête et sentiment du creux du cœur, une certaine foi et espérance, et je ne dis pas charité, mais ardeur et ferveur, qui le portait naturellement vers Dieu; et il n'y songeait pas toujours, naturellement; mais il y songeait souvent; et c était un homme comme un autre, un peu meilleur.

On a cité comme beaux vers religieux certains passages de l'épître Auroidu temps de Vexil deMarot à Ferrare, Ils peuvent être un peu suspects, parce qu il s'agissait alors pourMarot de se laver des accusations portées contre lui pour obtenir son retour en grâce. Cest une pièce officielle. Cependant l'accent est bien fort, ei du reste, comme ce sont au moins des vers très brillants, je les cite à monteur:

De luthériste ils m'ont donné le nom.

Qu'à droit ce soit, je leur réponds que non.

Luther pour moi des cieux n'est descendu,

Luther en croix n'a pas été pendu

Pour mes péchés ; et tout bien avisé

Au nom de lui ne suis point baptisé.

Baptisé suis au nom qui tant bien sonne

Qu'au nom de lui le Père éternel donne

Ce que l'on quiert; le seul nom sous les cieux

En et par qui ce monde vicieux

Peut être sauf ; le nom tant fort puissant

Qu'il a rendu tout genou fléchissant

Soit infernal, soit céleste ou humain;

Le nom par qui du Seigneur Dieu la main

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M'a préservé de ces grands loups rabis Qui m'épiaient dessous peaux de brebis.

Voilà celui pour qui il voudrait mourir, de mort cruelle, sur le bûcher, mais vraiment pour le servir, et non par T effet d'un sauvage caprice :

Seigneur Dieu, permettez-moi de croire Que réservé m'avez à votre gloire.

Serpens tortus et monstres contrefaits , Certes sont bien à votre gloire faits, Puisque n'avez voulu donc condescendre Que ma chair vile ait été mise en cendre, Faites au moins, tant que serai vivant, Que votre honneur soit ma plume écrivant ; Et si ce corps avez prédestiné A être un jour par flamme terminé.

Que ce ne soit au moins pour cause folle, Ainçois pour vous et pour votre parole.

Et vous supply, père, que le tourment Ne lui soit pas donné si véhément Que l'âme vienne à mettre en oublianco Vous, en qui seul gît toute sa fiance ; Si que je puisse avant que d'assoupir Vous invoquer jusqu'au dernier soupir.

Certes, ce sont là des vers non seulement oratoires, mais où un véritable mouvement lyrique se fait déjà sentir. Si Ton tient cependant à saisir la pensée religieuse de Marotdans une pièce oii il eût moins que dans celle-ci intérêt à la mettre en lumière, j'appellerai Taltention du lecteur sur cette belle Complainte de la mort (1), qui est, à mon gré, cequeMarota écrit de plus élevé, de plus fort, de plus pur, et aussi de plus ferme comme style. Songez qu'ayant Marot la pensée de la mort n'inspire jamais, même à Villon, que Teffroi, Thorreur tragique, un beau frisson, mais un frisson seulement. Elle est celle qui « d'une trem])lMnte horreur fait hérisser la peau » ; et, certes, cette sensation, chez Villon

(1) Déploration de Messire de RoberLct.

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comme chez Gautier, peut être inspiratrice de très beaux vers pittoresques, patibulaires et macabres. Mais la grande pensée philosophique et religieuse, c'est à Marot qu il nous faut venir pour la trouver. 11 est ainsi le premier qui, rarement, je le sais, mais non sans succès, à la rencontre, rend le vers français capable de porter ridée philosophique. De Tabus qu on a fait plus tard de la poésie gnomique en France il ne faut pas le rendre responsable, etdupremieressai sérieux fait en ce genre il faut le louer. Voici comme il fait parler la Mort :

L'apôtre Paul, saint Martin charitable Et Augustin de Dieu tant écrivant, Maint autre saint plein d'esprit véritable N'ont désiré que moi en leur ^'ivant.

Or est ta chair contre moi étrivaut ; Mais pour l'amour de mon Père céleste J'enseignerai comme iras ensuivant Ceux à qui oncq mon dard ne fut molesto...

L'âme est le feu, le corps est le tison ; L'àme est d'en haut; et le corps inutile N'est autre cas qu'une basse prison En qui languit l'àuie noble et geiitile.

De tel prison j'ai la clef très subtile :

C'est le mien dard, à l'âme gracieux, Car il la tire hors de sa prison vile, Pour d'ici-bas la renvoyer aux cieux.

Au seul point de vue humain la mort est bonne, puisqu'elle est libératrice, et la seule libératrice qui soit sûre. Tendez à ce port, au lieu de redouter cet écueil :

Confesse donc que je suis bien heureuse, Puisque sans moi tu ne peux être heureux, Et que ta vie est aigre ou rigoureuse Et que mon dard n'est aigre ou rigoureux ; Car, tout au pis, quand l'esprit vigoureux Serait mortel comme le corps immonde , Encore t'est ce dard bien amoureux De te tirer des peines de ce monde.

Et au point de vue religieux le mystère de la mort est

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le mystère même du christianisme. C'est Tamour de la mort que Jésus a voulu nous enseigner par le spectacle de la sienne :

Jésus, afm que de moi n'eusses crainte, Premier que toi voulut mort encourir; Et en mourant ma force a si éteinte Que quand je tue on ne saurait mourir.

Vaincue m'a pour les siens secourir, Et plus ne suis qu'une porte ou entrée Qu'on duit passer volontiers pour courir De ce vil monde en céleste contrée.

Ce beau poème est important à tous les égards. 11 montre Marot, qu'il soit catholique ou protestant, comprenant fortement la religion chrétienne et la haute philosophie qu elle contient ; il montre Marot capable d'une pensée grave et même sévère, et n'étant jamais mieux inspiré que quand il en a une qui est telle ; il marque la date vraie de la première tentative sérieuse et heureuse en France de la poésie philosophique, dont on donne trop souvent Ronsard comme Tinitiateur; il nous présente comme le premier de nos poètes philosophes le gentil, frivole et étourdi Clément Marot, ce qui peut amuser, mais ce qui doit surtout nous instruire à nous former de Marot une idée plus complète que celle que nous avons accoutumé d'en avoir.

Et comme il ne faut rien cacher, j'ai dit qu'il y avait enfm dans Marot un poète versificateur, et je m'explique sur ce point. Le poète versificateur, qui est une des hontes de Fesprit humain, est, au-dessous du poète de cour, au-dessous du poète de circonstances, au-dessous du poète d'album, le poète professionnel, le poète qui fait le vers pour le vers, le poète qui est artisan de rimes comme on est luthier, et qui fait un poème comme on fait une pendule, pour reprendre le mot de La Bruyère, simplementparce qu'il sait les procédés et a fait un bon apprentissage. Les rhétoriqueurs de la fin du xv^ siècle

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n'étaient pas autre chose. Marot les méprise, il le dit, et ne laisse pas de faire parfois comme eux. Il était professionnel. Il était fils de poète, et son père lui avait appris à « sonner du chalumeau » comme « les bergères leurs sansonnets à siffler. » Le métier est très grand chez Marot, ce qui est une excellente chose; mais le métier persuade quelquefois aux poètes de se contenter de lui. Marot a cédé trop souvent à cette sollicitation. Il lui arrive alors de parler sans avoir rien à nous dire et seulement pour nous faire admirer son adresse verbale ou rythmique. Il fait alors aux hommes de notre âge Teffetd'un Banville du xvi^ siècle. Rien n'est plus puéril. Marot devient en ce cas le rival du « bon Crétin au vers équivoque. » Il nous donnera toute une ballade de trente-neuf vers en rimes de ac, ec, ic, oc et wc. Voici un bel exercice de haute difficulté :

Or est Noël venu son petit trac, Sus donc aux champs, bergères de respcc ; Prenons chacun pannetier et bissac, Flûtes, flageol, cornemuse et rebec ; Ores n'est pas temps de clore le bec. Chantons, sautons et dansons rie à rie ; Puis allons voir l'enfant au pauvre nie Tant exalté d'Elie, aussi d Enoc, Et adoré de maint grand roi et duc ; S'on nous dit nac, il faudra dire noc Chantons Noël, tant en soit qu'au déjusc.

Et ensuite, cela recommence. Unhomme est à fouetter quand il fait de ces choses-là, et les imprime. Des équivoques proprement dites, c'est-à-dire des rimes-calembours, ilnous en donne, même dans les pièces sérieuses, avec une complaisance coupable :

L'une maudit par angoisse très dure Le jour auquel elle se maria ; L'autre se plaint que jaloux mari a ;

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Et les saints mots que Ton dit pour les âmes

Comme Pater et Ave Maria,

C'est le babil et le caquet des dames.

On trouve chez lui les rimes équivoquées : « mortel être — - tel être » — « sous France — souffrance » — « crotté — obsecro te » — « argentier — large et entier. » Nul doute qu'il ne se félicitât de ces gentillesses, comme dit Pasquier de siennes trouvailles, à peu près pareilles. En semblable affaire il faut être sévère sans doute ; mais il faut toujours se demander si de tels défauts sont chez un auteur restes d'une mauvaise mode dont il se détache, ou premiers traits d'une manie qu'il inaugure. Or il faut bien savoir que cette frénésie était beaucoup plus forte chez les devanciers de Marot que chez lui; que par exemple dans la hiérarchie des rimes, telle qu'on la trouve chez les faiseurs d'arts poétiques jusquen 1 550^ la «rime équivoquée» occupe le premier rang, la pfece d'honneur, est recommandée comme un chef-d'œuvre de l'esprit humain auquel il y a bien peu qui atteignent. Marot ici paye un dernier tribut. Il a tort de le payer; mais il ne fait, comme il arrive souvent, qu'adorer encore un peu ce qu'il brûle. Dans Marot, le poète versificateur, le poète professionnel, le rhétoriqueur existe; mais il est juste de ne le signaler que pour mémoire.

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