‹ Seizième siècle:Chapitre 8 sur 31 · SON STYLE ET SES RYTUMES · texte numérisé non relu

SON STYLE ET SES RYTUMES

C'estsurtoutcomme écrivain queMarot est un homme très considérable dans la littérature française. Il avait le plus grand souci de la langue. Malgré ce qu'il a dit de « sa plume essorée et rustique », sa plume est très cir-

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conspecte et très savante. Il donne de vraies consultations à ses disciples, comme Ronsard, comme Malherbe, sur la syntaxe, sur le tour et sur le choix des mots. Pour Fun de ses écoliers il enveloppe d'un joli compliment une fme critique du trop haut style et une protestation contre le galimatias :

Tes points sont grands, tes mètres mesurés, Tes dits tout d'or, tes termes azurés.

Voire si hauts et ardus, à tout prendre, Que mon esprit travaille à les comprendre .

h. d'autres il donne des avis minutieux sur certains néologismes, des termes impropres, des tournures vicieuses. Il tance vertement son ennemi Sagon sur Tinfimiiî concluer^ qui, à vrai dire, est fâcheux :

Ce vilain mot de conchier M'a fait d'ahan le front suer.

C'est un puriste, et il ne craint pas plus qu'un autre « de regratter un mot douteux au jugement. » C^est à ce soin et à ce scrupule sévère qu'il a dû d'écrire plus purement que tous ses contemporains et que la plupart de ses successeurs jusqu'au xvir siècle. Sa syntaxe, comme on l'a vu,estnette, claire et facile, très dépouilléeet très unie. On le lit aussifacilement qu'unmoderne. 1 Quelquefois, pour la rime, et surtout pour ces malheu-^ reuses rimes équivoquées qu'il n'a pas eu le courage de proscrire, il a quelques inversions un peu dures pour nous, très complaisamment tolérées alors, et qui même passaient pour des élégances. Mais en général clarté et pureté de diction sont les traits essentiels de Marot, et où on le reconnaît entre vingt, non seulement de son époque, mais des générations suivantes. C'est à Voltaire qu'il ressemble le plus pour la vivacité et la grâce aisée de l'allure preste. Est-ce point un début de Voltaire que ceci :

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Pour à plaisir ensemble deviser,

On ne saurait meilleur temps aviser

Que de Noël la minuit ou la veille.

En cette nuit le Dieu d'amour révcilio

Ses serviteurs, et leur va commandant

De ne dormir, mais rire, cependant

Que Faux-Dan gier, Maubec et Jalousie

Sont endormis au lit de Fantaisie.

Onuit heureuse ! ô douce noire nuit 1

Ta noireté aux amants point ne nuit ;

Plutôt endort les langues serpentines,

Si que feignant d'aller droit à Matines,

Plusieurs amants peuvent bien, ce me semble,

En lieu secret se rencontrer ensemble...

11 n'y arien de plus précis, de plus arrêté en une ligne sûre et ferme que ce petit couplet, d'une si juste philosophie, du reste:

Pourquoi voulez-vous tant durer?

Ou renaitre en fleurissant cage ?

Pour pécher et pour endurer ?

Y trouvez vous tant d'avantage ?

Certes celui n'est pas bien sage Qui quiert deux fois être frappé, Et veut repasser un passage Dont à peine il est échappé.

Sauf un peu de gaucherie au quatrième vers, quel succès de précision délicate, quelle « réussite » élégante que ce joli madrigal :

Si jamais fut un paradis en terre, Là où tu es, là est-il sans mentir.

Mais tel pourrait en toi paradis qucrre Qui ne viendrait, fors à peine, sentir.

Non toutefois qu'il s'en doit repentir ; Car heureux est qui souffre pour tel bien.

Doncques celui que tu aimerais bien Et qui reçu serait en si bel être.

Que serait-il ? Certes je n'en sais rien, Fors qu'il serait ce que je voudrais être.

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On admire, et avec raison, la gracieuse chanson de Malherbe : « Ils sert vont, ces rois de ma vie^ ces yeux, ces beaux ijeux... » ; mais ne la donneriez-vouspas pour ces deux stances de Marot où la netteté lumineuse s'allie à tant de grâce mélancolique ?

Puisque de vous je n'ai autre visage, Je m'en vais rendre hermite en un désert, Pour prier Dieu, si un autre vous sert, Qu'autant que moi en votre honneur soit sage.

Adieu amours, adieu gentil corsage, Adieu ce teint, adieu ces friands yeux l Je n'ai pas eu de vous grand avantage.

Un moins aimant aura peut-être mieux.

Voilà ce qui manquait à la poésie, à la langue des vers, jusqu à Marot, la précision, le tour net, le relief ferme, la sûreté de l'évolution et de l'arrêt, de l'essor, du vol et de la chute. La langue des vers avait jusqu'à lui quelque chose de flottant, d'incertain et de mou. Un beau vers ou deux, de temps en temps, se détachait, au travers d'une prose rimée moins forte et moins consistante que la prose ordinaire. Marot, non pas toujours, mais souvent, comme on vient de le voir, et c'est pour qu'on le vît que j'ai multiplié les citations, lui a donné le nerf, la vigueur intime et comme le i07i qui lui manquaient. Il est à cet égard un maître inattendu, hors de pair, à qui ses héritiers doivent beaucoup et auraient dû devoir davantage, et qui doit peu lui-même à ceux qui le précèdent. C'est un honneur à son temps de l'avoir tant estimé, et une mauvaise marque pour l'âge suivant de ne l'avoir pas estimé assez. Il doit compter, comme poète, pour un de nos bons auteurs ; comme écrivain, pour ua de nos classiques, pour un de ceux qui ont contribué à faire, à dégager au moins, et à pétrir vigoureusement et diligemment la langue française, avec l'intelligence avisée et sûre du génie particulier qui est le sien.

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Comme métricieii, Marot, dont je ne songe pas à lui faire un crime, est peu inventeur. Il se sert communément des rythmes de son temps, ballade, rondeau, chant royal. Comme tout son temps il a peu use de Talexandrin. Je trouve qu'il ne l'a employé que huit fois, et toujours pour des pièces très courtes. Il avait trop dans Toreille le rythme du décasyllabe, qu'il manie si bien, qui est le vers marotique par excellence, pour être à Taise dans cet alexandrin que jusqu'à Ronsard on trouvera trop long et traînant. Il a traduit quantité d'hexamètres latins et toujoursen décasyllabes, sans être averti par Tampleur du vers latin, de Tinsuffisance du décasyllabe français à le rendre. Cette découverte que tous les vers français, et peut-êtreralexandrin lui-même, sont trop courts, il a laissé à d'autres l'intelligence et l'honneur de la faire.

Il n'est pas sans avoir admis quelques nouveautés assez intéressantes pour le temps oùil écrivait. Il a quelques sonnets, dont un même assez bon , et même, sauf Falternance des rimes masculines et féminines aux tercets, régulier (1). Il a une pièce (le psaume xi) où il entre mêle alternativement les tercetsetles quatrains. Larime laissée en suspens par le tercet est une des deux rimes du quatrain suivant. Cela fait un rythme assez singulier, qui semble comme boiteux ;maisla nouveauté est du moins curieuse, car c'est comme un compromis entre la terza rima italienne, nouvellement connue alors, et le poème en quatrains, essentiellement français et traditionnel.

Quand il n'emploie ni la ballade ni le chant royal, les strophes dont il use le plus volontiers sont la stance de quatre vers décasyllabes, — la stance de six vers décasyllabes, déjà assez ample:

Sus, louez Dieu, mon âme, en toute chose Et tout cela qui dedans moi repose;

(1) Sonnet de Fauteur en préface de Douleur et volupté.

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Louez son nom très saint et accompli.

Présente à Dieu louanges et services, toi mon âme, et tant de bénéfices Qu'en as reçus ne les mets en oubli.

et le quatrain octosyllabique, beaucoup trop grêle et incapable de porter une pensée un peu forte :

Rendez à Dieu louange et gloire; Car il est bénin et clément; Qui plus est sa bonté notoire Dure perpétuellement.

Marot est très capable de ces erreurs en choses de j rythme. Il cherche surtout à varier beaucoup sesmètresj Ce n'est pas tant varier qu accommoder bien le rythme à la pensée, qui est utile en cette affaire. On trouvera, parexemple, souvent chez lui le vers décasyllabe alterné avec le vers de six syllabes, et ce rythme esttrès agréable; mais on trouvera aussi le décasyllabe alterné avec loctosyllabe, et il n'y a pas une assez grande différence de longueur entre ces deux vers : l'oreille est déroutée plutôt que satisfaite.

On trouvera aussi chez lui de vrais contre-sens rythmiques, comme celui-ci. 11 emploie le rythme célèbre de « Bel aubépin verdissant, — Fleurissant », à exprimer l'effroi de l'homme sous la colère de Dieu :

Las ! en ta fureur aiguë

Ne m'argue De mon fait, Dieu tout-puissant.

Ton ardeur un peu retire,

En ton ire, Ne me punis languissant.

Un air de danse et des paroles d'adoration. C'est tout à fait « le Dies irœ sur le mirliton » dont parle quelque part Emile Augier. Ce vieil air de ronde, qui est très joli, et qui vient du moyen âge, car si haut qu'on remonte

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dans noire littérature, on le retrouve toujours, est très aimé de nos poètes ; mais il leur a joué souvent d'assez méchants tours. Il est une des pierres de touche de leur sûreté d'oreille.

Certaines habitudes rythmiques deMarot sont au contraire très heureuses. Par exemple il a souvent employé la strophe suivante :

Douce santé, de langueur ennemie, De jeux, de ris, de tous plaisirs amie, Gentil réveil de la Force endormie, Douce sanlé I

Soit à ton los mon cantique chanté.

Car par toi est Taise doux enfanté,

Par toi la vie en corps aggravante

Est restaurée.

On voit que la rime laissée en suspens au premier quatrain devient la rime maîtresse et comme unique du second, et ainsi de suite, et qu'ainsi les quatrains, quoique très autonomes, sont reliés les uns aux autres par un son de rappel. C'est le principe de la terza rima, que l'on peut appliquer avec diverses modifications à bien des combinaisons rythmiques très différentes de la terza rima. Ce rythme, dont les poètes du moyen âge sont très coutumiers, convient extrêmement bien aux stances. On peut dire, sans crainte de se tromper, qu'autant les strophes, longues, amples, solides, doivent être nettement séparées les unes des autres, autant les stances courtes, légères, un peu fluides, s'accommodent bien d'être ainsi reliées plus ou moins étroitement par un artifice de la rime et de former comme une tresse plus ou moins serrée. Il y a à remarquer que La Fontaine, qui, en son vers libre, est presque toujours rythmique, et donne presque toujours, sans en avoir l'air, en la dissimulant, ou sans s'en douter, une suite de stances, fait jouer à la rime, très souvent, d'une stance

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à l'autre, exactement le même rôle que Marol ci-dessus (1).

Il faut encore noter un grand goût de Marot pour le rythme impair, je ne dis pas le vers impair, qu'il n'aime pas, mais la stance composée d'un nombre impair de vers. Il est très visible que ce genre de combinaisons est tout à fait à son gré. Il y revient sans cesse. La stance de cinq vers, sous diverses formes, lui plaît particulièrement. Tantôt il la fera de deux vers masculins et trois féminins :

Le cœur de vous ma présence désire, Mais pour le mieux, belle, je me retire ; Car sans avoir autre contentement Je ne pourrais servir si longuement.

Venons au point, au point qu'on n*ose dire.

tantôt de trois masculins et deux féminins :

Dieu du haut ciel a regardé ici Sur les humains avec diligence, S'il enverrait quelqu'un d'intelligence Qui d'invoquer la divine merci Fût en souci.

ou encore :

Qui est-ce qui conversera,

Seigneur, en ton habitacle,

Et qui est celui qui sera

Si heureux que par grâce aura

Sur ton saint mont son tabernacle ?

Cette prédilection marque une oreille attentive et juste. Les rythmes impairs permettent et exigent un redoublement d'une des deux rimes qui est très agréable,

(1) Marot a usé de la rime suspendue reliant une stance à une autre, même pour des stances un peu longues (six y evs), Psaume xxw (traduction du psaume xxxvii). — Marot a sans doute emprunté cet artifice rytlimique à Le Maire de Belges qui en use dans La Plainte du Désiré,

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très périlleux aussi, alanguissant un peu la phrase musicale, mais, précisément pour cela, ôtant au rythme quelque chose de la rigueur et de la raideur qu'il a très souvent en français, et, quand il est employé à sa place, É donnant à tout le morceau une flexibilité et une dou-

^ ceur charmantes. Ai-je besoin de rappeler les vers im-

mortels de Lamartine ?

Ainsi tout fait, ainsi tout passe ; AiQsi nous-mêine nous passons, Hélas I sans laisser plus de trace Que cette barque où nous glissons, Sur cette mer où tout s'efface.

11 faut donc savoir gré à Marot de sa tendresse pour le rythme impair. 11 Ta une fois essayé sur la strophe de sept vers. Cette strophe est déjà peut-être un peu longue pour Tadmettre. L'effet ne me semble pas très heureux. Le lecteur va en juger :

Bacchus alors chapeau de paille avait Et arrivait pour benistre la vigne ; Avec flacons Silènes le suivait, Lequel buvait aussi droit qu'une ligne ; Puis il trépigne et se fait uae bigne ; Comme une guigne était rouge son nez ; Beaucoup de gens de sa race sont nés.

Il faut que le rythme impair soit assez court pour que Foreille s'avise facilement qu'il est impair. Ici elle ne s'aperçoit pas très nettement qu'il y a sept vers et non pas huit.

On voit que Marot, sans être précisément un inventeur en matière de rythmes, sans être, d'autre part, d'un instinct rythmique infaillible, ce qui est donné à infiniment peu de versificateurs, est cependant un très bon métricien, un très diligent et avisé amateur et chercheur de combinaisons musicales ingénieuses, enfin un homme qui a donné des leçons et des exemples

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aux poètes de son temps presque autant en choses de rythmes qu'en choses de style. Là aussi il est créateur, quoique beaucoup moins que comme écrivain ; là aussi il est judicieux ; là aussi, sauf quelques erreurs, qu'encore on peut contester, il a sa qualité maîtresse, le goût, qui le distingue toujours à travers tous ses contemporains, et qu'il faut n'avoir presque rien lu de tous ceux qui l'entourent pour lui dénier.

YI

« 11 est étonnant que les ouvrages de Marot, si naturels et si faciles, n'aient su faire de Ronsard, d'ailleurs plein de verve et d'enthousiasme, un plus grand poète que Ronsard et que Marot ; et au contraire que Belleau, Jodelle et du Bartas aient été si tôt suivis d'un Racan et d'un Malherbe, et que notre langue, à peine coïTompue^ se soit vue réparée. » La Bruyère, qui du reste est à peu près le seul homme du xvii* siècle qui connaisse le xvi^ , a vu ici la suite des choses avec beaucoup d'exactitude. La langue, du moins celle des vers, prend sa force, sa netteté, sa grâce, son tour vraiment français avec Marot ; elle les perd en partie, ou risque grandement de les perdre avec Ronsard et les plus boursouflés de ses disciples ; elle les retrouve avec Malherbe. A certains égards la Pléiade a rendu de grands services au style et à la langue ; mais, essentiellement et en son fond, elle est une déviation, un écart, après lequel la marche naturelle reprend son cours. Aussi Malherbe semble-t-il venir, non après Ronsard, mais après Marot. C'est encore ce que La Bruyère dit très bien : « Marot par son tour et par son style semble avoir écrit depuis Ronsard : il n'y a guère entre Marot et nous que la différence de quelques

mots. » Rien r/est plus vrai. La Pléiade a son grand rôle, que nous apprécierons ; mais on la croit trop sur parole quand on estime avec elle qu'avant elle il n'y a rien. 11 faut bien se garder surtout de la confondre avec la Renaissance. Elle est une forme, intéressante, curieuse, utile même, mais seulement une forme particulière, et qui n'est point très bonne, de la Renaissance; elle n'est pas la Renaissance elle-même. La Renaissance a ses premiers traits dans Villon, et commence décidément et distinctement avec Marot, aussi savant, à bien peu près, que Ronsard, aussi nourri, à bien peu près, de lettres grecques et latines, mais plus discrètement savant, plus averti du secret génie de la langue qu'il parle, et, depuis le commencement du xvr siècle jusqu'à La Fontaine, le plus Français des hommes qui savent le latin.

C'est ainsi qu'il a créé pour un siècle environ la vraie langue poétique française, et qu'il a, phénomène curieux et unique, créé pour plus d'un siècle, pour Racine, pour Boileau, pour J.-B. Rousseau, pour Voltaire, pour Lebrun, la langue spéciale de l'épigramme, que les Français écrivent tout naturellement en style marotique. — Comme tour d'esprit son influence est plus grande encore, ou, si l'on veut, et l'honneur ne lui en sera que plus beau, son tour d'esprits'est trouvé celui deshommes de France qui ont été les plus spirituels. 11 a en lui du Maurice Scève, du Joachim du Bellay, du Voiture, du La Fontaine, du Voltaire, et tout le dix-huitième siècle des K petits vers », qui est charmant, procède de lui ou lui ressemble ; et comme, par tout un côté, Musset procède du xviir siècle, par toute cette partie-là il rappelle Marot à chaque instant. — Capable, du reste, sinon de grandeur, du moins de force, il a su s'élever souvent, et sans effort, au-dessus de ce qu'il était à son ordinaire, et l'on reconnaîtra sans doute que Voltaire est injuste à son endroit quand il assure que « Marot n'a qu'un

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style et chante du même ton les psaumes de David et les merveilles d'Alix. »

Il a dû à tout cela, malgré le tort que lui a fait momentanément la Pléiade, d'être toujours lu, ou tout au moins d'être toujours tenu pour un homme qu'on devrait lire. Ronsard lui-même s'en souvient plus qu'il ne voudrait le dire ou plus qu'il ne le croit :

Et la Touvrequi court toute blanche de cygnes

est un joli vers ; mais Marot avait dit :

La pauvre Touvre arrosant Angoulême...

Et sur son eau chantent de jour et nuit

Ces cygnes blancs dont toute elle est couverte.

La Fontaine le reconnaît formellement pour son maître; Boileau veut qu'on l'imite, et consacré ainsi, il a traversé toute la période classique, honoré comme un maître un peu suranné, mais considérable.

m'est en effet. Les trois grands ouvriers de notre littérature poétique classique, à différents titres, et encore que dédaigneux les uns des autres, sont Marot, Ronsard et Malherbe. Ce sont eux qui la créent, qui la pétrissent, qui la forment, la déforment et la redressent, dans ces tâtonnements des premiers jours où les erreurs sont aussi nécessaires et contribuent autant à l'œuvre définitive que les sagesses. Et des trois, Marot est le premier en date, et des trois, il est le plus aimable, et des trois, ce qui a son importance chez un initiateur de la littérature française, il est le plus spirituel. Et je n'ai pas dit pour cela qu'il soit le plus grand.

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Les critiques, les professeurs de littérature, les conférenciers ou les simples causeurs ont toujours été très embarrassés en présence de Rabelais et de son œuvre. C'est une énigme. La Bruyère Ta dit en une de ses pages les plus élégantes, « c'est une énigme, quoi qu'on en dise, inexplicable » ; et tous de répéter avec un redoublement d'indécision et de confusion : « C'est une énigme » . Mon embarras n'est pas moins grand ; il est pire ; car c'est un très grand embarras de ne point se sentir embarrassé où tout le monde l'est, et c'est avec une défiance de soi qui est un grand trouble qu'on déclare ne voir nulle énigme où tout le monde en trouve une. Mais il n'est que dédire naïvement, fût-ce à sa honte, ce queTon pense, et je ne trouve nulle énigme, et, sinon nulle profondeur, du moins nul abîme, dans Rabelais.

Un docteur très savant, très laborieux, très grave dans l'exercice de sa profession et dans la suite persévérante de ses études, de bonne santé du reste, de bonne conscience et partant de naturel gai, a fini sa journée commencée à cinq heures du matin ; il est huit heures du soir ; il vient de dîner intelligemment mais largement ; ses amis sont là qui aiment à Tentendre causer ; il cause, il se détend, il raconte des histoires, quelquefois grasses et en mots crus, car sa profession, depuis

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les dîners d'internat, lui a fait perdre la pudeur du mot; il égrène ses souvenirs, cite des anecdotes, rappelle des farces d'écolier, souvent se lance dans des imaginations énormes et des fantaisies plantureuses, fait des calembours, sème des brocards, rit le premier à gorge déployée et à panse redondante de ses bons mots et de ses folies ; entre temps, laisse comme échapper sa science qui est prodigieuse, ou, à propos de n'importe quoi, montre sans y songer son bon sens ferme, sa raison lumineuse, point élevée, point distinguée, mais solide, droite, puissante et généreuse comme le coup de bistouri assuré et triomphant qu'il donnait ce matin de sa poigne robuste pour sauver un malade ; et il renvoie son monde avec de bonnes tapes amicales, l'écoute un instant descendre avec des rires le grand escalier sonore, dit une parole affectueuse et cordiale au bon Dieu, et s'endort à poings fermés d'un gros sommeil de bon géant. — Il n'y a rien de très compliqué dans ce brave homme, et à bien peu de chose près, il me semble que c'est Rabelais.

SA VIE ET SON CARACTÈRE

Il naquit en Touraine, en plein pays bien français, riche, gras, point pittoresque, mais aimable et toujours riant. Il était de famille populaire, pauvre, mais robuste et de forte sève. Enfant il grimpa et dévala mille fois dans les ruelles montantes et tortueuses de Ghinon, « le bois en haut, au pied la Vienne », du château escarpé à la rivière douce et joyeuse, dans une petite ville de paysans presque aisés et de bourgeois presque rustiques, dans de bonnes mœurs faciles et gaies, loin des fron-

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tières troublées et inquiètes^ en grande tranquillité d'âme.

Adolescent il fut moinillon, jeune homme il fut moine. C'était moins gai, nullement triste pourtant, grâce au désordre qui régnait alors dans ces maisons-là. On y pouvait rire, on y pouvait ne rien faire, on y pouvait même travailler, j'entends lire. C'était plein de vieux livres auxquels personne ne touchait. Le jeune homme s'aperçut qu'il était né savant, c'est-à-dire curieux et pourvu d'une mémoire exorbitante. Il lut. Il lut du latin, il lut du grec. Vers 1515 c'était chose grave. Le grec était langue suspecte ; mais aussi c'était une recommandation auprès de quelques habiles. Les gens lisant dans le grec formaient une sorte de franc-maçonnerie. On se reconnaissait en Mnémosyne. Il suffit au « gentil Rabelais » de savoir le grec pour être, quoique si éloigné de Paris, l'ami de Budé. L'amitié deBudé le mena à l'amitié de d'Estissac, évêque lettré du temps, et Tamitié de d'Estissac fut pour le jeune moine la clef des champs. Plus de couvent, une chambrette chez l'évêque à Maillezais ou à Ligugé, des livres à planté, des loisirs studieux, comme office amuser Monseigneur, qui, aimant la science et les gais propos, était facile à amuser.

Ce fut alors que Rabelais, qui était plein de bonnes qualités, s'en découvrit une nouvelle. Il vit qu'il savait plaire et qu'il pourrait avoir dans la vie de très bons et très solides protecteurs. Il prit bonne note de cela, et dès lors sa vie fut tracée. Elle est très nette, quoi qu'il paraisse, et parfaitement suivie, encore qu'errante. Ce fut une vie d'étudiant à perpétuité. Rabelais n'a pas fait autre chose en toute son existence qu'étudier sans cesse, et professer un peu, ce qui est une manière de résumer ses études, c'est-à-dire d'étudier encore.

On remarque qu'il avait la manie des voyages et le goût de vagabonder. Point du tout. Il était étudiant, tout simplement, comme on l'était en ce temps-là. Un

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étudiant du seizième siècle voyage sans cesse, d'université en université, pour varier et compléter ses connaissances. Le « Tour de France » était nécessaire autrefois à l'ouvrier pour se perfectionner dans son métier et recueillir ici et là les différents procédés de fabrication. Au seizième siècle, la science, elle non plus, n'étant point centralisée, l'étudiant allait de ville en ville à travers l'Europe, il faisait son tour à travers la « Latinité », parce qu'on enseignait la médecine ou le droit de manière très différente à Bourges, Orléans, Montpellier ou Lyon, et parce que les livres rares, les manuscrits précieux et les professeurs considérables devaient être déterrés 011 ils étaient.Onn'étaitpoint disqualifié pour être vagabond de cette manière. Au contraire, on était accueilli avec curiosité, et si l'on était un savant soi-même, avec enthousiasme. Le seizième siècle a de mauvais côtés ; il en a de très bons aussi. La science ou l'amour de la science y était un passeport et un sauf-conduit. Dans chaque ville savantele lettré qui arrive est chez lui; il a des pairs, des alliés, des défenseurs et demain des disciples. Il entre tout poudreux, il dit : « Argiimentabor)y, et s'il argumente bien, il est du pays, du grand pays latin, qui s'étend du fond de l'Allemagne à Salamanque et de Paris à Salerne.

C'est de cette vie qu'a vécu Rabelais, avec délices. Moitié étudiant moitié professeur, moitié carabin moitié médecin, moitié clerc moitié prêtre, « studieux » toujours à quelque titre que ce fût, il amassait une quantité prodigieuse de connaissances.il passait dans les régions savantes, comme une grosse éponge, aspirait « tout le savoir de par de là acquis » et s'en allait ailleurs s'exprimer un peu et surtout se remplir encore et s'imbiber davantage. Il vit ainsi Poitiers, Toulouse, Montpellier, Lyon ; très probablement (si l'on s'en rapporte au chapitre v de Pantagruel, qui ne laisse pas d'avoir un air autobiographique) Bordeaux, qu'il estime peu comme

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ville savante, Nîmes, Avignon, Valence, où les écoliers sont battus « dont il eut dépit », Bourges et sa « faculté des Loix », Orléans, et Paris.

Partout on lui faisait « bonne chère »,ce qui veut dire bonne figure et bel accueil. Il était très beau, grand et fort, aisé en son port avant l'obésité de sa vieillesse, avec de beaux grands yeux rieurs, un front magnifique, des mâchoires puissantes sous le manteau flottant de la longue barbe. Il parlait bien, discutait avec verve et répandait à flots les trésors d'une mémoire miraculeuse. Il sut, à bienpeu près, toutce qu'on savait de son temps, Fhébreu, le grec, le latin, l'allemand, l'anglais, l'italien, le droit, la médecine, l'astronomie, l'histoire naturelle, le tout très bien, ayant lu tous les anciens et tous les modernes, et sur certains points ayant fait des recherches personnelles, herborisant, visitant les collections, parcourant les fabriques, disséquant, avant Yésale, et interrogeant tout le monde. La science aflluait en lui, et débordait, sans l'étonner, ni sans qu'il en eût aucune fatigue.

Peu d'incidents dans cette vie presque exclusivement intellectuelle. Il eut un fils naturel à Lyon, où il fut un peu plus résident qu'ailleurs, le reconnut et l'éleva, puis le perdit au bout de deux ans. Aucune autre aventure. Soigneux, sans aliéner son indépendance, de se créer des protecteurs, il s'était lié avec le cardinal du Bellay, et trois fois, à longs intervalles, il accompagna à Rome l'évêque diplomate. Il en profita pour plaire au Pape et obtenir d'être relevé de ses vœux monastiques. Dès lors ami et « domestique » de la puissante famille des du Bellay, chéri de François P% plus tard bien vu de Henri II, très cher aux Guise, sans être précisément un homme de cour, il fut tout le contraire d'un persécuté. Il n'avait d'ennemis qu'à la Sorbonne , ce qui suffit pour lui créer des embarras, mais peu graves, et, sauf une certaine retraite à Metz, démarche prudente, h un mo-

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ment où il n'était pas encore sûr du bon vouloir d'Henri II, sa vie fut très calme, très douce, très avisée aussi, très peu batailleuse, assez aisée même à partir du succès de ses livres, toujours à l'abri du besoin grâce aux « aumônes » (le mot n'avait pas de sens humiliant alors, puisqu'il l'emploie) de ses riches, généreux et toujours dévoués amis.

Il était curé de Meudon, sur le domaine des Guise, vers la fin de sa vie, sans qu'on puisse savoir s'il exerçait les fonctions de sa charge, ce qui, du reste, parait probable. Il mourut à temps, vers 1553, au moment où ses audaces devenaient plus dangereuses, et où ses amis devenaient peut-être moins puissants, avant la publication du cinquième livre (quatrième de Pantagruel)^ que, du reste, il n'aurait probablement pas fait imprimer, lui vivant.

Il a pu dire en mourant le fameux : « Je vais trouver un grand peut-être » que la légende lui prête ; il n'a certainement pas dit : « La farce est jouée » ; car rien ne ressemble moins à une farce que sa vie. Elle fut très sérieuse, très belle, prudente sans machiavélisme, point mensongère, laborieuse, généreuse et cordiale, et beaucoup moins accidentée que mainte existence de savant et de lettré de cette époque. Il lut, il étudia, il professa, il « pansa » des maiades, il cultiva ses amis et eut un excellent caractère. On voit par la place qu'il leur donne dans ses écrits qu'il avait un culte pour ceux qui l'avaient aimé, Févêque d'Estissac, le médecin Rondelet, les du Bellay, le poète Guillaume Créfin. G était un bon professeur, un bon médecin, un bon ami, et la légende n'erre peut-être pas en le montrant, sur la fin, comme un bon prêtre. Il a fort bien employé sa vie, qui, si elle ne fut pas tout à fait une moralité, est encore plus loin d'être une farce. Les lettres qui nous restent de lui et qui ne ressemblent en rien au Pantagruel^ nous le montrent sérieux, attentif, bien informé des affaires du

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temps, de haute raison, de bon conseil, et très digne d^etre le secrétaire d'un diplomate. Il y a eu en lui un peu de Frère Jean, beaucoup d'Epistémon, beaucoup de Ponocratès, beaucoup de Pantagruel, et de Panurge presque rien. C'était un savant, un sage, un habile, un bonhomme, et, sauf quelques incartades, un très honnête homme.

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