Seizième siècle
Ce volume, comme ceux que j'ai précédemment publiés sur le dix-septième, le dix-huitième et Je dixneuvième siècles, est particulièrement destiné aux étudiants. Il n'est pas une histoire littéraire et n'a nullement la prétention d'embrasser le xvi» siècle littéraire en France tout entier. On s'y borne à analyser en leurs principaux traits les quelques écrivains qui ont paru représenter le plus exactement, le plus puissamment aussi, les différents penchants de l'esprit français au xvi* siècle.
Ces penchants sont très différents en effet, et assez nombreux. Trois influences générales dominent, au xvie siècle, les esprits adonnés aux choses de l'esprit : c'est à savoir la Réforme, la Renaissance et PHumanisme, On verra, par ce qui suit, qu'il ne faut nullement confondre ces deux derniers, et qu'ils se distinguent, d'abord d'une façon sensible, ensuite profondément, pour se rapprocher enfin sans se confondre.
La Renaissance fut une émancipation de l'esprit
AVANT-PROPOS
humain suscitée par le commerce des hommes du xvie siècle avec la pensée antique. En d'autres termes, comme la plupart des émancipations, ce fut un changement de servitude. Les hommes, éblouis par les grâces récemment ressuscitées de l'antiquité, sortirent de l'école de l'Eglise pour se mettre à l'école des anciens, et devinrent des dévots de Platon, de Plutarque et d'Epictète, pour se délivrer d'être les disciples de saint Augustin ou de saint Thomas. Un homme comme Montaigne est un Latin, de sentiments, de pensée et même de stvle: un homme comme Rabelais est un Grec, de sentiments et de pensée au moins ; de langue parfois. Le christianisme a laissé en eux quelques traces, mais si légères qu'elles ne semblent que des habitudes de geste et de langage, et ne semblent nullement intéresser leur vie intérieure. Ce sont des philosophes anciens dans des tempéraments de Français ou de Gaulois, avec quelques façons d'être et de parler qui sentent le chrétien.
Cet état d'esprit, extrêmement intéressant dans des hommes d'esprit, et qui a eu des suites infinies, a des causes nombreuses et diverses.
D'abord l'apparition des livres anciens en leur intégrité et pureté, et c'est sur quoi l'on n'a pas besoin d'insister.
Ensuite le monde agrandi par les découvertes sur la terre et dans le ciel. Le monde a été découvert il y a un peu plus de trois cents ans. Il n'y a pas plus de temps que les hommes savent que la
AVANT-PROPOS
terre est ronde, qu'elle est petite et que le ciel est infini. Cela a changé toutes les idées. Le monde étroit du moyen âge, avec son ciel très bas et Dieu tout près, cela a disparu presque brusquement. Nous habitions une petite maison basse, où nous étions surveillés, du haut d'une tour attenante, par un maître sévère et bon, qui nous avait donné sa loi, nous suivait des yeux, nous envoyait souvent des messagers, nous protégeait, nous punissait, et nous tenait toujours comme en sa main. Nous habitâmes 'subitement un coin perdu de l'univers immense ; le ciel recula dans des espaces sans mesure, et Dieu s'enfuit dans l'infini.
Il n'en était qu'agrandi, dira-t-on. Rien de plus vrai, et toutes les grandes idées théologiques qui ont paru depuis lors viennent précisément de là; mais pour les esprits communs, et même pour dos esprits assez grands^ la présence réelle de Dieu disparaissait. On le savait encore, on ne le sentait plus. La science de Dieu, ou la recherche de Dieu, remplaçant le sentiment de Dieu, c'est justement les temps modernes. Et avec le sentiment de Dieu, l'amour de Dieu s'affaiblissait. On n'aime, communément, que de près. Il se passa alors un phénomène moral tout semblable à celui que madame de Staël a si admirablement signalé à l'avènement du christianisme. Les petits dieux du paganisme, ditelle, étaient sans cesse mêlés aux hommes; l'homme les sentait autour de lui; Dieu devint unique et lointain; c la solitude et l'effroi de
VIT! AVANT-PROPOS
l'homme s'en accrurent. » Encore plus au xvi6 siècle, Dieu resta unique et s'éloigna. Il n'en devait être que conçu comme plus grand par les esprits puissants, et plus aimé des âmes fortes ; mais les puissants esprits sont rares, et plus encore les fortes âmes.
Il n'y avait pas là de quoi ramener à l'antiquité, puisque au contraire on s'en éloignait plus encore qu'à l'avènement du Christianisme. — Si vraiment! Cela ne pouvait ramener à l'antiquité mythologique ; mais cela ramenait très bien à l'antiquité des philosophes. Justement parce que les religions antiques étaient trop populaires et enfantines pour satisfaire des esprits élevés, les philosophes anciens avaient supprimé pour eux la mythologie, et cherché Dieu. Us l'avaient cherché avec leur raison, leur savoir et leur logique, nullement avec leurs sentiments et leur amour, l'amour de Dieu supposant toujours qu'on l'a vu, ou que nos pères l'ont vu et nous ont transmis son souvenir et sa parole. U s se trouvaient donc juste dans les mêmes conditions que les philosophes de la Renaissance, ouïes philosophes de la Renaissance se trouvaient dans les mêmes conditions qu'eux. Ceux-ci, dans le monde agrandi, en présence d'une religion, à son tour, à leurs yeux, devenue trop petite et comme trop locale, écartant cette religion ou l'oubliant, ou ne lui donnant plus dans leur vie intellectuelle la place maîtresse, cherchant le secret du monde avec leur savoir, leur logique et leur raison, se ren-
AVANT-PROPOi IX
contraient comme de plain-pied avec les philosophes et les penseurs antiques, et par delà tout Je moyen âge plus ou moins ouvertement méprisé, reprenaient 1 antiquité pensante comme par la main; et, comme étonnés, du reste, par la force, la grandeur ou l'adresse des conceptions de ces maîtres lointains, devenaient à leur égard des disciples aussi respectueux et fervents que les hommes des précédents âges l'avaient été de l'Eglise chrétienne.
Parmi les causes de cette Renaissance de l'antiquité, il ne faut pas oublier l'imprimerie, fimprimerie coïncidant avec la découverte et la diffusion des manuscrits antiques. Si l'imprimerie eût été découverte deux cents ans plus tôt ou deux cents ans plus tard, elle n'eût pas fait autant de tort au moyen âge. — Découverte en 1300, elle eût imprimé e-t répandu la philosophie chrétienne et la littérature des onzième, douzième et treizième siècles ; et l'antiquité faisant irruption plus tard, n'eût qu'ajouté ses livres à ceux que le moyen âge eût laissés, très vulgarisés et très multipliée, derrière lui. — Découverte en 1700,1a première ferveur pour l'antiquité épuisée, elle aurait imprimé concurremment les livres anciens et les livres du moyen âge, également ou presque également répandus jusqu'à cette date par les copistes. — Elle a été inventée juste au moment où les livres antiques, ayant, sans compter leur incomparable valeur, le charme victorieux de la nouveauté, s'imposaient à toutes les
£ AVANT-PROPOS
attentions et emportaient tous les suffrages, si bien que pendant un siècle on n'a presque imprimé qu'eux. Dès lors, à l'exception des livres essentiels, comme la Bible, V Imitation, et quelques autres, un départ très net s'établit : d'une part le livre antique et le livre du xvi* siècle, ceux-ci imprimés, portatifs, facilement lisibles,incroyablement multipliés, d'autre part le livre du moyen âge, manuscrit, peu maniable, susceptible, peu lisible, et introuvable. L'imprimerie a à peu près supprimé le moyen âge: et d'autre part, présentant l'antiquité et le seizième siècle aux yeux et aux esprits sous les mêmes formes, dans les mêmes formats, dans la même écriture et comme dans la même langue, elle exprimait et accusait fortement cette continuation de l'antiquité par le seizième siècle qui était dans la pensée confuse de tout le monde, et rejetait d'autant dans l'ombre tout le moyen âge comme non avenu.
De là pour un temps, qui a été long, qui à certains égards dure encore, cette idée assez répandue, que le moyen âge n'existe pas, qu'il est comme un grand vide dans l'histoire de la pensée humaine. De là ce mot si étrange et si significatif de Renaissance, désignant l'esprit antique comme esprit de vie, le seizième siècle comme résurrection, îe moyen âge comme mort, mise au sépulcre et long anéantissement de la pensée humaine. Jamais peutêtre, et non pas même aux commencements du christianisme, et non pas même, en France, à la
AVANT-PROPOS
fin du xvni0 siècle l'orgueil humain ayant pour forme la réaction contre le passé et le mépris de la tradition, quitte à remplacer celle qu'on laisse par une autre, ne s'est déclaré avec une telle force et un pareil enivrement.
- Ce fut mêlé de bien et de mal, comme toutes choses humaines; mais ce fut très fécond. L'antiquité repensée par des esprits très ouverts, et, — parce que le moyen âge, quoi qu'ils en eussent, laissait en eux sa marque, — plus subtils que les esprits antiques, c'était non seulement une direction nouvelle, mais plusieurs nouvelles directions données à l'esprit public; c'était le stoïcisme, c'était l'épicurisme, et c'était le naturalisme, avec tout ce qu'ils contenaient oud'effort,ou d'abandonnement résigné, ou de conception de l'ordre universelet d'adhésion à cet ordre, avec tout ce qu'ils contenaient de sagesse héroïque, de sagesse pratique ou de sagesse philosophique perdant volontairement l'homme dans le vaste dessein des choses ; c'était tout cela qui était jeté à nouveau et versé dans les esprits. — C'était en même temps une nouvelle conception sociale, et l'idée du citoyen remplaçant celle du sujet, et l'idée de patrie remplaçant celle de fidélité dynastique, et l'idée de contrat libre remplaçant, confusément encore, l'idée d'attache traditionnelle, héritée et comme organique. — Tout cela était gros des conséquences les plus imprévues un siècle auparavant et les plus considérables. L'esprit moderne rencontrant l'esprit antique, s'engouant de lui, se péné-
AVANT PROPOS
trant de lui, modifié par lui et comme retourné par lui, c'est, dans le sens précis du mot, la révolution la plus complète que l'esprit humain ait subie.
Si la Renaissance était une rupture avec la tradition, la Réforme en était une autre. Le moyen âge encore était par elle renié et repoussé avec horreur. Elle aussi était un retour vers le passé. Mais son passé n'était pas le même que celui de la Renaissance. 11 était très différent et même contraire. La Renaissance était la renaissance de l'antiquité ; la Réforme était la renaissance du christianisme primitif. Elle repoussait le moyen âge non pas comme ayant rompu avec la philosophie ancienne, mais comme ayant altéré le premier esprit chrétien. Il s'en suivait qu'elle était en lutte avec tout le monde, avec tout ce qui n'était pas elle-même. Elle était en lutte avec l'antiquité, parce que l'antiquité n'était pas chrétienne ; avec l'esprit de la Renaissance, puisque cet esprit n'était que l'antiquité restaurée ; avec le moyen âge parce qu'elle était le moyen âge lui-même, mais le moyen âge en ses racines les plus anciennes, en son germe premier , et en son essence , que lui-même avait altérée.
A la Renaissance elle disait: « Vous êtes Platon, Epicure, Lucrèce, Epictète. Vous êtes l'esprit humain dans son orgueil ou dans son ignorance, dans son ignorance et dans son orgueil, car à l'ignorance de la révélation vous ajoutez l'orgueil de la vouloir ignorer, ou de vous en soucier médiocre-
AVANT- PROPOS XIII
ment(l). » — Au moyen âge elle disait : « Vous êtes entaché et de paganisme et de philosophisme. Vous avez laissé s'infiltrer en vous des conceptions païennes, des habitudes d'esprit païennes et des pratiques païennes. Vous êtes très loin d'avoir l'idée de Dieu unique et de Dieu infini. D'autre part, vous avez en vous des traces de philosophisme antique, des conceptions antichrétiennes que vos docteurs et vos conciles des troisième et quatrième siècles ont laissées, incomplètes, ou tolérées, confuses, par crainte du philosophisme antique encore vivace, et imposant ou séducteur. Ma tâche est de combattre et chez vous et dans mon sein même le paganisme qui s'y conserve et le philosophisme qui y renaît. »
De son côté, la Renaissance voyait dans la Réforme un ennemi aussi dangereux que le moyen âge, puisque, au fond, pour elle, c'était le même;
(1) Calvin n'a détesté personne plus que « certaine classe de Nicodémites » qui « ne prennent point les choses (religieuses) fort à cœur et qui transforment à demi la chrétienté en philosophie. Or il remarque que cette bande est composée quasi toute de gens de lettres, non pas que tous les gens de lettres en soient, car « il aimerait mieux que toutes les sciences fussent exterminées de la terre que si elles étaient ainsi cause de refroidir le zèle des chrétiens » ; mais enfin beaucoup de gens de lettres en sont, et par gens de lettres Calvin spécifie qu'il entend les lettrés proprement dits, les professeurs, les juges, les avocats, les médecins. Ce monde des professions libérales était sourdement hostile à la Réforme comme au moyen âge pour les mômes raisons, et Calvin, lui, est homme du moyen âge, du moins en ce sens qu'il est, quoi qu'il puisse en dire, un scolastique. 11 signerait des deux mains le mot dit par un scolastique dans un des écrits de Pic de la Mirandole : « Nous vivons éternellement, non dans les écoles de pointilleurs de syllabes, mais dans le cercle des sages où l'on ne discute pas sur la mère d'Andromugue ou les fils de Niobé, mais où l'on s'entretient des origines profondes ces choses divines et humaines. »
AVANT-PROPOS
elle se trouvait en face d'elle comme le philosophisme antique vieilli en face du christianisme primitif, et non pas même avec cette différence que iui se sentait vieilli et elle jeune ; car ces choses-là ne se sentent guère, et ce n'est qu après coup qu'on s'en avise et par le succès qu'on en juge ; elle était donc simplement en cette affaire l'antiquité contre le christianisme, avec un sentiment d'étonnement, de méfiance et un peu de mépris, et s'il n'y a pas d'homme qui s'écarte plu» résolument du moyen âge que Montaigne et Rabelais, il n'y en a pas non plus qui soit plus hostile que Rabelais et Montaigne à la théologie de Genève.
Ces forces étaient contraires. Elles représentaient des tournures d'esprit différentes et inconciliables, c'est-à-dire conciliables seulement dans les tempéraments de la vie pratique, dans les concessions qu'impose la nécessité d'être ensemble sur la terre, et dans l'oubli volontaire, pour pouvoir vivre, de ce qui divise. La Réforme devait devenir tout autre chose en son développement que ce qu'elle était en son principe, et, loin de continuer à être une barrière devant l'esprit de la Renaissance, il était dans sa destinée de devenir si philosophique elle-même qu'elle en arrivât à être un auxiliaire de cet esprit et presque à se confondre avec lui ; mais au xvi6 siècle ni lui ni elle ne pouvait, sauf vaguement et par échappées, ni espérer ni craindre cette lointaine évolution.
En attendant, ils se combattaient, et le moyen âge
ÂVANT-PROPOS
combattait l'un et l'autre. La Sorbonne demandait à la fois àFrançois Ier l'extinction de l'hérésie et l'abolition de l'imprimerie, l'imprimerie étant considérée avec raison comme le véhicule et de la Renaissance et de l'hérésie, parce qu'elle l'était et de tout ce qui était ancien et de tout ce qui était nouveau et n'était l'ennemi naturel que du moyen âge. En Allemagne, la Réforme étranglait net la Renaissance, en retardait l'avènement jusqu'au xvme siècle, ce qui explique en grande partie toute l'histoire politique, toute l'histoire sociale et toute l'histoire littéraire de ce pays longtemps arriéré, brusquement lâché en un essor plus rapide que celui des autres peuples. En Italie et en France, la Renaissance l'emportait sur la Réforme, l'écartait, et restait en face du moyen âge très fort encore, épuré du reste et fortifié par l'amendement que lui avait imposé le péril que la Réforme lui avait fait courir; et entre ces deux forces une lutte s'établissait, qui devait durer jusqu'à nos jours.
Mais entre ces tendances diverses un autre état d'esprit encore s'établissait, se répandait, très particulier, très complexe, d'une très grande importance en France, dont il nous reste à parler. L'humanisme n'est pas le moyen âge, il n'est pas la Réforme et il n'est pas la Renaissance. La Renaissance, c'est la résurrection des idées antiques; l'humanisme c'est le goût de l'art antique. Il y a souvent un humaniste dans l'homme-de-Renaissance, il y a moins souvent un homme-de-Renaissancc
AVANT-PROPOS
dans l'humaniste; et il n'est pas forcé que l'hommede-Renaissance soit un humaniste (Rabelais ne Test presque point); il l'est moins encore que l'humaniste soit un homme-de-Renaissance. L'humanisme n'a point, du reste, la môme date que la Renaissance. La Renaissance est du xve siècle en Italie et du xvie siècle en France ; l'humanisme n'a presque point cessé d'être depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Si haut qu'on remonte dans le moyen âge, on trouve dans la littérature le culte et l'imitation des lettres antiques. L'humanisme s'est seulement accusé et précisé au xvie siècle, et a seulement reçu de la Renaissance de nouvelles forces. — L'humanisme est un état d'esprit très spécial qui demande à être analysé avec quelque détail.
En son fond c'est tp souci de bien connaître et de bien imiter les grands artistes littéraires des siècles passés ; c'est, si l'on veut, TAlexandrinisme. A un dpgré supérieur c'est un effort, pour échapper au temps où Ton vit, et pour se faire une âme antique. C'est une manière d'atavisme artificiel. Quand l'humanisme est très fort chez un homme, il est cela. Il est cela, souvent du moins, car on nVVhappe jamais à son époque, chez Daurat, chez Ronsard et chez André Chénier.
Cet état d'esprit tout littéraire, tout livresque, a, au point de vue littéraire, de bons et de mauvais effets. Il forme une littérature qui ne peut avoir rien de populaire, qui d'une part ne puise pas ses inspirations dans l'imagination populaire, d'autre
AVANT-PROPOS
part n'est pas (Jesjinçe à être comprise par le peuple, qui par conséquent, entre elle et la foule, soit pour recevoir, soit pour donner, dresse un rempart. Il forme une littérature qui n'est pas ou qui est peu nationale. L'atavisme s'y oppose. L'âme antique, clans un humaniste, combat l'âme nationale, non pas jusqu'à la détruire, mais jusqu'à l'écarter ; et cela a de très graves conséquences ; car ce que j'appelle l'âme nationale, l'âme héritée, l'âme paternelle, c'est ce qu'il y a de plus personnel en nous ; et c'est dor^è lui-même dans une certaine mesure que l'humaniste écarte de son œuvre et en retranche, ce qu'il y a de plus spontané et de plus naïf dans son imagination qu'il refoule, et que, peu à peu, il tarit. Enfin l'humanisme forme, ou a de très grandes chances de former une littérature d'imitation indéfinie. Il est timide par essence. Il commencera par imiter l'antique ; puis, quand les anciens, encore qu'inépuisables, commenceront à paraître épuisés, il imitera les belles choses qu'on aura tirées de l'antiquité, et il arrivera ainsi à des imitations d'imitations, ce qui sans doute est la fin d'une littérature.
A côté de ces défauts, l'humanisme a de très grandes qualités. L'humanisme a naturellement le souci de la perfection de la forme. Il est en face d'œuvres que le hasard des circonstances, sans doute, mais beaucoup plus leur perfection de style, a conservées. Il se sent indigne d élies, et
AVANT-PROPOS
il fait tous ses efforts pour rivaliser, au moins par le soin scrupuleux de l'expression.
L'humanisme a naturellement aussi l'amour de lagrandeur. Plus encore que les œuvres achevées, ce sont les œuvres d'ample dessein qui ont frappé l'attention de l'humanité et qui se sont sauvées à travers les âges ; c'est à ces œuvres que l'humaniste se ramène toujours et ce sont elles qu'il essaye de reproduire ou d'égaler.
Enfin l'humanisme crée comme forcément une littérature impersonnelle, ou apparemment impersonnelle. L'étude des grands écrivains très éloignés de nous, nous fait sortir de nous. Elle donne à notre art un certain degré nécessaire de généralité, d'objectivité. L'humaniste en essayant de se faire une âme antique gagne ces deux choses, d'abord qu'il l'essaye, et ensuite qu'il n'y réussit pas ; et c'est juste ce qu'il faut. Il l'essaye, et par conséquent sort un peu de lui, élargit son horizon, augmente son âme; il n'y réussit pas, et par conséquent reste encore lui-même, garde sa faculté créatrice, n'est arrivé, et c'est heureux, qu'à avoir un moi plus riche, un moi plus renseigné et un moi plus souple. Gœthe est le type même de l'humaniste de génie. Mai», au moins dans sa forme, dans les œuvre's qu'elle fera, dans les genres qu'elle croira devoir adopter, dans les corps pour ainsi parler qu'elle animera, la littérature humaniste aura un caractère impersonnel.
L'auteur ne s'épanchera point, il travaillera. 11
AVANT-PROPOS XIX
fera peu d'odes et d'élégies; il fera des tragédies, des épopées, des comédies, des romans. C'est-àdire qu'il créera des êtres et des événements: êtres qui sans doute ne feront souvent que traduire ses propres sentiments et pensées, et qui souvent ne seront que, projetés au dehors, les différents êtres que chacun de nous porte en soi ; événements qui sans doute ne seront souvent que les rêves caressés el poursuivis par l'auteur,et, réalisées par son imagination, les démarches de sa vie intérieure; êtres et événements détachés de lui cependant, ayant acquis une apparence de vie propre, tableaux où Fauteur se retrouve, non portrait où il se peint ou glace où il se mire, choses enfin aussi impersonnelles que les choses littéraires le peuvent être. — L'humanisme partout où il s'établit fonde une littérature aussi impersonnelle qu'il estpossible qu'une littérature le soit.
Or l'humaniste a été un personnage très fréquent en France au xvie siècle. On peut môme dire que l'humaniste est le type du Français au xvie siècle. Le Français duxvi6 siècle, j'entends le Français qui pense,n'est pas homme de Renaissanceprécisément, n'est que rarement chrétien réformé ; il est humanisle. Il l'est parce qu'il est timide, traditioniste, peu partisan des ruptures brusques et des insurrections violentes contre les générations qui l'ont précédé. Or la Renaissance, en son fond, est une hérésie; mais l'humanisme ne l'est pas. L'admiration de l'antiquité non en ses idées, mais en ses
AVANT-PROPOS
œuvres littéraires et artistiques, n'a jamais été condamnée par le christianisme. Il a hésité sur ce point un instant, pus s1 humanisant, dans tous les sens du mot, il a permis d'admirer les anciens pour leurs beautés, et de lès cultiver, en quoi, du reste, pour ses intérêts, il a eu tort (1). Èt pendant tout le moyen âge l'humanisme, un peu élémentaire et superficiel, mais Thumanisme cependant, a vécu, non seulement toléré, mais protégé par le christianisme et bien vu de lui. Le Français humaniste ne se sent donc ni hérétique, ni insurgé, ni novateur. Il est bien de son pays, de sa race et de son histoire. Il ne fait que continuer une tradition en lui donnait plus d'importance et plus de place dans la vie intellectuelle qu'elle n'en avait.
Humaniste, le Français l'est encore par une certaine légèreté et manque de profondeur. Etre humaniste sans être homme de Renaissance, c'est dans l'antiquité s'attacher à la forme sans aller au fond ; car ces belles œuvres antiques, ce sont bien, cependant, des idées antiques qu'elles revêtent, qu'elles illustrent ou qu'elles expriment, et tout se tient, et l'on ne peut pas être humaniste conséquent sans être homme de Renaissance du même coup. Sans doute ; mais ce n'est que pour les hommes systématiques que tout se tient, et pour les autres tant s'en faut que tout se tienne. Or le Français n'est pas unhomme systématique à l'ordinaire; la logique ne
(1) J,. Janssen: L'Allemagne et la Réforme, il, liv. I, ch. i; tt Daniel : Des Etudes classiques dans la société chrétienne.
AVANT-PROPOS
le contraint pas très impérieusement ; et il est fait pour être éclectique très facilement et très volontiers. 11 trouvait donc possible et très naturel de rester catholique pour ce qui était de la foi et d'être dévot à l'antiquité pour ce qui était de la littérature, d'avoir une âme chrétienne et un art païen; et l'on dira sans doute que cela tenait à ce qu'il n'était ni chrétien très profondément ni païen très ardemment, ni l'un ni l'autre très logiquement ; mais encore il associait très bien en lui ces parties contraires, oa plutôt il les gardait en lui très intactes et assez solides et fortes, à la condition précisément de ne les point associer, à quoi lui servaient sa légèreté naturelle, sa facilité d'esprit, son hospitalité intellectuelle et le don qu'it a de se poser sur les choses sans peser sur elles.
Humaniste, le Français l'était encore par le goût qu'il avait et qu'il est à espérer qu'il aura toujours des moyens termes ; car c'en était un que l'humanisme. Il ne contrariait décidément personne : ni le moyen âge qui l'avait admis, ni la Renaissance, dont il était comme la forme extérieure et l'écorce brillante ; il n'y avait guère que Genève qu'il désobligeât un peu, justement parce qu'il était un moyen terme. Il donnait aux esprits des satisfactions diverses. Il leur laissait la religion et même savait l'orner ; il leur révélait les beautés antiques sans toucher aux idées dangereuses, et encore, même des idées antiques, il reprenait et redonnait au monde celles qui ne contrariaient point le christia-
AVANT-PROPOS
nisme ;et ce n'étaient pas toujours les plus grandes, mais c'étaient les plus aimables, les plus gracieuses, les plus charmantes. Il formait ainsi un état d'esprit tempéré, très doux, très tolérant, assez libre, et où les éléments essentiels de notre esprit national se trouvaient à Taise, et qui était certainement un des mieux accommodés au tempérament français qui aient jamais été.
Il faut convenir qu'il contenait pour l'avenir certaines difficultés. Avoir une âme chrétienne et un art païen, quelque accommodement que la flexibilité de l'esprit et la douceur du caractère mettent entre ces choses, cela donne à ce qu'on pense je ne sais quelle incertitude et met dans ce qu'on écrit je ne sais quelle indécision. Il y a, en Italie surtout, et même en France, des espèces d'infiltration du paganisme tout au travers des pensées les plus chrétiennes des humanistes. D'Aubigné, après Ronsard, ajustera l'histoire d'Hercule à la personne de Jésus en s'en excusant, mais pour recommencer le lendemain. C'est au milieu d'une pièce d'inspiration très catholique que Ronsard exprimera, moitié souriant, moitié sérieux, le regret de ne pas être né au temps où Ton pouvait être païen (1). Le plus souvent ces mélanges poétiques
(1 ) Voyez encore chez les catholiques : Le Maire de Belges, mélange continuel du sacré et du profane, Noé et Hercule, la Bible et Homère Sannazar appelant Marie « l'espoir des dieux», faisant du Jourdain un dieu mythologique couronné de joncs et de roseaux, introduisant Protée qui prédit au baptême de Jésus les miracles de l'Evangile, etc. ; — chez les protestants : Zwingle mettant au ciel pêlemêle Adam, Jésus, Enoc, Moïse, Thésée, Socrate, Numa, Caton,.,
AVANT-PROPOS
XX1ÏI
sont très innocents de la part de leurs auteurs ; quelquefois, pour telouteldessein, ilsle sont moins (1). Toujours ils révèlent, dans la pensée de l'écrivain, quelque chose d'hybride et d'incohérent.
On s'apercevra de cette sorte d'antinomie un peu plus tard, au xvne siècle. On verra très bien que l'humaniste a deux hommes en lui, l'un pour lui et l'autre pour l'art, l'un qui est chrétien, qui est Parisien, qui va à Notre-Dame, qui aime son roi et qui aime sa femme; l'autre qui est païen, qui est Romain, qui adore Jupiter, qui est républicain, et qui aime Glycère ; et que le premier vit la vie pratique, et que le second écrit, et que le second ne met dans ses écrits rien ou presque rien du premier. Et, ceci reconnu, la conséquence qu'on en tire est curieuse. On est si convaincu de l'excellence de Fart antique et de l'impossibilité qu'un art soit autre chose que lui, que pour rester artistes, et d'autre part pour ne pas risquer ce « mélange coupable » des choses profanes qui sont choses d'art et deschoses chrétiennes qui sont vérités, mélange où les humanistes du xvie siècle avaient trop donné, on fait le ferme propos de ne mettre jamais dans 1 art que
ce dont s'indigne Bossuet(Variat. n); — chez les humanistes purs, du genre d Erasme, et qui ne sont ni catholiques, ni novateurs : Eoban et ses épîtres amoureuses des saintes femmes du Nouveau Testament ;épîtres de Marie-Madeleine à Jésus imitées d'Ovide, etc.
(1) Ce jeu dangereux devient un jeu perfide dans les Epîtres des hommes obscurs de Hutten. C'est là qu'on voit Jésus comparé à Gadmus, Oadmus redemandant partout Europe, Jésus cherchant en tous lieux sa soeur l'âme humaine ; et Semélé comparé à la Vierge Marie ; et Bàcchus, né deux fois, comparé à Jésus né une première fois avant les temps et une seconde fois selon la chair, etc.
AVANT-PROPOS
les choses profanes, jamais que mythologie, jamais que sujet antique, jamais quematière aussi éloignée que possible du temps où Ton vit et du pays dont on est. C'est alors le divorce complet, toujours nécessairement atténué dans la pratique, mais complet en théorie, entre l'homme et l'écrivain, et c'est la littérature humaniste, impersonnelle par définition, devenue, en cours de son évolution, aussi extrêmement impersonnelle qu'il soit loisible de l'imaginer, en telle sorte que la littérature classique française est restée le modèle même de la littérature impersonnelle, et, parce que du reste elle était belle, la littérature la plus universelle qu'on ait connue. — Tel était le dernier terme où l'humanisme en choses purement littéraires devait aboutir, après quoi il n'avait, ayant produit tout ce qu'il contenait et plus qu'il n'avait annoncé, qu'à céder la place à un art tout différent et même contraire.
"Voilà les principales tendances qui se partageaient les esprits au xvie siècle. Elles semblent discordantes, et elles le sont, et elles sont restées telles pendant tout ce siècle et bien au delà. Remarquez cependant qu'elles ont un trait commun : elles sont toutes des réactions, des marches plus ou moins vives en arrière, des retours, au delà du passé prochain, à un passé éloigné. Ce que cherche la Réforme, c'est l'antiquité chrétienne ; — ce que cherche laRenaissance, c'est l'antiquité classique en ses idées; — cequechercheTHumanisme, c'est l'antiquité classique en son art. Tous trois provoquent
AVANT-PROPOS
une résurrection, chacun celle de son choix. C'est un signe d'un grand mouvement dans les esprits, d'une crise d'activité intellectuelle, en un mot d'une révolution. Les révolutions procèdent toujours ainsi. Elles cherchent le progrès par la réaction, la marche en avant par le retour. Sien n'est plus naturel. Le progrès, le vrai progrès,le progrès réel ne procédant jamais que pas à pas et d'un mouvement insensible, n'a jamais l'air que de la continuation du passé prochain, et même que de la persistance du passé prochain ; et à cause de cela il ne paraît jamais le progrès aux yeux des hommes. Eux qui rêvent le grand progrès, le progrès vaste, le progrès changeant la face du monde, no peuvent pas se le figurer, construit de toutes pièces, dans l'avenir. Il y faudrait trop d'imagination. 11 faudrait bâtir un monde qui ne ressemblât à rien ni de ce qui se voit ni de ce qui a été vu. Mais ce progrès, ils le voient très bien dans le passé lointain. Ils avisent telle époque éloignée, qui, parce qu'elle est éloignée, est très différente de la leur, et, parce qu'elle est très différente, semble meilleure, et c'est elle qu'ils prennent pour en faire le progrès de demain. Ils disent non pas : « Voici l'avenir, marchons-y ! d car ils ne le voient pas ; ils disent : « L'humanité s'est trompée do route ; c'est à telle époque qu'elle était dans lo vrai. Rebroussons. j> Ainsi dira Ptousseau, ainsi parlent les novateurs du xvie siècle. Le retour à un certain primitif, celui-ci ou celui-là, est la pensée
AVANT-PROPOS
maîtresse de tous les révolutionnaires. — Ceux du xvie siècle avaient des primitifs très différents, mais tous rebroussaient, et tous, par conséquent, se rencontraient dans une commune haine, celle du passé prochain, celle du moyen âge.
C'est cette commune haine qui a fini par les concilier. Ils se sontlongtemps combattus. L'esprit de Renaissance, réprimé et refoulé au xvn8 siècle, reprenant le dessus au xvme, avait autant de répulsion pour le protestantisme que pour le catholicisme, et autant encore pour ce protestantisme tempéré qui s'appelait jansénisme. Le protestantisme combattit longtemps le philosophisme libre avec autant d'ardeur qu'il faisait le moyen âge.
L'humanisme avait eu, lui, au point de vue de la direction des esprits, des destinées assez curieuses. Il était devenu catholique ; et à vrai dire nous avons vu qu'il n'avait jamais cessé de l'être ; mais il l'était devenu très formellement. Les sévérités que le christianisme fougueux, calvinisme ou jansénisme, avait à son égard, l'avaient rejeté de ce côté-là, et il y avait été bien accueilli. Seulement il s'associait naturellement avec le catholicisme le plus superficiel, le plus accommodant et le moins sévère, et, en même temps, à ce catholicisme antijanséniste il donnait un caractère encore plus léger, encore plus aimable et encore plus mondain. Il a mollissait le catholicisme ; il en faisait décidément une religion trop littéraire. C'était peut-être le mettre
AVANT-PROPOS
au goût du jour ; mais ce n'était pas le fortifier, parce que, le christianisme, quoi qu'il fît, et encore qu'ainsi paré, restait en son fond la religion simple et sans art de ses origines ; et l'ornement qu'il se donnait c'était à l'antiquité, son ennemie, qu'il l'empruntait. L'esprit de Renaissance pouvait lui dire un jour, et il le lui dit : « C'est la beauté, la grâce, l'élégance qui sont adorables, vous le reconnaissez, puisque vous cherchez à vous les donner; mais ces grâces c'est à l'antiquité que vous les prenez; par vous-même vous êtes pauvre, grossier, inélégant. Le monde doit s'écarter de vous à mesure même qu'il s'éprend de ces beautés qui ne vous sont qu'un ornement d'emprunt. » Quand Madame deSévigné écrivait en riant: « Comment peut-on aimer Dieu quand on n'en entend pas bien parler ? Tl faut des grâces particu lières », elle disait sans s'en douter le mot le plus profond du monde. Elle formulait le mot d'ordre de tout le xvme siècle contre le christianisme. Dieu adorable seulement s'il a des beautés littéraires, le Dieu des chrétiens digne de dédain parce qu'il n'a pas de beautés littéraires, ou n'a que celles que l'humanisme, fils de l'antiquité, veut bien lui donner; c'est l'argumentation du xviue siècle contre le christianisme, celle que Chateaubriand essaiera de réfuter ; et Madame de Sévigné s'est montrée ce jour-là la « jolie païenne » qu'un de ses amis jansénistes disait qu'elle était. — L'humanisme fut donc l'ennemi le plus dangereux peut-être du moyen âge, en ce qu'il lui fut un allié
XXVI11 AVANT-PROPOS
compromettant, c'est-à-dire un ennemi secret et insidieux.
Et peu à peu là conciliation se fît, ou la demiconciliation entre toutes les tendances qui, de près ou de loin, étaient hostiles à l'esprit du moyen âge.
La Réforme, peu à peu pénétrée par l'esprit de la Renaissance, dont elle avait été d'abord l'ennemie la plus redoutable, devenue peu à peu, à cause de la tendance à J'examen personnel et au « sens propre » qu'elle portait en elle, une manière de libre philosophie, se rapprochant ainsi de l'esprit de la Renaissance, sans jamais se confondre avec lui, mais le servant, poussait, sinon au même but, du moins dans la même direction.
L'humanisme, d'une part, au point de vue de la production littéraire, ayant donné ses plus beaux fruits et étant presque épuisé, s'etfaçait, s'éclipsait dans le rayonnement de l'esprit de la Renaissance et ne faisait pas grande figure, avec ses petites tragédies ou ses comédies pédagogiques, devant un Esprit des Lois ou un Essai sur les mœurs ; d'autre part, comme influence sur les esprits, passait décidément au camp du philosophisme, finissait par reconnaître qu'il était comme lui fils de l'antiquité, s'avisait qu'il était la forme de ce dont la Renaissance était le fond, devenait l'auxiliaire et la décoration encore brillante des petits-fils de Montaigne, destiné ainsi à être tour à tour à chaque parti contraire un ornement.
Enfin l'esprit de la Renaissance lui-même, fort
AVANT-PROPOS
par soi, nonobstant la courte éclipse, et partielle, du xvnf siècle, puisant des forces dans ces alliés plus ou moins inattendus qui lui venaient de points si divers ; puisant des forces dans tout le mouvement scientifique, prodigieux pendant deux siècles et demi, resté longtemps indépendant, mais qu'il savait attirer à soi et présenter comme lui étant favorable ; triomphait pleinement, redressait et remettait debout l'antiquité philosophique tout entière, déisme, naturalisme, matérialisme, épicurisme, et jusqu'à l'antiquité républicaine avec Rousseau ; rejetait le moyen âge comme un corps étranger introduit dans l'organisme de la civilisation ; et Voltaire posait cette loi de la philosophie de l'Histoire : antiquité, pleine lumière ; temps chrétiens, barbarie et mort ; temps modernes, retour à l'antiquité, résurrection. — L'esprit de la Renaissance l'emporte. « Tu as vaincu, Julien l'apostat! »
Autant du moins que dans l'histoire de l'humanité un principe peut jamais être victorieux d'un autre. Car ce triomphe, quoique réel, quoique très grand, n'était, en partie, qu'apparent. Ce qui résulte des grands combats, c'est sans doute la victoire pour quelqu'un, mais c'est surtout l'affaiblissement pour tout le monde. Ce qui résulte de ces grandes luttes et rivalités intellectuelles, c'est la dispersion, la dissémination, Péparpillement. Ce que tous ces partis intellectuels si divers ont préparé surtout parleurs luttes, c'est leur rùine à tous, c'est-à-dire c'est l'individualisme intellectuel de notre temps. Briser le
AVANT-PROPOS
« pouvoir spirituel » du moyen âge, c'était ce qu'ils voulaient ; mais ce qu'ils voulaient surtout, c'était en établir un autre, à quoi ils n'ont pas réussi. D'abord ils n'ont qu'affaibli Pancien ; ensuite ils n'en ont pas fondé un nouveau qui soit très fort. Ils ont abouti, après bien des luttes contre l'ennemi commun et entre eux, à réinstaller le philosophisme de la Renaissance, c'est-à-dire le philosophisme antique. Mais c'est en cela précisément que le triomphe est apparent, parce que le philosophisme antique n'est pas une doctrine, c'en est mille, Si la Réforme avait vraiment réussi, elle substituait un « pouvoir spirituel » à l'ancien ; mais du moment que c'était la Renaissance qui réussissait, ce qui triomphait, c'était l'absence de pouvoir spirituel. C'était la liberté de penser, d'abord, et c'était de plus le goût, le soin, le souci, la passion, l'habitude considérée comme un devoir, de penser chacun par soi-même et pour soi-même, de se faire chacun à soi-même sa doctrine, son dogme et son credo. C'était l'individualisme intellectuel, ou, si l'on veut, l'anarchie intellectuelle; car il ne faut pas avoir peur des mots.
Voilà l'état général des esprits que les trois siècles qui nous précèdent, à commencer par le seizième, et en lui faisant la plus grande part dans cette œuvre, ont créé pour nous, et voilà pourquoi le seizième siècle est le plus intéressant à étudier des siècles modernes. Cet état est-il bon ? Nous devons presque nous récuser quand on nous le
AVANT-PROPOS
demande, parce que nous y sommes. Le plaisir de penser librement et de croire librement, et de dire librement ce que l'on pense et ce qu'on croit, est si grand, qu'il peut nous faire illusion sur l'utilité qu'il peut y avoir pour l'humanité à ce que l'individu pense et croie de cette manière. — Au point de vue purement littéraire, qui surtout nous occupe ici, nous pouvons répondre. Il n'y arien qui soit plus utile aux lettres que l'individualisme intellectuel, ou ce qui y tend, surtout ce qui y tend, à vrai dire, mais lui aussi. La littérature ne vit pas uniquement d'idées, mais elle vit d'idées essentiellement. L'état intellectuel que nous venons de marquer est celui qui suscite les idées en forçant pour ainsi dire l'homme à les chercher sans cesse (1). C'est pour cela que ce que nous connaissons de l'antiquité a été si plein d'idées et si éclatant comme époque littéraire : ce que nous connaissons de l'antiquité est un temps où la mythologie des âges préhistoriques s'éteignait et où l'humanité cherchait sa croyance, par conséquent étudiait l'homme. Les siècles qui nous précèdent ont ce même caractère. La Renaissance n'est que la renaissance d'une crise intellectuelle et morale de l'humanité. C'est pour cela qu'elle-même et ce qui en dérive est un âge littéraire incomparable dans l'histoire humaine. Nous avons écrit ce volume pour contribuer, dans
(1) Cf. Renan : Avenir de la science, xxi: « Le génie ne végète puissamment que sous Forage, et toutes les créations de la pensée sont apparues dans des situations troublées... », et tout le chapitre.