SON CARACTÈRE
Il semble avoir eu deux caractères, comme il arrive à ceux qu'un brusque accident fait changer de voie. Léger, brillant, aventureux, voyageur, amoureux de gloire bruyante pendant sa jeunesse, qui, si elle-finit prématurément, avait commencé de très bonne heure, il fut, pendant tout le reste de sa vie, un peu timide, craintif même, volontiers retiré et solitaire. Il n'aime point la lutte, redoute les nouveautés et déteste les novateurs, aime à s'appuyer sur les grands et sur les princes et à
BONSARD
rester à couvert sous leur protection. II a dit son avis une fois, et dans un sens très côiiser.Ya.teur, sur les agitations de son temps, puis est rentré vite dans le silence à cet endroit, et semble s'être repenti de l'avoir rompu. Il a insulté très congrûment Rabelais, mais un peu après que Rabelais fut mort. À vrai dire, il était peu fait pour la lutte et particulièrement pour la lutte littéraire. Comme presque tous ceux qui ont de l'éloquence, il manquait d'esprit. Ses invectives ne sont que violentes, et elles sont lourdes. Passe pour la violence, qui est du temps ; mais il n'est pas gai. Songez a Rabelais, à Marot, à Saint-Gelais, à la Ménippée. Ronsard n'a rien de cela. Il se fâche, ou il plane. Il aime mieux planer. En général il évite toute occasion de descendre dans l'arène. Il aime la sécurité, le calme, les protections solides et les études graves.
On a cru qu'il était orgueilleux. C'est presque une erreur . Il ne Test que rarement, et, eu égard à son étourdissante fortune littéraire, il ne Test pas. Il a dit sans doute aux poètes de son temps : « Vous êtes mes sujets et je suis votre roi », ce qui, du reste, était vrai ; maïs très fréquemment il se traite de « demi-poète, sans plus ». Ses préfaces sont presque excessivement modestes :
A genoux Franciade 1 Adore TEneïde, adore l'Iliade ; Révère leurs portraits et les suis d'aussi loin Qu'ils m'ont passé d'esprit d'artifice et de soin (1) !
(!) Voyez encore — quoique ce ne soient que compliments, mais encore ils sont une petite marque de caractère, et la lettre étant jolie, je suis satisfait de la citer — ce qu'il écrit à Passerat: « Monsieur Passerat, depuis ma lettre écrite, M Lambin est venu souper avec moi qui m'a montré votre lettre en laquelle j'ai vu comme les bons Huguenots de Bourges (car autres ne peuvent être qu'eux) ont semé parla ville que le dit sieur Lambin avait dit en chaire publiquement que le monde était délivré de trois athées, savoir Muret, Ronsard et Louveau. Je n'ai recueilli aucun fruit de telles nouvelles, sinon 1 honneur quîon me fait d« m'accouuier avec do si prands personnages
Il avait beaucoup plus d'ambition que d'orgueil, et sans doute c'est un orgueil que l'ambition, mais surtout quand on se flatte d'atteindre aussi haut qu'on vise., et c'est ce que Ronsard ne fait pas. L'empreinte laissée sur lui par ses sept années de recueillement et de labeur solitaire est restée profonde. Il aime se retirer. On se le figure trop poète de cour et toujours tournant autour des grands fauteuils. Il vivait auprès des grands, souvent, mais plus souvent encore, semble-t-il, à la campagne, qu'il adorait, c^est à savoir à Croix- Val, tout près de la forêt de Gâtine et de la fontaine de Bellerie, qu'il a chantées, à Montoire, près Croix- Val, à Bourgueil en Touraine, où il avait cette meute que lui avait donnée Charles IX, à Saint-Cosme en l'Isle près Tours ; plus près de Paris à Saint-Cloud, à Gentilly, à Meudon. Il « aimait les jardins, était prêtre de Flore », c'est-à-dire qu'il était bon horticulteur. Il savait particulièrement bien élever les rosiers. « L'innocente beauté des jardins et du jour » était encore le plus grand charme qu'il trouvât dans la vie, et c'en est un que de peindre le caractère de Ronsard avec des vers de La Fontaine.
Il s'entendait en peinture, en sculpture et surtout en musique, « se plaisant à chanter et à ouïr chanter ses vers », nous dit naïvement le bon Binet, et « appelant la musique sœur puînée de la poésie. » A ces divertissements honnêtes il a passé très probablement plus de temps quà figurer dans les réceptions royales, encore qu'il en fût friand. C'était une âme d'artiste douce, délicate, susceptible et un peu timide.
dont je ne mérite délier la courroie du soulier ; et voudrais que Ton me fît toujours de tels outrages à si bon marché et à si bon prix, et me sentirais bien heureux de pouvoir égaler les vertus, savoir et doctrine et bons vers des deux, et môme de M. Muret, que j'ai co nnu homme de bien. Si monsieur Lambin l'a dit, je n'en sais rien ; cela ne m'importe en rien ; et là -dessus je m'en irai demain aux Trois Poissons boire à vos bonnes grâces, me recommandant de tout mon cceur à vos divines muses. Vôtre humble ami et serviteur, Ronsaud. »
RONSARD
Et dans ce caractère de son âge mûr, son premier caractère remontait et reparaissait quelquefois pour en faire à nouveau un courtisan un peu trop attentif ou, à la rencontre et rarement, un polémiste un peu plus vif qu'on n'eût attendu, ou un amoureux tardif risquant un léger ridicule, et du reste charmant ; mais le fond de son humeur pendant quarante ans a bien été d'un poète rêveur et un peu mélancolique, d'un pacifique lettré et d'un humaniste très enclin à la vita umbratdis.