CALVIN ÉCRIVAIN
Calvin fut un très grand écrivain. Je dirais même que ce fut le plus grand écrivain du xvie siècle si j'estimais plus que je ne fais le style proprement dit. Le style est une chose et la parole en est une autre. L'art d'écrire et l'art de parler sont deux arts. Si j'étais convaincu plus que je ne suis de ce que je dis là, je déclarerais que le style de Calvin est le plus grand style du xvi° siècle, parce que c'est celui qui en sa sévérité, en sa tenue, en sa rigueur, en son aspect correct et châtié, s'éloigne le plus du style parlé. Mais j'ai une faiblesse pour les écrivains qui ont quelque chose en écrivant des libertés et des grâces spontanées de la parole, et Montaigne, et plus encore Rabelais, me séduiront toujours d'un charme victorieux. Encore est-il qu'il me faut bien reconnaître que le style de Calvin est de tous les styles du xvie siècle celui qui a le plus de style.
Il est clair, d'une clarté suprême en des choses qui sont par elles-mêmes d'une extrême obscurité, et c'est comme une gageure admirablement gagnée que le plus clair de nos écrivains avant l'époque classique soit un théologien, et un théologien qui ne vulgarise pas une théologie, mais qui l'invente. C'est qu'il était doué, d'abord ; c'est ensuite que tout en inventant sa théologie il faisait un effort plus grand encore peut-être pour la rendre populaire du même coup. Admirable école de clarté que de ne pas mépriser la foule, et au contraire de la vouloir conquérir. C'est ensuite que, tout en ayant fait d'excellentes études classiques, et sachant en pro-
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fiter, Calvin n'est pas un humaniste passionné. Les écrivains antiques ont commencé par rendre d'assez mauvais services aux nôtres. Ils les ont enchantés d'élégances fausses ou excessives, sous prétexte d'ornements, et embarrassés de phrases longues et sinueuses, sous prétexte de belles périodes. Tout cela devait se mettre au point plus tard, mais pour commencer, et dans la période pour ainsi dire scolaire, rendait détestables les écrivains médiocres, et gâtait un peu les meilleurs. Calvin ne se soucie nullement d'imiter les écrivains antiques, qu'il méprise un peu comme un chrétien primitif les méprisait ; il s'est borné à prendre chez eux les qualités générales de composition bien réglée et de large développement ; il n'est pas atteint non plus par le mauvais goût trop fréquent des Pères latins, qu'il n'aime nullement, et le seul qui ait son estime, saint Augustin, est justement celui qui a la langue la plus simple et dépouillée. — Reste qu'il parle l'admirable prose, si claire, limpide et facile, du xve siècle, avec ce quelque chose de plus ferme, de plus nourri et de plus viril que l'étude des classiques donne à ceux qui ne poussent pas jusqu'à l'imitation servile et à l'admiration des menus jolis détails. Reste qu'il parle la langue du xve siècle avec quelques qualités déjà du xvne. C'est précisément ce qu il a fait, et il est un des bons, sinon des sublimes, fondateurs de la prose française.
Clarté, netteté, précision, force secrète, infiniment sensible à la longue, de l'expression juste, telles sont les vertus solides et durables de sa plume diligente et attentive. Il a parlé plusieurs fois avec satisfaction de la brièveté de son style (1). Cela peut faire sourire
(l)«Que je sois déclamateur, fi (Westphal) ne le persuadera à personne ; et tout le monde sait combien je sais presser un argument, et combien est précise la brièveté avec laquelle j'écris. » — « Quin tamen ejus (Augustini) prolixitas mihi displiceat, non dissimulo, ittterea forte Drevitas mea nimis connixa est. » Epis t. sept. 1349. Farci lo.
aujourd'hui. Rien n'est plus juste pourtant par comparaison. Calvin est bref en ce qu' il est sobre. Ses phrases sont longues, mais ne sont pas surchargées ; et il a des longueurs, mais point de verbiage. Et quand on jette les yeux à côté de lui à peu près sur n'importe lequel de ses contemporains, on comprend à quel point il devait paraître court, et même concis. Ses moindres traités nous paraissent bien étendus, il est vrai ; mais ceci est à son honneur, étant un effet de son extrême conscience. Calvin quand il enseigne, comme dans l'Institution, le Catéchisme, la Supplication et Remontrance sur le fait de la chrétienté ^ne donne jamais que l'essentiel; quand il réfute, il ne veut jamais laisser un seul point de son adversaire sans réponse, ce point, comme il arrive, ne fût-il, à très peu près, que le précédent déjà réfuté et 1 "antéprè cèdent déjà discuté ; mais dans la polémique, accepter l'ordre de son adversaire et le suivre, en eût-on un infiniment préférable à lui substituer, est une loyauté, et Calvin semble l'avoir tenu pour un devoir.
Une qualité manque à ce grand style sévère, c^est la grâce, le sourire, tous les sourires. Il y en a un qui est de gaîté, il y en a un qui est d'indulgence, il y en a un qui est de sensibilité doucement émue, il y en a un qui est d'imagination brillante qui se plaît à ses découvertes et à ses jeux ; et Calvin parce qu'il manque de charité, de sensibilité et d'imagination, n'en a aucun. L'onction lui fait absolument défaut (1). De là cette sécheresse, et ce je ne sais quoi qui fait songer à un métal dur, souple et sans éclat. Bossuet, comme toujours^ tout dit d'un seul mot ; C'est un style « triste, o
(1) Voyez son Épitre à M. Laurent de Normandie (servant de préface au Traité des scandales) sur les malheurs domestiques de ce seigneur, et encore ses lettres, si élevées du reste, aux martyrs de Lyon. Gela est grand, ce n'est jamais touchant. Calvin montre le ciel aux malheureux, quelquefois magnifiquement, il ne sait pas pleurer avec eux.
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C'est un style qui n'a ni la joie d'une passion douce qui s'épanche, ni celle d'une imagination qui se donne carrière et qui s'espace. « Ceux qui écrivent par humeur », dit La Bruyère, ont un style tantôt bon, tantôt mauvais, mais du moins original. Calvin de tous ceux qui ont écrit est celui qui aie moins écrit par humeur. Il a, de tous les styles, celui qui est le plus impersonnel. Il n'a écrit exactement que « pour être entendu. » C'est la première règle et c'est la première qualité du style ; mais il y en a d'autres. Calvin n'a presque voulu connaître que celle-là. Le contraste est étourdissant quand on le compare à un Père de l'Eglise, quel qu'il soit ; car ceux-là, souvent si étranges, au moins tirent de leur cœur et de leurs entrailles autant que de leur intelligence tout ce qu'ils écrivent.
Il est juste d'ajouter qu'il a cependant une passion : c'est celle de convaincre, et qu'elle lui suffît pour donner à sa parole, sinon l'éclat, du moins la vigueur et le mouvement. Ne sent-on pas une force de raison dominatrice et impérieuse dans ces paroles qu'il adresse aux tièdes : * Il ne faut pas confesser Dieu seulement intérieurement... Quand il est dit que nous sommes os de ses os et chair de sa chair, c'est bien pour montrer que nous sommes conjoints à lui de corps et d'âme. Et pourtant [c'est pourquoi] on ne peut souiller son corps en quelques superstitions qu'on ne se prive de cette union sacrée par laquelle nous sommes faits membres du Fils de Dieu. Que ces docteurs subtils me répondent s'ils ont reçu le baptême seulement en leurs âmes. Dieu n'a-t-il pas ordonné que ce signe fût engravé en notre chair ? Le corps donc auquel la marque deJésus- Christa été imprimée doit-il être pollué auxabominations contraires ? La Cène se reçoit-elle seulement de l'âme, et non pas aussi des mains et de la bouche ? Dieu met les armoiries de son fils en nos corps, et nous les souillerons de fanges et d'ordures? Il n'est pas licite
d'imprimer des coins en une pièce d'or ou de mettre en un instrument public des sceaux contraires l'un sur l'autre, et l'homme mortel se donne congé de falsifier le baptême et la sainte cône de Jésus ! »
Ce qu'il y a de plus original comme expression dans toutes ses œuvres, ce sont ses sermons, et dans ses sermons les passages d'éloquence populaire, qui sentent à la fois le « censeur et le « tribun » et qui rappellenttrès souvent saint Jean Chrysostome.il maltraite souvent avec une verve singulièrement âpre tout ce petit monde cosmopolite qui venait à la fois augmenter Genève et un peu l'embarrasser : parmi ces gens-là il y en a qui vivent mal. « Il y a des ménages où les maris et les femmes sont comme chien et chat ; il y en a qui haussent leur état et contrefont les seigneurs sans propos, sont adonnés à pompes et à superfluités mondaines. Les autres deviennent si délicats qu'ils ne savent plus que c'est de travailler, et n'y a nul contentement pour la nourriture. Il y en a de médisants et détracteurs qui trouveraient à réduire aux anges du Paradis... Cependant il leur semble à tous que Dieu est bien tenu à eux de ce qu'ils ont fait le voyage de Génère, comme s'il n'eût pas mieux valu qu'ils fussent demeurés sur leurs fumiers que de venir faire scandale en l'Eglise de Dieu. »
Il a des boutades vives et rudes, sans esprit, à proprement parler, mais d'une impertinence et même d'une gouaillerie incisive qui sent encore le français et le picard. On l'ennuie un peu, on le harcèle d'oiseuses questions; il se rebiffe et regimbe : « Si Ton me vient demander ceci et cela par le menu, je renverrai tels enquêteurs à la règle générale que je tiens de Dieu. Je dis ceci parce quïl y en a de si importuns que jamais ce neserait fait avec eux si on voulait répondre à toutes leurs difficultés. Telles gens à bon droit pourraient être comparées à ceux qui après avoir écouté un ser-
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mon où ils sont exhortés à s'accoutrer modestement, voudraient que le prêcheur leur taillât leurs chausses et leur cousît leurs souliers. »
Cette plaisanterie lourde et massive, mais assez contondante de Calvin (très rare du reste), est un aspect de son talent qu'il ne- faut pas oublier, et qui ne laisse pas d'éclairer comme il faut le sombre portrait. 11 lapousse assez loin quand il se permet de s'y livrer. Les « libertins spirituels o prétendaient que la mort est le retour ou à Dieu ou au néant : « Un certain Bertrand Desmoulins, qui depuis est devenu Dieu, ou rien, selon
leur doctrine, c'est-à-dire qu'il est mort » — Les
mêmes spirituels assuraient que c'est Dieu qui fait tout en nous, comme en toutes choses, et que nous ne sommes que ses instruments : « Cette grosse fouasse de Quintin se trouva une fois en une rue où on avait tué un homme. Il y avait là d'aventure quelque fidèle [quelque « spirituel»] qui dit : * Hélas ! qui a fait ce méchant acte? * Incontinent Quintin répondit en son picard : « Chaété my. » L'autre, comme tout étonné : « Comment seriez-vous bien si lâche ?» A quoi il répliqua : « Cha été Dieu. » — « Comment, dit l'outre, faut-il imputer à Dieu les crimes qu'il commande être punis ? » Adonc Quintin : « Oui ! Chet ty, chet my, chet Dieu ; car che que ty ou my faisons, chet Dieu qui le fait ; et che que Dieu fait nous le faisons. »
Mais ce ne sont là que les moments de repos d'un homme qui ne se reposait guère. Le plus souvent sa muse unique, muse austère et impérieuse, c'est la logique. Elle ne laisse pas de le bien servir. Elle l'échauffé presque; du moins, quand elle pousse avec lui ses avantages, elle précipite sa parole, jette comme par saccades vigoureuses son argumentation pressante et rude : « Il y a des hommes qui restent ministres de l'Eglise catholique pour que ces places ne soient pas occupées par plus méchants qu'eux. Mauvaise raison :
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combien qu'ils reconnaissent ne pas être du tout hors de faute, toutefois ils disent qu'il n'y a pas tant de mal, cependant qu'ils ont la charge des églises, comme si d'autres plus méchants tenaient la place... Mais si cette raison a lieu, que n'entrons-nous dedans les cavernes ? Pourquoi ne tenons-nous les bois ? Que n'épions-nous pas les chemins ? Pourquoi ne sommes-nous aux embûches à l'intention de ne meurtrir point les pauvres passants, comme font les brigands, mais seulement de leur faire rendre la bourse ? »
C'est elle encore, mais aidée et renforcée pour ainsi dire par un profond et ardent sentiment du devoir, qui lui inspire ces belles paroles où l'on trouve non seulement la conviction, l'autorité et l'élévation, ordinaires à Calvin, mais encore l'émotion sacerdotale et la véritable ampleur oratoire : « Il n'y a ici ni exception ni privilège pour grands ou pour petits, pour riches ou pauvres. Que tous donc ploient le col. Que le pauvre craigne, de peur que s'il dit: « Je sais que faire? » Dieu lui réponde : « Je sais aussi que faire de toi. » Que les riches ne s'enivrent pas en leurs aises, comme en croupissant sur leur lit; mais plutôt qu'ils apprennent, à l'exemple de saint Paul, de tenir pour ordure et dommage tout ce qui les divertit ou retarde de vivre chrétiennement. Cependant n'oublions pas aussi de notre côté d'appliquer ceci à notre instruction pour être toujours prêts quelque part que nous soyons transportés, ou quelque chose qui nous advienne, de persister en la pure confession de notre foi, détestant toutes les superstitions, idolâtries et abus qui contrarient à la vérité de Dieu, obscurcissent son honneur et renversent son service. »
Calvin a laissé des modèles du style d'exposition didactique et de beaux exemples du style de discussion ; et il n'a pas laissé d'atteindre parfois à la grandeur. Comme sa réforme religieuse a eu la plus grande in-
fluence sur la correction de la discipline religieuse catholique, son style aussi n'a pas laissé de contribuer à l'amendement du style ecclésiastique enFrance.
« C'était un homme à qui Dieu avait conféré de grands talents, beaucoup d'esprit, un jugement exquis, une fidèle mémoire, une plume solide, éloquente et infatigable, un grand savoir,un grand zèle pour la vérité. » — Ce jugement modéré et tranquille de notre cher Pierre Bayle ne doit pas être réformé. Il reste juste. Il est incomplet. Calvin fut un grand esprit que n'eût pas diminué, que n'eût pas égaré, et qu'aurait rendu plus aimable, et très probablement plus puissant qu'il n'a été, un plus grand cœur. Cet homme qui avait en lui des parties de philosophe, d'homme d État et de conquérant, semble avoir été toutes choses, excepté un vrai prêtre ; ou si Ton trouve ceci trop dur, je dirai que du prêtre il avait ce qui peut faire le martyr, et non ce qui fait l'apôtre. Il a confessé Dieu, c'est-à-dire ce qu'il croyait vrai, et il l'a enseigné ; je ne vois pas qu'il l'ait fait aimer. Il est professeur de religion, non propagateur de sentiments religieux. Il a l'esprit théologique, et un cœur qui n'a pas le goût du divin. La grandeur de Dieu, l'infirmité et le néant de l'homme, ce sont des idées et de sublimes idées religieuses , mais ce sont des idées. Personne n'en a été plus rempli et comme entêté que Calvin, et n en a été un plus fort et plus éloquent interprète. L'amour de Dieu, c'est une passion, et c'est peut-être le dernier fond du christianisme, sa source la plus profonde, et sa véritable découverte et sa véritable révélation ; et c'est ce que Calvin a eu peut-être, mais ne donne pas. La terreur de Dieu, c'est beaucoup plus ce qu'il inspire, et si, par certains côtés, il paraît
plus chrétien que biblique, par celui-ci il paraît plus biblique que chrétien.
La charité, la tendresse est presque absente de toute son œuvre, l'abnégation n'y paraît jamais. Ces excès touchants et charmants, dangereux, je le reconnais, et contraires aux nécessités sociales, ces excès de la doctrine, ou bien plutôt du sentiment évangélique, que Ton trou ve si souvent dans les paroles de Jésus, et qui sont comme la fleur exquise et trop enivrante du christianisme : « Poiût de procès, point de serments, tu ne tueras pas, donnez encore votre manteau, tendez F autre joue », étonnent Calvin, ce que j'admets, et Féionnent trop, ce qui me déplaît. Je voudrais qu'il les écartât en les adorant. Il les repousse d'une main trop ferme : a... Néanmoins cette douceur et modération de leurs courages n'empêchera pas qu'en gardant entière amitié envers les ennemis, ils ne s'aident du confort du magistrat à la conservation de leurs biens, ou que pour l'affection du bien public ils ne demandent la punition des pervers et des pestilents, lesquels on nepeut corriger qu'en les punissant. » Il a raison ; mais il est trop sûr en cela d'avoir raison, et supprime trop résolument des préceptes, dont, au moins comme de conseils, il est bon de garder quelque chose, et qu'on pourrait presque tout bravement recommander à la lettre, tant il y a peu de chances qu'ils étendent très loin leurs périls. Calvin a tenu et gardé avec un soin jaloux les clefs du tabernacle, il en a peu répandu l'huile sainte.
Il a été très grand cependant parmi les hommes, parce qu'une puissante idée religieuse, ranimée en quelque sorte, redressée et rétablie dans toute sa grandeur, fortement imprimée par de vigoureuses formules et une argumentation solide et claire dans le cerveau deb hommes, est toujours un vif, un durable, et un fécond levain de moralité. L'homme est fait pour essayer de peas-er l'infini, non, certes, qu'il y réussisse, ni qu'il
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parvienne a mi-chemin ; mais quelques déconvenues qui l'attendent, le commerce des hautes pensées lui est sain en ce qu'il l'habitue au moins un peu à mépriser ce qui doit être méprisé. Que dans ces recherches il garde toujours la prudence ; qu'il ne s'enivre pas, et il lui suffira pour cela d'aimer quelqu'un autour de lui, des vertiges métaphysiques ; que surtout il ne croie jamais qu'il est assez grand pour avoir trouvé ou assez saint pour qu'on lui ait jeté de là-haut la clef de l'éternel mystère, ce qui est insensé ; et qu'il ne s'en targue pas pour vouloir, au nom d'une idée qu'il croit avoir comprise, opprimer, s'il est fort, ceux qui ne le sont pas, ce qui est abominable ; mais qu'il les fasse, ces nobles et salutaires recherches ; car « travailler à bien penser c'est le principe même de la morale ». — Et ceux qui ont consacré leur vie, en sincérité et bonne foi, à quelqu'une de ces enquêtes ardues, ont pu fonder quelque chose dans l'ordre civil ; ils ont surtout fondé quelque chose dans l'ordre moral ; ils ont donné à l'humanité une de ces secousses profondes qui semblent lui être nécessaires ; ils ont éveillé et guidé un mouvement d'esprits dont le contre-coup n'a pas laissé d'être utile même à leurs adversaires. Calvin a été un de ces hommes, en précisant et en disciplinant le protestantisme, en le marquant à l'empreinte d'un esprit clair, logique et ordonné, — en donnant à, une insurrection la forme d'un gouvernement.
Et comme dit un des vieux commentateurs de Calvin, « sic de Calvino scripsimus, neque amici neque inimici. a
RONSARD
SA VIE
Pierre de Ronsard naquit le 11 septembre 1524 au château de la Poissonnière, près du village de Cousture a en la Varenne du bas Vendômois. » Sa famille avait de grandes prétentions à la noblesse ancienne et assurait descendre de certains Ronsart des marches de Hongrie et Bulgarie. Quelques recherches récentes font supposer qu'elle était plutôt flamande, et anoblie seulement du xve siècle. Bien apparentés du reste, les Ronsard étaient alliés des Chaudrier, des Bouchage, des La Trimouille et des Ptouaux. Le Père de Ronsard, Louis, était lettré, faisait des vers à la mode de Marot, avait le goût des nouvelles études. Le jeune Pierre fut mis quelque temps au collège de Navarre. Il s'y déplut fort ; il dépérissait. Son père, alors maître d'hôtel de François Ier qui était en Avignon, se préparant à la guerre contre Charles-Quint (1535), l'appela à lui et le donna comme page au dauphin François.
Celui-ci étant mort presque aussitôt, le jeune Ronsard passa au service du second fils de François Ier, Charles duc d'Orléans, qui lui-même le donna à Jacques Stuart, roi d'Ecosse.
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Ronsard suivit son nouveau mai ire en Ecosse où il resta deux ans ; puis revint, s1 attardant six mois en Angleterre, et reprit service auprès du duc d'Orléans jusqu'à la mort de ce prince (1540).
Il passa alors dans la maison du nouveau dauphin, Henri, qui devait devenir Henri II. Ronsard était alors un grand garçon de seize ans. Il pouvait être une manière de petit secrétaire d'ambassade. C'est ce qu'on en fit. Il suivit à Spire Lazare de Baïf qui y allait pour diplomatie.
Lazare de Baïf, très lettré, poète, traducteur à" Electre et d'IIécube, estima l'intelligence du jeune Ronsard, en fit le compagnon et le custos de son jeune fils Antoine de Baïf, âgé de huit ans alors. C'est là que commença une amitié qui devait être de toute la vie.
Après un court voyage à Turin avec Guillaume de Langey du Bellay, Ronsard revint à Paris en 1542. Il avait dix-huit ans, ne savait rien qu'un peu d'anglais et un peu d'italien ; mais il avait vu beaucoup de pays et beaucoup de choses, avait des relations mondaines et littéraires des plus distinguées et était un homme de cour parfait. Blond aux yeux bleus, élancé et souple, élégant, joli causeur, danseur charmant, il avait devant lui une admirable carrière d'homme inutile.
Elle fut brusquement traversée par un accident. Il devint sourd. Cela en fit un « studieux ». Jusque-là il était à peine un amateur en littérature ; il lisait un peu le Roman de la Rose et Le Maire de Belges; désormais il songea à faire ses études. C'était un moyen peut-être d'acquérir la gloire par un autre chemin :
Puisque Dieu ne m'a fait pour supporter les armes Et pour mourir sanglant au milieu des alarmes En imitant les faits de mes premiers aïeux, Si ne veux-je pourtant demeurer ocieux ; Ains, comme je pourrai, je veux laisser mémoire...
RONSARD
Il se fit petit écolier. Il demeurait au palais des Tournelles, près de la Bastille, à titre de page aux écuries du roi. Son jeune ami Antoine de Baïf, qui avait douze ans alors, étudiait chez son père, rue des Fossés-Saint- Victor, sous la direction de Daurat. Ronsard passait l'eau et venait partager les leçons d'Antoine de Baïf. Cela dura ainsi à peu près quatre ans. Ronsard travaillait de tout son courage. Il fut « souventes fois retansé de son père » de ce qu'il aimait trop « les deux filles d'Homère » ; mais son père mourut en 1544, et Ronsard put suivre son goût sans obstacle.
Daurat, nommé principal du collège Coqueret, y instaila ce qu'on appelait une académie, c'est-à-dire une réunion libre de jeunes et vieux étudiants. Là étaient Ronsard et Baïf, à demeure ; là venaient Antoine de Carnavalet, Turnèbe, Remi Belleau, Jodelle. Là Ronsard amena Joachim du Bellay qu'il avait rencontré dans un voyage à Poitiers. La Pléiade était formée. Elle s'appela d'abord plus simplementla Brigade. Plus tard (vers 1549) s'apercevant qu'en comptant leur maître ils étaient sept (Daurat, Ronsard, Baïf, du Bellay, Jodelle, Belleau, Pontus de Thyard), ils prirent le nom ambitieux de Pléiade. Plus tard encore, pour y faire entrer soit Grévin, soit Garnier, en respectant toujours le nombre sept, on supprima Daurat, ou un autre ; mais la vraie Pléiade primitive est composée des noms cités plus haut.
Les exercices de ces jeunes gens ne variaient point : c'étaient toujours lectures, traductions, imitations. Ronsard s'essayait soit à traduire le Plutus d'Aristophane, soit, comme dit Binet, « à faire quelques petits poèmes, où paraissait je ne sais quoi du caractère magnanime de son Virgile». Daurat savait enseigner, procéder par degrés, faire attendre et faire désirer des révélations nouvelles de l'art antique. Le jour où il lut « de plein vol » à Ronsard lei>r0mé//l<?ed, Eschyle : « Eh quoi î s'écria Ronsard, m'aviez-vous eaehé &i longtemps ces richesses I »
Dauratne dissimulait pas, du reste, à son élève « qu'il serait quelque jour l'Homère de la France. »
Cette éducation dura sept ans, de 1543 à 1550. Dès lors Ronsard se sentit armé, et lança coup sur coupla Défense et Illustration qui est de lui autant que de du Bellay, et les trois premiers livres de ses Odes. Le succès fut grand et du premier coup, malgré les protestations des poètes de l'ancienne école, Ronsard fut salué comme une lumière nouvelle.
De 1550 à 1560 il vécut dans la familiarité de Henri II et de François II, très aimé, très choyé, et sans antre nuage qu'une querelle avec du Bellay, vite oubliée, et une autre avec Mellin deSaint-Gelais, vite endormie.
C'est de 1560 à 1574 que se place l'époque de pleine gloire de Ronsard. Charles IX l'aimait très chèrement, pouvait à peine se passer de lui ; Marie Stuart lui écrivait comme à quelqu'un qui était plus que son égal ; les grands seigneurs et les grandes dames se disputaient les faveurs de sa muse. Dans le monde littéraire il trônait plutôt comme un dieu que comme un roi.
Quelques légères traverses lui vinrent même de sa grandeur. Se sentant si haut, il parla en homme d'état, écrivit le Discours sur les misères du temps et quelques poèmes analogues. Les protestants, qu'il y traitait mal, ripostèrent. Ce fut un orage où Ronsard perdit l'amitié de Jacques Grévin et quelques autres. Mais il avait pour lui les plus heureux et les plus forts. — Un autre inconvénient de sa faveur, plus grand à nos yeux, fut qu'il lui fallut jouer le rôle de poète officiel, rimer des Mascarades, des Egloguesh allusions, des entrées, des ballets^ tout le « Bocage royal », comme il l'appelle. Mais il n'en souffrait point et même en ce genre d'ouvrages, trouvait le moyen de montrer, par digressions, un très grand talent.
À partir de 1574 commencent les années de tristesse. Henri III l'aimait moins passionnément que Charles IX.
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Il vieillissait. Ses amitiés littéraires lui étaient enlevées les unes après les autres, assez rapidement, par la mort. En 1560 avaient disparu Olivier de Magny et du Bellay, en 1570 Grévin qu'il aima toujours, malgré les différends politiques, en 1573 Jodelle ; en 1577 il allait perdre Belleau. Marie Stuartlui écrivait encore ; mais c'était de sa prison. De nouvelles gloires se levaient, irritantes, d'autant plus qu'elles étaient des erreurs du public. On préférait Du Bartas à Ronsard. Il s'en plaignait amèrement et ajuste titre. D'illustres et de douces amitiés lui restaient encore. Henri III ne laissait pas de l'honorer et de l'appeler dans son Académie du Palais. Catherine de Médicis lui conservait sa faveur, Pontus de Thyard et Baïf lui restaient. Duperron et Desportes se rangeaient auprès de lui. Hélène de Surgères lui permettait de l'aimer et de faire pour elle les plus beaux vers qu'il ait écrits. Mais il était las et souffrant. Il se retirait peu à peu du monde. Il s'isolait. Des scrupules religieux, tout en le consolant, l'attristaient. A cause d'eux il préparait cette édition de 1584, où il s'expurgeait, se corrigeait avec inquiétude, le plus souvent mal, quelquefois très heureusement.
Il vivait beaucoup plus en Vendômois et en Touraine qu'à Paris, changeant du reste à chaque instant de résidence, comme font les malades d'esprit et de corps, allant de Croix- Val à Cousture, de Cousture au prieuré de Saint-Cosme 'près Tours). Il badinait encore, et plein de souvenirs classiques, tournait à son usage l'épigramme d'Hadrien : «animula, vagula, blandula... »
Amelette ronsardelette, Mignonnelette, doucelette, Très chère hôtesse de mon corps, Tu descends là-bas faiblelette, Pâle, maigrelette, seulette, Dans le froid royaume des morts ; Toutefois simple, sans remors De meurtre poison ou rancune.
Méprisant faveurs et trésors Tout enviés par la commune.
Passant j'ai dit ; suis ta fortune, Ne trouble mon repos : je dors.
Sa fia fut douce et très chrétienne. Il mourut au prieuré de Saint-Cosme le 27 décembre 1535.
Il avait vécu soixante et un ans, dix-huit dans les plaisirs, les voyages et les sociétés brillantes, sept dans l'étude et la claustration, vingt-cinq dans la gloire la plus enivrante que jamais poète ait goûtée, dix environ dans les mélancolies du déclin. Il avait eu de très belles amours, au moins par ce qu'elles lui ont inspiré, et c'est sans doute ce qu'elles peuvent avoir de meilleur : Cassandre vers 1545, Marie vers 1550, Hélène son amour d'automne, le plus tendre, ou du moins le plus attendri, vers 1575. Il avait eu des amitiés très fortes et très fidèles, dont une, royale, ne semble pas avoir été la moins profonde. C'est, tout compensé, une des vies les plus heureuses qu'on ait vues, surdité à part; et du Bellay lui a prouvé en vers très spirituels que c'était encore un avantage.