MONTAIGNE ÉCRIVAIN
Telles sont les principales idées qu'avec une nonchalance apparentent un peu affectée,Montaigne a touchées en courant, ou en se promenant plutôt, dans ce grand livre aimable qu'on appelle les Essais. Cette nonchalance de ton et d'allure était évidemment naturelle à Montaigne; mais elle fut voulue aussi et concertée. Ecrivant une étude sur l'homme, ce que Montaigne a craint le plus, c'est d'être confondu avec les deux douzaines de moralistes, pour ne pas dire plus, qui avaient écrit ou écrivaient autour de lui sur le même sujet. Il n'a pas cru, en quoi il eut tort, que le talent suffirait d'emblée pour l'en distinguer. Il a voulu que la démarche même de l'auteur fût toute différente. Or, ces moralistes procédaient invariablement par dissertations carrément ordonnées et conduites à la mode rectiligne. C'est la dissertation que Montaigne a fuie de tout son courage et même avec quelques recherches en sens inverse. De là cette modestie préméditée du titre, tout nouveau dans la littérature française, de là Tin-
sistance arec laquelle il présente son livre comme de simples « mémoires » de son esprit et de son humeur. De là les chapitres de pures bagatelles, comme celui « des pouces », venant s'immiscer entre deux articles où sont abordées les plus graves questions ; de là les titres de chapitre quelquefois répondant bien à la matière traitée au-dessous, quelquefois n'y concordant qu'à moitié, quelquefois ne s'y ajustant pas du tout. De là les digressions, les parenthèses, les anecdotes qui ne sont point des preuves, les interruptions du sujet et les reprises de propos, tout le désordre, et aussi, je crois, tout l'appareil et toute la mise en scène du désordre. Certes cela aussi est une affectation, et le mot de Malebranche «un pédantisme à la cavalière » ne laisse pas, quoique frappant trop fort, de frapper juste. Mais quoi ! il ne faut point passer pour un professeur, ou un professionnel, de morale.
Il faut dire aussi, et surtout, que Montaigne est merveilleusement à l'aise dans cette manière, et qu'il en a connu les mystères de manière à désespérer les imita^ teurs, et les périls de manière à les éviter à peu près tous. Quelque charmant que soit Sterne, comparez ses « longueries » à celles de Montaigne, et vous conviendrez que Montaigne cause longtemps, mais que chaque propos est court, et qu'il met longtemps à faire dix pas, mais que chaque pas et chaque geste est d'une exquise vivacité ; et que cela semble inexplicable je dirai que c'est où il a mis son secret.
Sa méthode ordinaire est la digression insensible qui nous mène loin du sujet sans que nous nous apercevions que nous l'avons quitté, et sans que nous puissions jamais aviser le point juste où il a commencé de se détourner de son chemin. Cette digression elle-même est très surveillée et n'est aucunement hasardeuse comme on le reconnaît quand on la surveille soi-même! Elle ramène insensiblement au sujet comme impercep'
Mi
tiblement elle Ta laissé. Rien n'explique mieux ce que Pascal a voulu dire quand il a parlé de « cet ordre qui consiste à la digression sur chaque point qui a rapport h la fia, pour la montrer toujours • ; et c'est probablement la lecture de Montaigne qui a donné à Pascal Tidée précise de cette démarche delà pensée.
A bien voir, la digression est pour Montaigne un procédé de développement. Elle consiste à battre le champ autour du propos principal et à s'y ramener de temps en temps avec le bénéfice de toute l'exploration dans les alentours et dépendances. C'est en effet le faire connaître aussi bien et plus agréablement que si, après l'avoir épuisé, on s'acheminait méthodiquement vers tout ce qui rattache à lui ou l'avoisine. — Ajoutez les anecdotes qui délassent et les citations qui amusent, vous avez la méthode de développement la plus ordinaire chez Montaigne.
Il n'a pas tort de s'y abandonner avec complaisance ; car quand il développe autrement, ce qui est très rare, il sent un peu l'amplification. Par exemple: « Il ne nous fait montre que des parties qui ne sont aucunement siennes et nous cache celles par lesquelles seules on peut vraiment juger de son estimation. C'est le prix de î'épée que vous cherchez, non de la gaine... Il faut le juger par lui-même, non par ses atours ; et comme dit plaisamment un ancien : « Savez-vous pourquoi vous l'estimez grand? Vous y comptez la hauteur de ses patins. » La base n'est pas la statue. Mesurez-le sans ses échasses : qu'il mette à part ses richesses et ses honneurs ; qu'il se présente en chemise... » — Le passage, sans doute, est plein de verve ; mais ne voit-on pas un peu là la manière de Sénèque répétant dix fois ia même chose avec des images différentes ? C'est l'amplification proprement dite. Avec son éducation littéraire toute classique , et surtout latine, Montaigne aurait eu quelque penchant à cette méthode où tout
son siècle a donné ; c'est parla digression et ses surprises et ses prestiges très prudemment mesurés qu'il y a échappé.
Son style proprement dit est celui d'un très grand écrivain, d'un écrivain original et véritablement personnel, qui se fait à lui-même sa manière de dire à mesure qu'il en a besoin, et qui ne la reçoit de personne. Il ne faut pas dire, comme je crois qu'on a fait, que Montaigne a été forcé de se créer sa langue et son style parce qu'en son temps ni la langue n'était faite, ni le style établi. Au seizième siècle il existe parfaitement une langue toute faite et un tour de style commun et consacré dont usent tous ceux qui ne sont pas des écrivains de race et qui simplement savent écrire. Ce style, très pénétré de latinité, consiste surtout dans l'usage de la période latine, aux longs détours et aux vastes circuits ; il est du reste peu métaphorique, surtout chez les prosateurs, même chez les poètes, ferme et solide, mais un peu terne, et surtout assez monotone en toute sonallure. Cette manière d'écrire, universelle autour de lui , il semble que Montaigne Tait ignorée. A la vérité, il lisait très peu de modernes. C'est bien rapidement qu'il donne en passant un éloge à Ronsard et à du Bellay, presque dédaigneusement qu'il range, avec louange du reste, Rabelais parmi les auteurs « simplement plaisants. » Le joli latin d'Erasme, qu'il adore, et le charmant italien de l'Arioste, voilà, pour les modernes, à peu près tout ce qu'il pratique. Si vous remarquez de plus que chez les anciens ce qu'il lit ce sont les poètes, chez qui la période est plus courte et l'image plus vive que chez les prosateurs, et Sénèque, qui a le style court et brusque, et si vous faites attention que les « longueries » de Cicéron l'ennuient un peu, vous comprendrez qu'il n'ait pas donné dans le style ordinaire de ses contemporains, et que, suivant le mouvement de sa nature propre, il s'en soit fait un tout différent. Le sien
est court aussi, vif, à rapides jets, à gestes soudains et échappés. Il ne faut pas se laisser tromper à la longueur apparente des phrases. Matériellement Montaigne les fait aussi longues que ses contemporains, mais ceci n'est que typographique. Presque partout où Montaigne met un point et virgule, vous pouvez mettre un point, ce que vous ne sauriez faire chez les autres ; et vous verrez que la phrase longue de Montaigne, àl'ordinaire, n'est pas une période, mais se compose d'un certain nombre de phrases courtes, très détachées les unes des autres, concises et drues, et souvent comme cinglées et claquantes.
C'est un style de conversation animée et gaie, un peu taquine et paradoxale de temps en temps. On y croit entendre le rire léger et clair, l'éclat de voix sur une riposte, puis le murmure agile de la parole qui court sur un propos favori et se précipite. Il a très bien dit de lui-même: « J'ai un style comique [du tonde la comédie, simple et uni] et privé... le même au papier qu'en la bouche... serré, désordonné, coupé, particulier ». C'est le style des entretiens; très travaillé cependant et soigné; car Montaigne aime à écrire ; mais travaillé, ce qui est la vraie manière, par souci de la pensée plutôt que du style. On croit voir que Montaigne cherche avec diligence, non pas h habiller la pensée, mais à la mon trer nue, ce qui est beaucoup plus difficile. Il voudrait qu'elle sautât de son esprit sur le papier avec l'allure même qu'elle avait en naissant. Cela ne s'obtient nullement en laissant courir sa plume, mais au contraire, en retrouvant, dans un effort plus ou moins grand, par la réflexion, ce mouvement, ce geste premier de la pensée jaillissante. Il y réussit merveilleusement; il a en cela, comme écrivain, de véritables qualités d'auteur dramatique.
On a dit spirituellement que son style est aune épigramme et une métaphore perpétuelle. » Epigramrne
a' est pas juste, et saillie même serait excessif. L'esprit de Montaigne ne va point par traits ; il est répandu dans tout le discours discrètement, comme une fine essence. « Métaphore perpétuelle » est presque exact. Montaigne parle presque toujours par images, comme tous ceux chez qui la pensée est si vive, ce qui veut dire si vivante, qu'elle est une sensation. Certains entendent la pensée, comme une sourde parole intérieure, certains la voient. Elle est pour eux une image, parfois très claire du premier coup, parfois enveloppée et indistincte et qu'il faut forcer à se dessiner, mais une image toujours, et que, pour écrire, ils n'ont qu'à peindre. Montaigne est de ceux-ci. Mais l'image, parfois, obsède et tyrannise celui qui pense de la sorte ; on sent que Montaigne n'en est qu'amusé et excité, et qu'il la gouverne et la maîtrise a son gré. L'image ne s'impose pas à lui, elle se propose à cet esprit tempéré, et il en dispose. Montesquieu a très bien fait de mettre Montaigne au rang des poètes ; mais il faut ajouter que c'est un poète au service d'un penseur, que son maître accueillait très bien, admettait dans sa confidence, prenait comme collaborateur, mais sans se laisser dominer par lui.
Tel est, en ses traits essentiels, ce grand homme de raison pratique et de sagesse. Il a aimé les héros, et a montré qu'il en était de tout genre. Il a été, lui, un héros du bon sens. 11 s'y est tenu avec persévérance, avec obstination et avec courage, veillant sur toutes les avenues, prévoyant tous les assauts, surveillant et réparant toutes les brèches, et il a dépensé à cet office une véritable énergie morale, et montré une admirable ferti- . lité de ressources. C'est un des meilleurs hygiénistes du
cœur et médecins de l'âme que l'humanité ait connus, et qui n'a jamais oublié qu'un hygiéniste ne doit pas être trop rigoureux, et qu'un médecin doit être gai. Il a soigné les hommes avec beaucoup de pénétration, de diligence et de dévouement, sans avoir jamais autre mine que de leur faire des visites de politesse et de voisinage. C'est un métier qu'il a fait en conscience, car ii était sérieux au fond, et avec empressement; car ii aimait ses malades; sans aller cependant jusqu'aux approches du martyre, car il ne laissait pas d'être prudent, et n'était pas homme à s'exposer longtemps dans les épidémies.
Il a néanmoins très bien mérité de l'humanité. En un âge et en un pays qui étaient humanistes par goût du beau langage, il s'est avisé, presque seul et en tout cas beaucoup mieux que personne, de la vertu morale de l'humanisme, et de tout ce que la sagesse antique, librement pratiquée et interprétée, pouvait apprendre de bon et de salutaire aux hommes, et il en a tiré toute une morale saine, virile et brillante, utile par ce qu'elle a de fort, séduisante par ce qu'elle a de beau. Il n'a fait presque que cela ; mais il l'a bien fait, en interprète si intelligent qu'il a donné à ses maîtres autant d'esprit qu'il leur en devait.
Sans doute je voudrais que, sans cesser d'être antique d'une manière si sagace et si élevée, il fût en même temps un peu plus chrétien qu'il ne l'est. Il y a dans le christianisme des trésors nouveaux de charité et dabnégation qui ne sont pas de trop dans le patrimoine de i humanité et qu'il n'a pas très bien connus. Mais il faut tout comprendre.il est fort possible qu'un homme aussi intelligent que Montaigne, encore que chrétien pour son compte dans les habitudes de sa vie, ait cru, en cette fin du xvi* siècle, à l'effondrement et à la disparition prochaine du christianisme. Il y a pu voir une force morale immense qui, après un long établissement
dans le monde, se fragmentait, s'émiettait, usait ses débris dans des heurts, des chocs, des luttes, des coups et des contre-coups déjà séculaires, et était sur le point de la définitive dissolution. Quoiqu'elle n'ait pas été vérifiée par l'événement, cette supposition était raisonnable. S'il Fa faite, quoi d'étonnant à ce qu'il ait été chercher là-bas, pour remplacer celle qu'il croyait voir mourir, une autre force morale, une autre sagesse, qui, iût-elle moins élevée et moins pure, avait fait son office de viatique, avait jadis soutenu l'humanité dans sa marche, inspiré de grands courages, et qui lui arrivait entourée, du reste, de tous les prestiges d'admirables œuvres artistiques ?
Quoi qu'il en soit, il en a tiré d'excellentes choses qui n'ont pas cessé d'être utiles, et il a visé juste, j'entends à cette partie moyenne de l'humanité, qui n'est bien capable, au cours ordinaire de sa vie, que d'une sagesse courageuse, mais tempérée encore et modeste. Cela se voit bien à l'incroyable influence, pour autant qu'un homme de lettres peut avoir d'influence, qu'il a exercée. On le retrouve partout au xvue siècle. La Rochefoucauld, Molière, La Fontaine et La Bruyère sont pleins de lui. De belles ou jolies pensées que communément on croit d'eux, et qui brillent dans leurs ouvrages, sont de lui, jusqu'à la forme inclusivement. On en ferait un curieux index (1). Pour Pascal, on peut dire à bien peu près que tout ce qui n'est pas proprement théologique dans les Pensées est de Montaigne, et c'est le plus grand honneur du monde pour celui-ci que
(1) Quelques exemples au moins : Molière : « La capacité de son esprit se hausse .... » — « Et veut que Ton soit sage avec sobriété. » — « Je n'ai demeuré qu'un quart d'heure à le faire ». — La Rochefoucauld : « Les vices entrent dans la composition des vertus, comme les poisons dans la composition des remèdes. » — « Deux choses ne se peuvent regarder fixement, le soleil et la mort. » — Ajoutons, pour nous amuser, Victor Hugo : « J'aimerais mieux cent fois, et je le dis a vous, être pauvre qu'avare, et... »
MONTAIGNE
sa pensée ait été comme l'aliment continuel d'un tel homme que Pascal.
Il reste un des meilleurs maîtres de sagesse humaine que nous puissions écouter, répéter et suivre. Il n'y a pas de meilleures leçons laïques que les siennes ni sur ta vie ni sur la mort. Je le place entre Erasme qu'il aimait tant, et Bayle qu'il eût aimé, parmi les dieux lares de la vie morale ; et encore il est comme un Bayle qui serait né gentilhomme, au lieu de naître, il faut bien le dire tout bas, un peu portier. C'est notre Horace, aussi spirituel, aussi malin, aussi aimable, et beaucoup plus profond que celui des Latins. On devrait les lire tous les deux sérieusement, vers vingt ans, pour apprendre comment il faut prendre la vie ; on les lit beaucoup tous les deux vers la fin de la vie, pour apprendre comment on aurait dû vivre.
AVANT-PROPOS. 9 , y
COMMYNES. . 1