‹ Seizième siècleChapitre 37 sur 43 · L'HOMME DE RENAISSANCE · texte numérisé non relu

L'HOMME DE RENAISSANCE

Nous retrouverons le mernehomme dans samorale proprement dite. Le fond delamorale de Montaigne, c'est un stoïcisme déridé et souriant. Avec le « abstine, sustine », et le « conformément à la nature *, on referait à peu près les Essais de Montaigne, si Ton avait son talent, et sa bonne humeur. Ce nonchalant, cet homme prudent, avisé et aimable, au travers de ses Essais a écrit à peu près, en ordre dispersé, de chapitre en chapitre et de paragraphe en paragraphe, un traité de la volonté. — - Personne n'a plus prisé la volonté et n'y a cru plus fermement que Montaigne. Cela se voit d'abord à son culte des héros que tout le monde a remarqué, sans le rattacher assez à l'ensemble de ses idées. Les grands hommes d'action sont les idoles de ce paresseux. Alexandre, César, Pompée, Epaminondas, dont vraiment il abuse, Caton sur qui il ne tarit point, sont les habitants glorieux de son esprit. Ce n'est pas la force qu'il adore en eux ; c'est la volonté ; car voyez que quand il vient à être question de Socrate, c'est audessus de tous ceux-là et au-dessus du monde entier qu'il le place.

Ces hommes sont pour lui les exemplaires supérieurs de l'humanité parce qu'ils ont eu la faculté suprême de l'homme ; c'est k savoir la maîtrise de soi. Il n'aime pas qu'on les maltraite, ni seulement qu'on les diminue.

MONTÀIGNB

C'est médisance, c'est calomnie, c'est a dépravation t : « Nos jugements suivent la dépravation de nos mœurs. Je vois la plupart des esprits de mon temps faire les ingénieux à obscurcir la gloire des belles et généreuses actions anciennes... Qu'on me donne l'action la plus excellente et pure, je m'en vais y fournir vraisemblablement cinquante vicieuses intentions. .. La même peine qu'on prend à détracter de ces grands noms, je la prendrais volontiers h leur prêter quelque tour d'épaule pour les hausser. » — Il en veut à Bodin, « bon auteur » cependant et de « bon jugement » et qui « mérite qu'on le considère », d avoir une trop bonne critique historique à l'endroit de Plutarque, de l'accuser de crédulité, de mettre en doute ses jeunes Spartiates dévorés sans mot dire par leurs renards, et brûlés jusqu'aux os sans une plainte par les charbons du sacrifice. Mauvaise critique, jalouse et malicieuse : « Je suis si imbu de la grandeur de ces hommes-là que non seulement il ne me semble pas, comme à Bodin, que son conte soit incroyable, mais que je ne le trouve pas seulement rare et étrange. »

La force d'âme ravit Montaigne; il aime à y croire, il y croit, et il en ferait le principe de sa législation morale, s'il songeait à légiférer. Du moins, à travers ses causeries et ses amusements, ce qu'il répète le plus souvent, c'est que l'homme fait lui-même sa destinée, que notre vie dépend de nous, qu'une vie humaine est œuvre humaine. C'est proprement son refrain. Parmi toutes les choses qu'il a crues à moitié, c'est celle-là qu'il a crue aux trois quarts. Ce n'est pas autre chose que la foi en la volonté. Seulement, en homme sensé, cette volonté que Montaigne admire avec transport chez les grands hommes sous forme d'héroïsme, aux gens de moyenne destinée et de moyennes forces, à ses semblables et à lui-même il la recommande sous forme de modération, de patience ferme et « d'abstention »

énergique, toutes choses qui ne demandent pas moins de volonté au bas ou au milieu de l'échelle que l'héroïsme n'en demande au sommet. En pareille matière la première chose à faire est de se connaître, de se mesurer; la seconde d'agir selon sa nature, ses forces, avec tout le maximum d'énergie dont on est capable : « Fais ton fait et te connais. » Or pour la grande majorité des hommes, s'ils se connaissent bien, faire son fait c'est supporter et s'abstenir, avec courage, en y ajoutant un peu d'action, la quantité d'action que nous permettent nos moyens, laquelle est petite. — Les héros restent là-haut pour nous montrer de quelles merveilles sont capables des êtres supérieurs qui après tout sont encore des hommes. Sachons bien qu'ils sont de notre famille, que si nous savons avoir de la volonté, nous sommes de la leur; mais cette volonté exerçons-la dans la mesure de notre sphère. Ce qui nous sera toujours permis, quelque restreint que la fortune ait tracé notre horizon, c'est de faire notre propre vie, à force de mesure dans les désirs et de maîtrise sur nos appétits. Les héros gouvernent les peuples et c'est leur droit s'ils en ont la force ; chacun de nous a un peuple de passions dont son office est de savoir être le roi, non pas le tyran, le despote brutal qui supprime et tue ; mais le roi intelligent qui tempère et règle, et qui sait dire: jusque-là ! « Le sage ne s'exempte pas des perturbations, mais il les modère. »

Ainsi l'on fait un ouvrage qui demande une application et une diligence de tous les instants, mais qui récompense de la peine, car il est non seulement bon, mais il est beau: « C'est une vie exquise que celle qui se maintient en ordre jusqu'en son privé. » Il faut aimer « les natures tempérées et moyennes » ; mais ne pas croire qu'elles soient naturelles. L'homme, parce qu'il est illimité, comme nous avons vu, est naturellement immodéré. Il outrepasse, de penchant inné. Il

rend vicieuse la vertu même par la violence dont quelquefois il l'embrasse. Les vrais sages veulent qu'on soit « sobrement sages, a C'est une sobriété difficile, comme toutes les sobriétés. Les « natures tempérées et moyennes • sont donc des effets d'une volonté intelligente constamment en acte, d'une puissance ordonnatrice très vigoureuse, ce sont des œuvres d'art, comme les poèmes épiques qu'Alexandre et César ont écrits avec l'épée. Les hommes qui ont su se les donner sont les héros de la vie particulière et du privé.

Cette modération, à être cultivée avec persévérance, prend une forme qui en est la plus haute expression, c'est à savoir la résignation. La résignation est la vertu la plus haute de l'homme, sans qu'il paraisse au premier abord, précisément parce que l'homme est un animal illimité et immodéré. Les animaux ne sont pas résignés, ils sont passifs, parce qu'ils sont très rigoureusement circonscrits. L'homme n'ayant pas de limites nettes est de sa nature même e infini dans ses vœux. » Il ne peut pas ne point l'être. Qui lui trace visiblement les bornes de sa grandeur, de sa puissance et de son bonheur possibles ? Il voit des succès prodigieux*, des prospérités extrêmes, des santés, des longueurs d'existence étonnantes, des grandeurs vraies, c'est-à-dire des vertus et des forces d'âme, qui dépassent presque l'imagination; et de plus, il a de l'imagination, et quels que soient les extrêmes, excessivement lointains, où il voit des forces humaines atteindre, il en rêve toujours, indéfiniment, de plus reculés. Et cependant il est misérable, il est impuissant, extrêmement par rapport aux forces de la nature qui l'entourent et aux assauts de la nature qui le surprennent, infiniment par rapport aux rêves de grandeur qu'il ne cesse d'entretenir. Le plus grand effort de l'homme est donc de se ramener à la petitesse, de l'accepter et d'y vraiment croire. C'est son plus grand

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effort parce que c'est là une véritable lutte contre sa nature même contre le fond même de son être. Nous avons ici un illimité qui doit tâcher de se limiter S même sans bien savoir jusqu'où il le doit; un immodéré qui doit trouver sa mesure, sans bien savoir où elle est La res.gaation est le triomphe à la fois de la volonté et de lmtelhgence sur tout le reste de ce que nous sommes Au fond c'est la paix conquise par une guerre incessante à tous nos instincts.

Et pourtant c'est notre loi, et nous nous « conformons a notre nature », en lacombaltant ainsi. Car si elle est immodérée c est la marque précisément qu'elle doit se trouver a elle-même et en elle-même un modérateur si elle est illimitée, rien ne pouvant l'être dans lè monde c est le s.gne précisément qu'il faut qu'elle se borne elle-même ; et, sa borne n'étant pas fixe c'est précisément à dire que c'est exactement à tous lel instants, à force de sagacité pour s'en tracer toujours une nouvelle e de volonté pour s'y tenir jusqu'à un nouvel besoin, qu'il faut placer, déplacer et replacer la mobue barrière qui nous sépare des vains désirs

Cette résignation elle s'applique dans la vie à toutes ' choses; car l'être illimité a toujours un élan qui VeZ traine et un obstacle qui le déconcerte ; mais^ n'est nen a qui elle doive plus s'appliquer qu'à la mor Montaigne a bien compris que l'idée de la mort ac-

auTX! °T6 Pendaat t0Ute Son existence." qu il n y a que deux partis à prendre à son endroit gui

sont ou de s'en distraire ou de s'y habituer. Or sln distraire est peut-être impossible, tant il faudrait, non seulement de plaisirs sans cesse renouvelés, mais d'occupations de tracas et de travaux de toutes sortes pour parvenir, incomplètement encore, à s'en divertir ; et du reste plaisirs, tracas et travaux sont choses justement que Montaigne estime très peu et qu'il ne conseille nullement, et qui sont pour lui, à très peu près, au nombre

des erreurs ou du moins des enfantillages de l'homme. Reste donc qu'il faut s'habituer à la mort, et, joignant l'exemple au précepte, plus que personne Montaigne s'y est habitué en en parlant presque sans cesse. Ce livre aimable est un de ceux où il est le plus souvent question de la mort. Pour Montaigne elle est une compagne qu'il n'entretient point continuellement, mais qu'il sent toujours présenteront il accepte la présence, et vers laquelle il tourne la tête de temps en temps, très fréquemment.

C'est que le seul moyen de s'habituer à la mort, quand on a renoncé à essayer de s'en étourdir, c'est de mourir. C'est de mourir en esprit, très pleinement, très profondément, d'un large et décisif consentement, comme font les chrétiens. On peut le faire, philosophiquement, sans âpreté, avec douceur et avec sourire; mais il faut le faire, et Montaigne l'a fait, et c'est ainsi qu'il l'a fait. Cela consiste à se dire souvent, et avec sincérité : Est-ce aujourd'hui ? Je m'y résigne. — Est-ce aujourd'hui? C'est bien. — Et surtout: Est-ce aujourd'hui? Il n'y a rien de plus naturel! La nature veut que je meure aujourd'hui. Tout est disposé par l'ordre de la nature pour que je meure aujourd'hui, puisque tout est disposé par l'ordre de la nature pour que je meure n'importe quand.

Cette mort spirituelle est un exercice moral infiniment salutaire à l'homme, que l'antiquité a connue, surtout avec les stoïciens et Sénèque, et que Montaigne pratique couramment. C'est alors, autant que quand il a parlé de l'amitié, plus que quand il a parlé de l'héroïsme, qu'il s'élève à une éloquence égale à celle des plus grands orateurs de la chaire chrétienne. Il nous peint la Nature se plaçant en face de l'homme, et sans dureté, calme et douce, d'une voix qu'elle s'efforce de rendre maternelle, ou du moins de rendre humaine, lui disant:

« Sortez de ce monde comme vous y êtes entrés. Le même passage que vous fîtes de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites-le de la vie à la mort. Votre mort est une des pièces de Tordre de l'univers ; c'est une pièce de la vie du monde. Changerai-je pas pour vous cette belle contexture des choses ? C'est la condition de votre création, c'est une partie de vous que la mort ; vous vous fuyez vous-mêmes. Cettui votre être que vous jouissez est également parti à la mort et à la vie... Faites place aux autres comme d'autres vous Font faite. Qui se peut plaindre d'être compris où tous sont compris?... Où que votre vie finisse elle y est toute. L'utilité du vivre n'est pas en l'espace, elle est en l'usage : tel a vécu longtemps qui a peu vécu. Attendez-vous-y pendant que vous y êtes : il gît en votre volonté, non au nombre des ans que vous ayez vécu. Pensez-vous jamais n'arriver là où vous alliez sans cesse?... Pourquoi te plains-tu de moi et de ma destinée ? Te faisons-nous tort ? Est-ce à toi de nous gouverner ou à nous toi ? Encore que ton âge ne soit pas achevé, ta vie Test : un petit homme est un homme entier comme un grand : ni les hommes ni leur vie ne se mesurent à l'aune... Pourquoi crains-tu ton dernier jour ? Il ne confère non plus à ta mort que chacun des autres : le dernier pas ne fait pas la lassitude, il la déclare. Tous les jours vont à la mort, le dernier y arrive. » — Voilà les bons avertissements de notre mère Nature. »

Et voilà les bons avertissements de Montaigne. Ce sont ceux d'un Lucrèce, d'un Horace ou d'un Sénèque, peu pénétré, un peu touché pourtant de christianisme, et sur qui le christianisme a glissé, mais en laissant quelque chose de son parfum. Ce stoïcisme un peu attendri est le véritable état d âme de Montaigne quand Montaigne devient grave. C'est une forme encore de son culte de la volonté. Remarquez- vous le mot signi-

ficatif : « Il gît en votre volonté, non au nombre desans, que vous ayez assez vécu? »

C'est cette religion de la grandeur d'âme qui lui a inspiré la pensée morale la plus originale et la plus touchante qu'il ait jamais eue, la page sur les paysans. Montaigne a sa page surles paysans comme La Bruyère, combien plus forte et plus profonde ! Dans cette philosophie de gentilhomme érudit et affiné, le respect et l'amour des humbles a fini par trouver sa place, et jeter son cri, un cri à la Montaigne, réprimé encore et accompagné d'un geste sobre, mais singulièrement pénétrant : « A quoi nous allons nous gendarmant par ces efforts de la science ? Regardons à terre : les pauvres gens que nous y voyons épandus, la tête penchante après leur besogne, qui ne savent niAristote, ni Caton, ni exemple ni précepte ; de ceux-là tire nature tous les jours des effets de constance et de patience plus purs et plus roides que ne sont ceux que nous étudions si curieusement en l'école. Combien en vois-je tous les jours qui méconnaissent la pauvreté, qui désirent la mort ou qui la passent sans alarme et sans affliction ! Celui-là qui fouit mon jardin, il a ce matin enterré son père ou son fils. Les noms même de quoi ils appellent les maladies en adoucissent et amollissent l'âpre té: la phtisie c'est la toux pour eux, une pleurésie un morfondemené; et selon qu'ils les nomment doucement, ils les supportent aussi ; elles sont bien grièves quand elles rompent leur travail ordinaire ; ils ne s'alitent que pour mourir (1). »

Tout le meilleur de Montaigne est dans ce passage et y aboutit : son dédain intelligent du savoir, ou cette conviction que le vrai savoir ne fait que ramener intelligemment à l'ignorance et à la simplicité premières ;

(1) Il n'est pas inutile de rappeler ici que le père de Montaigne avait voulu <jue Michel eût pour parrain et marraine de6 paysans.

son culte de la volonté et de la force d'âme ; son amour de la résignation ; son culte des héros avec ce détour nouveau et cette généralisation généreuse qui font que Montaigne trouve des héros tout aussi bien chez les plus humbles que chez les plus glorieux. — C'est ici qu'il échappe enfin à l'antiquité peut-être trop chérie et trop exclusivement vénérée jusqu'à ce moment. C'est ici qu'une pensée chrétienne, qu'elle vienne du christianisme ou qu'il l'ait rencontrée dans son cœur ou dans sa raison, achève et accomplit cette morale forte, encore que simple, élevée et virile encore que toujours souriante, aimable et discrète. Le fond dff la morale de Montaigne c'est se connaître pour se posséder. — La science de l'homme pour acheminer à la science du moi ; la science du moi pour arriver à la puissance sur soi-même ; comme aboutissement, et comme récompense aussi, la pleine maîtrise de soi : voilà toute la philosophie morale de Montaigne.-» Chacun de nous est une machine délicate et compliquée qui doit s'étudier soi-même, s'expliquer à soi-même et se connaître soimême pour se gouverner. Les grands hommes sont ceux qui se savent et qui se mènent. Il en est qui y arrivent par un long travail de réflexions savantes; il en est qui possèdent cet art comme d'instinct. Les uns et les autres sont des exemplaires vénérables de l'humanité. En général la première manière est la plus sûre, et nécessaire; et c'est pour cela que Montaigne a écrit son livre, — outre que s'il n'était qu'amusant, il aurait déjà eu tort de ne l'écrire point.

S TÀIGNE SOCIOLOGUE.

Sur l'homme en société nous trouvons dans Montaigne peu de renseignements et peu d'idées. Par tour-

MONTAIGNE

nure d'esprit il serait républicain. L'hon^ne de Renaissance se retrouve ici comme partout, et ïami et l'admirateur trop exalté de La Boétie. Il dira: « la domination populaire me semble la plus naturelle et équitable. » Il insistera beaucoup sur le lieu commun tant de fois traité par les anciens de la vanité de la noblesse et du préjugé par lequel on estime en un homme non ce qu'il est, mais de qui il sort. Il le développe à nouveau et avec une verve ironique très poignante.

Chose curieuse, il donne un peu et même assez fort dans le paradoxe, très rare de son temps, très fameux plus tard, de Vétai de nature. Le chapitre sur les cannibales n'est pas à, négliger. Très complaisamment il croit y montrer comment une société sans lois, sans règlements, sans police, vit dans lajustice, dans la fraternité et dans la paix. On croirait quelquefois lire le Supplément au voyage de Bougainville, beaucoup plus décent et beaucoup plus spirituel. — Sans doute il ne faut pas prendre ce chapitre au pied de lalettre. Il se rattache surtout au souci qu'a toujours eu Montaigne de rappeler ses lecteurs à l'humilité. Il veut dire surtout : ne nous targuons pas des merveilles de notre civilisation. Certains qui ne Font pas sont meilleurs que nous. Tout chez eux ne va pas si mal. - . « Mais quoi ! ils ne portent point de hauts-de chausses » ; — comme ailleurs on sait qu'il veut dire : ne nous enorgueillissons point de noire savoir. Les paysans sont souvent plus vertueux que nous ; mais quoi ! ils parlent périgourdin — Non sans doute, il ne faut pas voir dans ce chapitre le fond de la pensée de Montaigne. Cependant cette idée n'est point tout à fait une boutade. Il y revient. Un certain rêve de simplicité primitive a certainement traversé souvent son esprit : « Ce qu'on dit de ceux du Brésil qu'ils ne mouraient que de vieillesse, on l'attribue à la sérénité de leur air ; je l'attribue plutôt à la tranquillité et sérénité de leur âme... Comme gens qui passaient leur

vie en une admirable simplicité et ignorance, sans lettres, sans lois, sans roi, sans religion quelconque. »

Il devient crédule sur ce point comme sur celui de l'héroïsme antique. Il croit à ces nations « où la clôture des jardins et des champs qu'on veut posséder se fait d'un filet de coton, et se trouve bien plus sûre que nos fossés et nos haies. » Il rapportera l'histoire des Argippées, voisins de laScythie, « qui vivent sans verge et sans bâton à offenser ; que non seulement nul n'en treprend d'aller attaquer, mais quiconque s'y peut sauver il est en franchise à cause de leur vertu et sain teté de vie, et n'est aucwn si osé d'y toucher. *

Il nous conte, comme Rousseau fera plus tard celle de certains montagnards suisses, l'histoire des gens de Lahontan, en Périgord, qui vivaient sans juges, sans avocats, sans notaires, et sans médecins, jusqu'au jour où un notaire, puis un médecin, ayant réussi à s'insinuer parmi eux, ouvrirent et versèrent sur eux la boîte de Pandore. Et c'est comme sa conclusion sur cette affaire que «l'incivilité, l'ignorance, la simplesse, la rudesse s'accompagnent volontiers de l'innocence ; la curiosité, la subtilité, le savoir traînent la malice à leur suite. L'humilité, la crainte, l'obéissance, la débonnaireté, qui sont les pièces principales pour la conservation de la société humaine, demandent une âme vide, docile et présumant peu de soi. »

Il n'y a pas à s'étonner que le rêve de Rousseau ait été de temps en temps celui de Montaigne; que l'idée fixe de Rousseau ait été une des idées passagères de Montaigne. Cette idée est très ancienne, elle est traditionnelle, elle suit l'humanité dans sa marche, comme un lutin, pour la faire douter de son chemin. C'est l'idée de l'âge d'or, que toute l'antiquité a entretenue, aussi bien la sacrée que la profane, et de partout elle est venue à Montaigne, coulant en lui par toutes les pentes. Personnellement il devait, sinon l'embrasser,

du moins l'accueillir, à cause du peu de cas qu'il fait de tout ce vain savoir qu'on va chercher si loin. Elle concorde en lui avec son agnosticisme, et aussi avec cette pensée, dominante en lui, qu'il n'y a que la force morale qui vaille. Il s'est dit : « S'il s'est trouvé un homme vertueux, il n'a eu besoin d'aucun savoir, c'està-dire d'aucune direction prise en dehors de lui. Par suite, il s'est trouvé un peuple vertueux, il n'a eu besoin d'aucune science sociale, donc d'aucune organisation savante et habile de la société. » — Son tort est de croire ou d'incliner à croire qu'en effet il y a pu avoir un peuple tout entier qui fût vertueux. Ce qui est vrai d'un homme, il n'y a aucune raison pour qu'il soit vrai d'une nation, ni même d'une tribu, ni même d'une famille. La force morale naturelle est une exception ; le héros est rare ; il y a lieu de ne pas accepter le dire des chroniqueurs qui nous peignent des peuples de héros.

Reste qu'il est intéressant devoir à quoi s'appliquent les crédulités de Montaigne, qui ne peut être accusé d'en avoir beaucoup. Elles s'appliquent toujours à la vertu. Vertu antique, vertu barbare, il est fort complaisant à y ajouter un peu plus de foi qu'il ne faut. Gela, après tout, ne laisse pas de lui faire honneur.

— Je n'ai pas besoin d'ajouter que, soit profond, soit superficiel qu'ait été chez Montaigne le rêve de Rousseau, il ne s'y est point tenu, et ne l'a pas pris au sérieux jusqu'à en faire le fondement d'une théorie politique. Son imagination est républicaine et un peu utopique, son jugement est formellement conservateur. Il n'aime point les nouveautés et il n'aime point les partis. Il est surtout frappé, et irrité, de ce que les passions politiques font de l'homme. Il trouve qu'elles le rendent injuste, ce qui va de soi, et que surtout elles le rendent sot. 11 est rude qu'on ne puisse pas être d'un parti, fût-ce du plus « sain »,sans être forcé de ne

trouver aucune qualité chez les hommes du parti contraire, et qu'on soit tenu pour un transfuge, sinon un traître, sitôt qu'on s'avise d'y en trouver quelqu'une : « J'accuse merveilleusement cette vicieuse façon d'opiner : « Il est de la Ligue, car il admire la grâce de M. de Guise. L'activité du roi de Navarre l'étonné : il est huguenot. Il trouve ceci à dire aux mœurs du roi : il est séditieux »... N'oserions-nous dire d'un voleur qu'il a belle jambe ? Faut-il, si elle est coquette, quelle soit aussi louche

Ces nécessités fâcheuses de la vie politique suffiraient pour l'en dégoûter. Il a d'autres raisons pour s'en tenir loin : iln'y croit pas. Il ne croit pas que ce soit les idées qui mènent le monde, ni qu'on réforme un état social parce qu'on veut le réformer. Les théo ries politiques sont choses parfaitement vaines, parce qu'il y a au principe même de tout projet de réformation générale une erreur fondamentale qui est de croire que le monde vient de naître. Chaque théoricien croit que le monde l'attend pour commencer à vivre. Mais le monde existe ; ii vit depuis longtemps, il s'est organisé à sa manière : on ne peut le gouverner qu'en se conformant d'abord à sa manière d'être, ce qui est dire que c'est lui qui nous gouverne et non pas nous ; et de là viennent les déceptions des révolutionnaires qui aboutissent presque toujours à des résultats juste opposés à leurs désirs: « Telle peinture de police serait de mise en un nouveau monde ; mais nous prenons un monde déjà fait et formé à certaines coutumes ; nous ne l'engendrons pas, comme Pyrrha ou comme Cadmus. Par quelque moyen que nous ayons loi de le redresser et ranger à nouveau, nous ne pouvons guère le tordre de son accoutumé pli, que nous ne rompions tout. » Les projets de réformation générale sont donc de simples

(î) J'atténue un peu le texte.

chimères ou divertissements de beaux esprits : « Ces grandes et longues altercations de la meilleure forme de société et des règles plus commodes à nous attacher sont altercations propres seulement à l'exercice de notre esprit, convne il se trouve ès arts plusieurs sujets qui ont leur essence en l'agitation et en la dispute et n'ont aucune vie hors de là. »

Ce qui est la vérité pour Montaigne en ces matières, c'est une sorte de fatalisme politique. Les sociétés s'organisent elles-mêmes, s'arrangent au mieux ou au moins mal possible, trouvent, perdent momentanément, et retrouvent une espèce d'équilibre, qui est précisément ce que les théoriciens cherchaient et n'auraient jamais trouvé parce qu'ils n'ont jamais la notion exacte de la valeur respective de toutes les forces sociales, tandis que les forces sociales elles-mêmes, sans connaître leur valeur, l'imposent, et, sans se rendre compte de soi, se font leur place, trouvent leur biais, et en se limitant les unes les autres, tant bien que mal se disposent. « La société des hommes se tient et se coud à quelque prix que ce soit ; en quelque assiette qu'on les couche, ils s'appilent et se rangent en se remuant et s'entassant, comme des corps mal unis qu'on empoche sans ordre trouvent d'eux-mêmes la façon de se joindre et empîacer les uns parmi les autres, souvent mieux que l'art ne les eût su disposer... La nécessité compose les hommes et les assemble : cette coutume fortuite se forme après en lois. »

Laissons donc faire le monde. Il s'organisera tout seul, comme il s'est toujours organisé. Il nous dépasse trop pour que nous puissions le tourner et retourner à notre guise, puisque pour le tourner il faudrait Tétreindre. Il est un amas de forces, qui devient de lui-même système de forces plus ou moins bien lié, et de ce système naturel la législation ne peut être que Limage, loin qu elle en soit la créatrice, et l'image très fidèle, à

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peine un peu corrigée, sous peine de ne rien gouverner, et d'être une simple théorie d'école.

Dans ce fatalisme, en somme très juste, mais uu peu excessif, et qui méconnaît l'influence réelle des grands législateurs, qui méconnaît les héros de la législation, nous retrouvons le Montaigne moraliste et exclusivement moraliste que nous connaissons. Montaigne croit que l'homme, l'homme isolé, peut agir sur lui-même, réformer son caractère, régler sa vie, faire sa destinée. Il croit que sur l'homme, l'homme isolé, en son privé, le moraliste peut avoir une influence salutaire, et c'est l'office qu'il a choisi. Il s'arrête là. Les grandes influences sur les masses il est tout près de n'y pas croire. Les foules sont presque pour lui des éléments, qui ont de grandes agitations, de grands remous, et trouvent enfin pour un temps leur équilibre, comme les liquides. Si on le poussait, il dirait sans doute : « Je sais bien que ces foules sont composées d'individus ; c'est précisément pour cela que je veux que l'individu agisse sur lui-même pour se rendre sage, et que je veux que le moraliste agisse sur l'individu pour l'aider à trouver et à entretenir la sagesse. Si nous arrivions à avoir une foule toute composée d'individus ainsi dressés, nous aurions un de ces peuples sages dont j'ai parlé et auxquels on sait que je crois » ; — mais l'action directe des grandes intelligences sur les foules, c'est à quoi Montaigne, évidemment, croit très peu.

Il y croit peu (c'est toujours ainsi) parce que personnellement il s'en sait et s'en reconnaît incapable. C'est pour cela qu'il a si peu, comme on Ta vu, le sens des religions. Les religions sont précisément de grandes forces morales, qui, sans doute, agissent isolément sur les individus, mais qui surtout soulèvent les masses, les entraînent brusquement par grandes ondes, par marées énormes loin des lits anciens, des rivages accoutumés et des horizons connus. Ce sont phénomènes

humains ou Montaigne entre peu et qu'il entend mal. De même les réformations politiques sont de grands mouvements d'ensemble vers une idée nouvelle ou un préjugé nouveau. Elles aussi sont des marches à l'étoile. Ce sont proprement des religions civiles. Leur mode d'action sur les âmes est le même, quoique leur pénétration soit moindre, et leur évolution est de même sorte* quoique moins longue. Ce sont ces mouvementslaque Montaigne comprend peu et n'a pas accoutumé de considérer. Il est moraliste et non apôtre. Les religions et les réformations politiques appartiennent par leurs moyens au genre oratoire. Montaigne est un causeur. 11 prend un homme à part et lui parle à demivoix ; il se renferme avec soi-même et se parle à voix basse. C'est pour cela qu'ayant son opinion politique, et même en ayant deux, une d'imagination et une autre de sens pratique, il a peu de chose à nous apprendre sur une affaire qui n'est pas proprement la sienne.

Montaigne peintre db son temps

Non pas qu'il n'eût été très utile aux politiciens de son temps, comme à tous ses contemporains, de le lire sérieusement et de l'étudier de très près. C'est un livre pour tous les temps que les Essais ; mais c'est aussi un livre pour les hommes du temps de Montaigne, et qui les fait connaître, et qui les peint, et qui les eût corrigés, « si l'esprit humain pouvait l'être ». Montaigne, je l'ai dit, n'a pas toujours vécu dans sa « librairie » en compagnie de Plutarque, de Sénèque et de saint Augustin. 11 a Vu beaucoup plus mauvaise compagnie que cela. Il a beaucoup voyagé, beaucoup vu, beaucoup

causé, et il avait l'œil bon et l'oreille fine. Il a surpris les folies et les ridicules de son temps, et il nous les a signalés. Il y a dans Montaigne un La Bruyère du xvie siècle. Parcourons un instant une partie seulement de sa galerie.

Voici les autoritaires, esprits décisifs, doués d'une merveilleuse intrépidité d'affirmation qui étonne l'homme de bon sens, stupéfait qu'on puisse être si sûr d'une chose qu'il étudie depuis si longtemps sans pouvoir y mettre que des conjectures.

Voici les crédules, esprits nés pour être plus convaincus de ce qu'on leur dit que ceux qui le leur persuadent, démissionnaires d'eux-mêmes, et qui n'ont pas su se faire une véritable personnalité ; très dangereux parce qu'ils sont un instrument plus roide et plus lourd que la main qui les manie.

Voici les hommes et les femmes à la mode. Les modes sont bien ridicules au seizième siècle ; elles semblent une image assez fidèle du dérèglement des esprits; elles sont fantasques, désordonnées, incohérentes et quelquefois cyniques ; il est à remarquer que les costumes dans l'antiquité changeaient fort peu ; il y avait des costumes nationaux et traditionnels ; on peut souhaiter aux Français qu'ils trouvent un costume national et qu'ils s'y tiennent : ce sera peut-être le signe qu'ils sont devenus une nation.

Il y a une fureur plus étrange et plus ridicule chez les Français du xvie siècle, c'est la manie nobiliaire. Ils aiment à être de bon lieu, et voilà qui est bien ; mais ils ne se contentent point à moins d'être apparentés à quelque race royale, française ou étrangère, « et le moindre se trouve arrière-petit-fils de quelque roi d'outre-mer. * Voilà qui est sot, et même qui ne sent point son bon gentilhomme : « Contentons-nous, de par Dieu, de ce de quoi nos pères se sont contentés ; nous sommes assez si nous le savons bien maintenir. »

Autant faut-il en dire de cette manie des duels sans motifs sérieux et surtout de cet usage absurde des « seconds » qui force un homme à se battre sans aucune offense, sans nulle raison, et le plus souvent avec un ami qui lui est cher. Il y a là une injustice et même une sorte « de lâcheté. » Un contre un, c'était l'usage de nos pères, auquel, au moins, il faudrait revenir. Mais l'humeur française est ainsi : « Mettez trois Français aux déserts de Libye, ils ne seront pas un mois ensemble sans se harceler et égratigner. »

C'est une race batailleuse, de fait souvent, de paroles toujours. C'est sa vanité naturelle qui l'entraîne à ces éternels combats de langue et discussions interminables. Voyez d'ici les discuteurs ; ils ne cherchent point la vérité, mais la victoire, et non point même à convaincre , mais à étourdir. « L'un va en orient, l'autre en occident ; ils perdent le principal etl'écartent dans la presse des incidents : au bout d'une heure de tempête ils ne savent ce qu'ils cherchent ; Fun est bas, l'autre haut, l'autre côtier ; qui se prend à un mot et une similitude, qui ne sent plus ce qu'on lui oppose, tant il est engagé en sa course, et pense à se suivre, non pas à vous; ... pourvu que celui-ci frappe, il ne lui chaut combien il se découvre, l'autre compte ses mots et les pèse pour raisons ; celui-là n'emploie que l'avantage de sa voix et de ses poumons ; en voilà un qui conclut contre soi-même ; cet autre s'arme de pures injures et cherche une querelle d'Allemagne pour se défaire de la société d'un esprit qui presse sien... » — Singulière inclination de* préférer son amour-propre qui ne sert à rien à la vérité qui sert à tout. Il faudrait s'offrir à la correction, nous la fuyons. « Au lieu d'y tendre les bras, nous y tendons les griffes. » La prétendue recherche du vrai est source de colères, de rancunes et de longues haines. En vérité il faudrait interdire ce genre d'altercations, a Nos disputes de-

vraient être défendues et punies comme autres crimes verbaux. Quel vice n'éveillent-elles pas et n'amoncellent, toujours commandées parla colère 1 Nous entrons en inimitié premièrement contre les raisons, et puis contre les hommes. »

Le pédantisme aussi est un fléau de ce siècle, Rieu certes n'est plus beau que la science ; mais tout devient mauvais aux esprits mal faits. Le tort commun des hommes de ce temps, éblouis par la résurrection de l'antiquité, est d'avoir pris la forme pour le fond et de s'être arrêté à l'écorce. Ils apprennent des mots, amassent des mots, enseignent des mots. L'aoriste de xpsito) et s'il faut deux X au futur de êaXXw sont les affaires les plus graves qu'ils connaissent. Elles ne sont pas négligeables; mais il en est de plus sérieuses. Le pédant est un homme qui ne sait pas quel est le but de l'instruction. L'instruction a pour but de rendre sage, ou elle est parfaitement inutile. Celle qu'on donne en ce temps « a pour sa fin non de nous faire bons et sages, mais savants ; elle y est arrivée : elle ne nous a pas appris à embrasser la vertu, mais elle nous en a appris Tétymologie ; nous savons décliner Vertu, si nous ne savons l'aimer. *> Cela ne suffit point : tout maître doit être en même temps un éducateur, et ne jamais séparer l'un de ses rôles de l'autre. Ils se supposent l'un 1 autre et l'un sans l'autre ne sert de rien.

L'éducation et l'assainissement du corps ne sont pas moins mal entendus que ceux de l'esprit. La médecine est pédante, elle aussi, et charlatanesque. Ce sont mystères, airs de cabale, mines et simagrées de magie, beaucoup de sorcellerie ridicule sur peu de science. Voyez ce choix de leurs drogues « mystérieux et divin. » C'est « le pied gauche d'une tortue, l'urine d'un lézard, la fiente d'un éléphant, le foie d'une taupe, du sang tiré sous l'aile droite d'un pigeon blanc... et telles autres singeries qui ont plus le visage d'un enchante-

ment que de science solide. Je laisse à part le nombre impair de leurs pilules, la destination de certains joui s et fêtes de l'année, la distinction des heures à cueillir les herbes de leurs ingrédients, et cette grimace rébarbative et prudente de leur port et contenance... » En telle affaire, ce n'est point les mystificateurs qui ont le plus de tort, ce sont les mystifiés. Celui qui a créé le charlatanisme, c'est une question de savoir si c'est le premier charlatan ou la première dupe. Il faudrait se défaire de cette crédulité spontanée qui n'a sa raison qu'en elle-même et qui croit parce qu'elle croit, et d'autant plus que la ehose à croire étonne plus la raison.

Ce pouvoir du merveilleux sur les hommes, qui tient à leurs facultés d'imagination, à leur paresse aussi, parce que la raison demande de la force et le raisonner de l'effort et de la patience, est un des ennemis qu'ils ont à combattre avec le plus de vigilance. C'est lui qui mène les hommes à croire si légèrement aux guérisons miraculeuses, et autres prodiges : « Il y a peu de temps que l'Un de nos princes, en qui la goutte avait perdu un beau naturel et une allègre composition, se laissa si fort persuader au rapport qu'on faisait des merveilleuses opérations d'un prêtre qui par la voie des paroles et des gestes guérissait toutes les maladies, qu'il fit un long voyage pour l'aller trouver, et par la force de son appréhension, persuada et endormit ses jambes pour quelques heures, si qu'il en tira du service qu'elles avaient désappris lui faire il y avait longtemps. Si la fortune eût laissé amonceler cinq ou six telles aventures, elles étaient capables de mettre ce miracle en nature. » — Car en pareille chose tout dépend de la renommée et de la crédulité publique. C'est le croyant qui fait le prodige. En son commencement il est né de rien: « C'est merveille de combien vains commencements et frivoles causes naissent si fameuses

impressions I Cela même en empêche l 'information ; car pendant qu'on cherche des causes fortes et poisantes, et dignes d'un si grand nom, on perd les vraies, et elles échappent à notre vue par leur petitesse. »

Ilyabien des préjugés encore et de l'étroitesse d'esprit et de la paresse qui dégénère en cruauté dans les mœurs et les procédés de la magistrature. L'enquête par la torture est une barbarie qui n'a pas même l'excuse d'être utile ; car ce n'est pas la vérité qu'on obtient par ce moyen, mais ce qu'on désire qui soit dit, et ce n'est qu'une manière de s'épargner la peine d'une véritable recherche et d'un laborieux examen. La torture comme châtiment n'est pas moins atroce ni moins utile : « Tout ce qui est au delà de la mort simple me semble pure cruauté. »

En général ce siècle est brutal et violent. Il fait trop peu de cas de la vie humaine et de la souffrance humaine. Il ne lui en coûte pas assez, et presque il ne lui en coûte rien d'être injuste. C'en est assez pourtant des carnages, des famines, des violences et des terreurs. On a essayé de tout, excepté de la justice et delà bonté. Il serait temps de changer de méthode. « La force et la violence peuvent quelque chose, mais non pas toujours tout. » C'est une place à prendre que celle que donnera à un homme bien avisé l'usage de procédés plus doux et plus humains. Ce n'est pas, désormais, la vaillance seule qui assurera le premier rang. Il y a trop de vaillants ; tout le monde l'est ; « les marchands, les artisans, nous les voyons aller à pair de vaillance et de science militaire avec la noblesse, livrant des combats, défendant et prenant des villes. »

Qui tirera un homme de pair « emmi cette presse * ? La générosité de cœur. « Le premier qui s'advisera de sepousser en faveur et en crédit par cette voie-là,je suis bien déçu si à bon compte il ne devance ses compagnons.... Qu'il reluise d'humanité, de vérité, de loyauté

MONTAIGNE

et surtout de justice, marques rares, inconnues et exilées; c'est la seule volonté des peuples, de quoi il peut faire ses affaires; et nulles autres qualités ne peuvent attirer leur volonté comme celles-là, leur étant les plus utiles: Nihilest tam populare quam bonitas. »

Je voudrais que cette page fût la dernière des Essais de Montaigne et que le grand maître du bon sens, de la modération et de la tolérance se fût arrêté ainsi, sur une prophétie qui s'est à peu près réalisée, et sur cet appel patriotique et éloquent à Henri IV.

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