‹ Seizième siècleChapitre 7 sur 43 · MAROT POÈTE POLÉMISTE, POÈTE RELIGIEUX, POÈTE VERSIFICATEUR · texte numérisé non relu

MAROT POÈTE POLÉMISTE, POÈTE RELIGIEUX, POÈTE VERSIFICATEUR

Le polémiste dans Marot était redoutable. Il faut, quand on le lit, tenir compte de la crudité de langage du temps et ne pas se laisser rebuter par les injures dont ses œuvres satiriques sont parsemées. Il en a été de même jusqu'au milieu du xvne siècle, jusqu'à l'école de 16G0, et ce n'est guère qu'à dater d'elle qu'il a été entendu qu'injurier est avouer qu'on manque d'esprit. Mais dans Marot, à côté des grosses insultes, il y a une raillerie joviale et puissante, et souvent aussi une ironie mordante et serrée, qui sont de vraies et fortes qualités de satirique. L'épître du valet de Marot à Sagon est une pièce rare, d'une vivacité et d'un mouvement singulièrement énergiques, sans compter que ce tour qui consiste à faire répondre à ses ennemis par son valet est pour le temps une idée neuve et d'une savoureuse

impertinence. Les épigrammes de Marot sont meilleures encore que ses épîtres satiriques ou ses coq-à- Vâne, souvent amusants, mais toujours obscurs. Les épigrammes sont la gloire même de Marot. En ce genre il est inventeur, créateur, absolument original. Toutes ses qualités ici lui servent. Il est court, ce que personne avant lui en France, et non pas même Villon, n'a su être ; il est clair, il est vif, il est spirituel, il a l'expression trouvée et inattendue, il a un certain tour à la fois facile en apparence et d'une précision très savante qui fait merveille dans l'attaque et la raillerie; il a un ton de naïveté narquoise qui ajoute le ragoût et qui achève. Il est bien là sur un domaine qui est à lui. On n'a pleinement réussi depuis dans Tépigramme qu'en l'imitant, ou, sans qu'on l'imitât, quand on y était bon on semblait l'imiter. L'épigramme éloquente sur Samblançay et le lieutenant Maillard est dans toutes les mémoires :

Lorsque Maillart, juge d'enfer, menait

À Monfaulcon Samblançay l ame rendre,

A votre avis lequel des deux tenait

Meilleur maintien ? Pour vous le faire entendre,

Maillart semblait homme que mort va prendre ;

Et Samblançay fut si ferme vieillard

Que Ton cuidâit, pour vrai, qu'il menait pendre

À Monfaulcon le lieutenant Maillart.

L'épigramme de M. l'abbé et son valet est le modèle de cette épigramme à deux tranchants dont usera plus tard Racine contre Boyer et Goras, et dont Voltaire saura si souvent armer sa colère. Dans Marot elle n'est encore qu'amusante, gouailleuse et gaie:

Monsieur l'abbé et monsieur son valet Sont faits égaux tous deux comme de cire : L'un est grand fol, l'autre petit folet ; L'un veut railler, l'autre gaudiret rire ; L'un boit du bon, l'autre ne boit du pire. Mais un débat au soir entre eux s'émeut;

CLÉMENT MAROT

Car maître abbé toute la nuit ne vent Lire sans vin, que sans secours ne meure ; Et son valet jamais dormir ne peut Tandis qu'au pot une goutte demeure.

Quelques-unes des épigrammes de Marot sont encore obscures, quelques-unes sont trop libres pour notre goût, quelques-unes sont plates. La plupart se lisent encore avec beaucoup de plaisir. Elles sont la manifestation la plus naturelle, la plus franche et la plus aisée de cet esprit tout français, à la fois aimable, joyeux et agressif, qui avait pris le nom de Marot.

Cet esprit savait s'élever, sans effort, car il n'en fit jamais, et c'est le fond même de son charme qu'on n'en sent jamais chez lui, jusqu'à une poésie assez forte, assez vigoureuse et grave. Marot, à travers toutes ses légèretés, était sérieusement et presque profondément religieux. On s'est demandé comment il a pu allier les écarts de sa vie et les obscénités de ses œuvres à un sentiment religieux qui paraît sincère. On s'est posé le problème comme avec angoisse, et l'on a avoué comme avec accablement ne le pouvoir résoudre. Il ne me paraît pas qu'il y ait problème. Marot était un homme et un homme de son temps. Les incartades de sa conduite ne me paraissent pas avoir été beaucoup plus loin que celles de Racine, si même elles ont été jusque-là, et personne ne songe à s'étonner de la piété de Racine en songeant à ses erreurs morales, ou de ses erreurs en songeant à sa piété. Quant aux obscénités littéraires de Marot, en vérité elles sont assez rares, et il ne faut en grossir ni la mesure ni le nombre. Il a mis de temps en temps en vers les anecdotes, historiettes et fabliaux qui défrayaient les conversations libres de son temps, ni plus ni moins que Marguerite de Valois les a mis en nouvelles ; et ces sortes de divertissements, non seulement au xvie siècle, mais jusqu'au temps de madame de Sévigné, ne scandalisaient per-

SETZTÈME SIÈCLE

sonne. Ilyamêrneàremarquer,siron veut, et sil'onnons pousse sur ce point, que ces mêmes historiettes, que Marguerite raconte longuement, Marot les met généralement en une épi gramme de dix vers. En pareille matière, la brièveté est une pudeur, ou du moins une marque de goût. Et le bon goût, au moins relatif, qu'on le compare à ses prédécesseurs, à ses contemporains ou à ses héritiers, c'est toujours ce qui met Marot à part et assez haut, et à quoi il faut toujours revenir pour le définir et le bien entendre. Il n'y a donc pas là le moindre problème, mais bien un cas qui était, au temps de Marot, un cas très commun et à bien peu près universel.

Le problème écarté, reste à dire que Marot avait des sentiments religieux et savait les exprimer fortement. C'est ici même que cet autre problème, celui de la ténacité des haines catholiques contre Marot, qui est beaucoup plus obscur, peut s'éclaircir un peu.. Nous l'avons déjà expliqué par la virulence de certaines morsures de Clément. On peut essayer aussi de se figurer l'âme d'un docteur en Sorbonne d'alors à l'égard de Marot, de la façon suivante. Ce Marot est un poète de cour, un homme frivole, un faiseur de madrigaux et d'épigrammes, un plaisantin, un homme du reste sur qui on raconte des histoires galantes ; et il est religieux, en quelques-uns de ses vers, avec un véritable accent de sincérité et de ferveur! Ne faut-il pas pour cela qu'il soit aililié à la nouvelle secte ? Seule l'ardeur secrète du néophyte peut faire sortir ainsi un homme de son caractère naturel, et de temps en temps le ramener brusquement à des sentiments de piété inattendus. Catholique comme on est à la cour, Marot n'écrirait jamais un vers pieux de toute sa vie. Il doit y avoir un peu de Luther là-dessous. — Je crois que tel a pu être le système d'interprétation asseznaturul et point trop hypocrite à l'endroit de Marot.

CLÉMENT MÀUOT

Et la vérité, probablement, est qu'il n'était point protestant et qu'il était pieux de sa nature. Protestant il Test devenu, parce que, quand on vous attribue avec obstination persécutrice une opinion, on finit toujours par vous la donner : « Eh bien! oui I je le suis! Là ! Vous m'ennuyez! » Il est donc devenu protestant; mais jusqu'à l'affaire des Psaumes, c'est-à-dire jusqu'à T extrême fin de sa vie, il y a à parier qu'il ne l'était point. Il était pieux; il avait au fond de lui, comme pensée de derrière la tête et sentiment du creux du cœur, une certaine foi et espérance, et je ne dis pas charité, mais ardeur et ferveur, qui le portait naturellement vers Dieu; et il n'y songeait pas toujours, naturellement; mais il y songeait souvent; et c'était un homme comme un autre, un peu meilleur.

On a cité comme beaux vers religieux certains passages de l'épître Auroidu temps de Vexil deMarot à Ferrave, Ils peuvent être un peu suspects, parce qu'il s'agissait alors pourMarot de se laver des accusations portées contre lui pour obtenir son retour en grâce. C'est une pièce officielle. Cependant l'accent est bien fort, et du reste, comme ce sont au moins des vers trèsbrillants, je les cite à mon tour:

De luthériste ils m'ont donné le nom.

Qu'à droit ce soit, je leur réponds que non.

Luther pour moi des cieux n'est descendu,

Luther en croix n'a pas été pendu

Pour mes péchés ; et tout bien avisé

Au nom de lui ne suis point baptisé.

Baptisé suis au nom qui tant bien sonne

Qu'au nom de lui le Père éternel donne

Ce que l'on quiert; le seul nom sous les cieux

En et par qui ce monde vicieux

Peut être sauf ; le nom tant fort puissant

Qu'il a rendu tout genou fléchissant

Soit infernal, soit céleste ou humain;

Le nom par qui du Seigneur Dieu la main

GO

M'a préservé de ces grands Loups rahis Qui m'épiaient dessous peaux de brebis.

Voilà celui pour qui il voudrait mourir, de mort cruelle, sur le bûcher, mais vraiment pour le servir, et non par l'effet d'un sauvage caprice :

0 Seigneur Dieu, permettez-moi de croira Que réservé m'avez à votre gloire.

Serpens tortus et monstres contrefaits , Certes sont bien à votre gloire faits, Puisque n'avez voulu donc condescendre Que ma chair vile ait été mise en cendre, Faites au moins, tant que serai vivant, Que votre honneur soit ma plume écrivant ; Et si ce corps avez prédestiné A être un jour par flamme terminé, Que ce ne soit au moins pour cause folle, Ainçois pour vous et pour votre parole. Et vous supply, père, que le tourment Ne lui soit pas donné si véhément Que lame vienne à mettre en oubliance Vous, en qui seul gît toute sa fiance ; Si que je puisse avant que d'assoupir Vous invoquer jusqu'au dernier soupir.

Certes, ce sont là des vers non seulement oratoires, mais où un véritable mouvement lyrique se fait déjà sentir. Si Ton tient cependant à saisir la pensée religieuse de Marotdans une pièce où il eût moins que dans celle-ci intérêt à la mettre en lumière, j'appellerai l'attention du lecteur sur cette belle Complainte de la mort (1), qui est, à mon gré, ce que Marot a écrit de plus élevé, de plus fort, de plus pur, et aussi de plus ferme comme style. Songez qu'avant Marot la pensée de la mort n'inspire jamais, même à Villon, que l'effroi, l'horreur tragique, un beau frisson, mais un frisson seulement. Elle est celle qui « d'une tremblante horreur fait hérisser la peau » ; et, certes, cette sensation, chez Villon

(1) Déplopation de Messire de Roberteu

CLÉMENT MA ROT

comme chez Gautier, peut être inspiratrice de très beaux vers pittoresques, patibulaires et macabres. Mais ]a grande penséephilosophique et religieuse, c'est àMarot qu'il nous faut venir pour la trouver. Il est ainsi le premier qui, rarement, je lésais, mais non sans succès, à la rencontre, rend le vers français capable de porter Tidée philosophique. De l'abus qu'on a fait plus tard de la poésie gnomique en France il ne faut pas le rendre responsable, et du premier essai sérieux faiten ce genre il faut le louer. Voici comme il fait parler la Mort:

L'a poire Paul, saint Martin charitable Et Augustin de Dieu tant écrivant, Maint autre saint plein d'esprit véritable N'ont désiré que moi en leur vivant.

Or est ta chair contre moi étrivant; Mais pour l'amour de mon Père céleste J'enseignerai comme iras ensuivant Ceux à quioncq mou dard ne fut moleste... L'àme est le feu, le corps est le tison ; L'âme est d'en haut ; et ie corps inutile N'est autre cas qu'une basse prison En qui languit l'âme noble et gentile.

De tel prison j'ai la clef très suutile : C'est le mien dard, à l'âme gracieux, Car il la tire hors de sa prison vile, Pour d'ici-bas la renvoyer aux cieux.

Au seul point de vue humain la mort est bonne, puisquelle est libératrice, et la seule libératrice qui soit sûre. Tendez à ce port, au lieu de redouter cet écueil :

Confesse donc que je suis bien heureuse, Puisque sans moi tu ne peux être heureux, Et que ta vie est aigre ou rigoureuse Et que mon dard n'est aigre ou rigoureux ; Car, tout au pis, quand l'esprit vigoureux Serajt mortel comme le corps immonde, Encore t'est ce dard bien amoureux De te tirer des peines de ce monde.

Et au point de vue religieux le mystère de la mort est

le mystère même du christianisme. C'est l'amour de la mort que Jésus a voulu nous enseigner par le spectacle de la sienne :

Jésùs,afin que de moi n'eusses crainte, Premier que toi voulut mort encourir ; Et en mourant ma force a été si éteinte Que quand je tue ou ne saurait mourir. Vaincue m'a pour las siens secourir, Et plus ne suis qu'une porte ou entrée Qu'on doit passer volontiers pour courir De ce vi! monde en céleste contrée.

Ce beau poème est important à tous les égards. Il montre Marot, qu'il soit catholique ou protestant, comprenant fortement la religion chrétienne et la haute philosophie qu'elle contient; il montre Marot capable d'une pensée grave et même sévère, et n'étant jamais mieux inspiré que quand il en a une qui est telle ; il marque la date vraie de la première tentative sérieuse et heureuse en France de la poésie philosophique, dont on donne trop souvent Ronsard comme l'initiateur; il nous présente comme le premier de nos poètes philosophes le gentil, frivole et étourdi Clément Marot, ce qui peut amuser, mais ce qui doit surtout nous instruire à nous former de Marot une idée plus complète que celle que nous avons accoutumé d'eu avoir.

Et comme il ne faut rien cacher, j'ai dit qu'il y avait enfin dans Marot un poète versificateur, et je m'explique sur ce point. Le poète versificateur, qui est une des hontes de l'esprit humain, est, au-dessous du poète de cour, au-dessous dupoètede circonstances, au-dessous du poète d'album, le poète professionnel, le poète qui fait le vers pour le vers, le poète qui est artisan de rimes comme on est lutier, et qui fait un poème comme on fait une pendule, pour reprendre le mot de La Bruyère, simplement parce qu'il sait les procédés eta fait un bon appren lissage. Les rhétoriqueurs de la fin du xve siècle

CLÉMENT MAROT

n'étaient pas autre chose. Marot les méprise, il le dit, et ne laisse pas de faire parfois comme eux. Il était professionnel. 11 était fils de poète, et son père lui avait appris à « sonner du chalumeau » comme « les bergères leurs sansonnets à siffler. » Le métier est très grand chez Marot, ce qui est une excellente chose; mais le métier persuade quelquefois aux poètes de se contenter de lui. Marot a cédé trop souvent à cette sollicitation. 11 lui arrive alors de parler sans avoir rien à nous dire et seulement pour nous faire admirer son adresse verbale ou rythmique. Il fait alors aux hommes de notre âge l'effet d'un Banville du xvi* siècle. Rien n'est plus puéril. Marot devient en ce cas le ri val du « bon Crétin au vers équivoqué. » Il nous donnera toute une ballade de trente-neuf vers en rimes de ac, ec, ic, oc et uc. Voici un bel exercice de haute difficulté :

Or est Noël venu son petit trac, Sus donc aux champs, bergères de respec ; Prenons chacun pannetieret bissac.

Flûtes, flageol, cornemuse et rebec ; Ores n est pas temps de clore le bec. Chantons, sautons et dansons rie à rie ; Puis allons voir l'enfant au pauvre nie Tant exalté d'Elie, aussi d Enoc, Et adoré de maint grand roi et duc ; S'on nous dit nac, il faudra dire noc. Chantons Noël, tant en soit qu'au déjusc.

Et ensuite, cela recommence. Un homme est à fouetter quand il fait de ces choses-là, et les imprime. Des équivoques proprement dites, c'est-à-dire des rimes-calembours, il nous en donne, même dans les pièces sérieuses, avec une complaisance coupable :

L'une maudit par angoisse très dure Le jour auquel elle se maria ; L'autre se plaint que jaloux mari a ;

Et ies saints mots que l'on dit pour les âmes

Comme Pater, et Ave, Maria,

C'est le babil et le caquet des damas.

On trouve chez lui les rimes équivoquées : « morte?, être — tel être » — « sous France — souffrance » — s crotté —obsecro te»— « argentier — large etentier. & Nul doute qu'il ne se félicitât de ces gentillesses, comme dit Pasquier de siennes trouvailles, à peu près pareilles. En semblable affaire il faut être sévère sans doute ; mais il faut toujours se demander si de tels défauts gontchezun auteur restes d'une mauvaise mode dont ii se détache, ou premiers traits d'une manie qu'il inaugure. Or, il faut bien savoir que cette frénésie était beaucoup plus forte chez les devanciers de Marot que chez lui ; que par exemple dans la hiérarchie des rimes, telle qu'on la trouve chez les faiseurs d'arts poétiques jusqu'en 1 550, la« rimeéquivoquée »occupeie premier rang, la place d'honneur, est recommandée comme un chef-d'œuvre de l'esprit humain auquel il y a bien peu qui atteignent. Marot ici paye un dernier tribut. Il a tort de le payer ; mais il ne fait, comme il arrive souvent^, qu'adorer encore un peu ce qu'il brûle. Dans Marot, te ^oète versificateur, le poète professionnel, le rhétoei^ queur existe ; mais il est juste de ne le signaler que pour mémoire.

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