MAROT POÈTE COURTISAN, POÈTE FAMILIER
A considérer Marot simplement comme faiseur de vers, il y a dans Marot un poète de cour, un poêle de causerie familière, un poète polémiste, un poète religieux, et ce que j'appellerai un poète versificateur.
Le poète de cour est insipide. C'est bien là qu'à son dam, Marot vérifie lajustesse de sa théorie sur certaines parties des œuvres -de Villon. La pièce de vers courtisanesque est essentiellement une pièce de circonstance, et qui ne peut pas dépasser les limites de la circonstance qui l'a fait naître. Entrée d'une reine dans une ville, arrivée d'une duchesse, départ d'une princesse ou retour d'un duc, ces choses intéressent d'autant moins le grand public et la postérité qu'elles intéressent davantage les personnes qui sont entrées, qui sont arrivées, qui sont parties ou qui sont revenues, et celles qui les accompagnaient dans ces déplacements. Tirer de ces incidents les choses d'intérêt universel qui transforment la pièce de circonstance en poème véritable est impossible ici, et même ne l'est guère qu'ici. Tous les poèmes doivent être des poèmes de circonstance, a dit Gœthe, et c'est presque vrai ; mais à la condition que ces circonstances soient telles que la personne de l'auteur y soit intéressée et en soit émue ; parce qu'alors c'est un homme qui sent qu'il met dans son poème, et par conséquent tous les hommes qui sentent qu'il peut émouvoir ; et c'est ainsi qu'il peut se faire que, plus un poème est personnel, plus il soit universel. Mais dans la poésie courtisanesque il n'en va pas ainsi. Cette poésie est tout ce qu'il y a de plus objectif, et son objet n'intéresse que son objet. Il reste qu'elle soit aussi indiffé-
rente au public qu'elle Test en vérité à Fauteur. Elle est indifférente au public comme m'est indifférent un compliment que, sans grande sincérité du reste, quelqu'un fait à mon voisin.
A la vérité, le talent se moque des règles et la poésie se moque de la poétique, et dans ce genre, faux par définition, Marot aurait pu montrer du talent. Mais il n'avait pas assez de génie pour triompher de la difficulté, au moins plus grande qu'ailleurs, qu'il y a à exceller dans un genre qui est ingrat parce qu'il est factice. Il riy a réussi aucunement. Son joli vers y devient lourd, et sa langue vive et claire y devient terne. La moitié de l'œuvre de Marot est faite d'ouvrages de ce genre, et c'est pour cela qu'on ne lit guère Marot de suite et d'ensemble. C'est un malheur irréparable.
Le poète familier, le poète causeur est charmant. Il faut avoir lu Meschinot, Mollinet et Guillaume Crétin (je ne dis pas Le Maire de Belges) pour savoir quelle lumière nouvelle a dû être Marot dans ce temps-là. Il a comme assoupli l'élocution, la composition et l'invention elle-même, qui toutes étaient guindées et raidies. Il | a une plus grande distance entre Marot et ses prédécesseurs qu'entre Marot et la Pléiade, et même qu'entre Marot et Malherbe. Marot a l'invention libre et spontanée, l'allure facile et le style franc. C'est merveille comme, il ne faut pas dire dès sa seconde manière (on l'a dit), mais dès sa seconde pièce, il rompt avec les éternelles allégories et abstractions personnifiées du moyen âge. 11 en reste beaucoup plus dans Ronsard et dans d'Aubigné. Son premier poème Le Temple de Cupido est une œuvre d'écolier brillant; c'est une imitation du Roman de la Rose. Mais ce tribut payé, Marot s'est tenu quitte. Plus d'allégories, plus d'êtres de raison, plus de temple de Ferme-Amour et plus de Château de Sapience. L'esprit qui parle de plain-pied à l'esprit et quelquefois ie cœur qui parle au cœur. Ses pièces sont courtes &
CLÉMENT MAKOT
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l'ordinaire, bien conduites et d'un mouvement vif, quelquefois rapide. Elles ont le ton de l'entretien familier et facilement ingénieux. Elles ont quelque chose de direct, et vont par les chemins courts de celui qui parle au lecteur qui écoute plutôt qu'il ne lit. Tantôt il conte, tantôt il expose ses idées légères et aimables. Quand il conte, c'est avec infiniment d'esprit naturel et de bonne grâce spontanée. On connaît la fable du Rat et du Lion :
Lors le lion ces deux grands yeux vêtit
Et vers le rat les tourna un peut,
En lui disant : 0 povre verminière,
Tu n'as sur toi instrument ni manière,
Tu n'as couteau, serpe ni serpillon,
Qui sût couper corde ni cordillon.
Pour me jeter de cette étroite voie.
Va te cacher, que le chat ne te voie.
— Sire Lion, dit le fils de souris,
De ton propos certes je me souris :
J'ai des couteaux assez, ne te soucie,
De bel os blanc plus tranchants qu'une scie ;
Leur gaine c'est ma gencive et ma bouche.
Bien couperont la corde qui te touche
De si très près ; car j'y mettrai bon ordre.
Quel mouvement, et quelle aisance, et quel art de peindre ! Ces yeux dédaigneux du lion, à moitié vêtus de leurs paupières, et tournés un petit vers le rat, quelle science du geste et quel art pour le rendre en trois mots 1
Quel tour preste, alerte et franc et qui, remarquez-le, est un charme pour l'oreille amusée comme pour l'esprit, dans ce petit Art d'aimer du Dialogue des deux Amoureux •
Quand les petites vilotières Trouvent quelque hardi amant Qui veuille mettre un diamant Devant leurs yeux riants et verts,
SEIZIÈME SIÈCLR. £
Coac ! elles tombent à l'envers.
Tu ris ? Maudit soit-il qui erre !
C'est la grand vertu de la pierre Qui éblouit ainsi les yeux.
Tel don, tels présens servent mieux Que beauté, savoir ni prières.
Ils endorment les chambrières, Ils ouvrent les portes fermées, Comme s'elles étaient charmées; Ils font aveugles ceux qui voient Et taire les chiens qui aboient.
Ne me crois-tu point ?
Est-ce assez français ? Et qu'il y avait longtemps qu'on ne pouvait dire d'un couplet de vers qu'il eût vraiment le tour français I Je ne cite point comme trop connue YEpître au roi pour avoir été dérobé. Elle est tout entière un petit chef-d'œuvre de bonne humeur, de gaîté fine et d'esprit.
Quand à cet esprit si spontané et naturel se mêle un grain de sensibilité, que Marot n'est pas incapable d'avoir quelquefois, c'est plaisir comme en son vieux style il a des grâces qui semblent nouvelles, et comme il fait songer, par exemple, aux petites pièces sans hautes prétentions et simplement aimables et caressantes de Musset :
Au bon vieux temps un train d'amour régnait Qui sans grand art et dons se démenait. Si qu un bouquet donné d'amour profonde C'était donner toute la terre ronde ; Car seulement au cœur on se prenait
Et si par cas à jouir on venait, Savez -vous bien comme on s'entretenait ? Vingt ans, trente ans, cela durait un monde Au bon vieux temps.
Or est perdu ce qu'amour ordonnait ; Rien que pleurs feints, rien que changes on oyt Qui voudra donc qu'à aimer je me fonde, Il faut premier que l'amour ou refonde,
CLÉMENT MAROT
Et qu'on le mène ainsi qu'on le menait, Au bon vieux temps.
C'est à cause de cette sensibilité légère unie à su grâce d'esprit qu'il a su si bien tourner le compliment. Je ne parle plus de ces froids éloges de princes ou de princesses à l'occasion de leurs voyages; mais du compliment rapide et discret, glissé aux premières lignes ou aux dernières d'une lettre envers, du madrigal impromptu qui coule de la plume au cours d'une épître, et qui est comme un sourire tombé sur le papier. Marot est passé maître en ces grâces toutes françaises, comme La Fontaine. Un compliment, c'est un peu d'amour dans beaucoup d'esprit ; c'est juste la mesure du cœur et de l'esprit de Marot. Il est admirablement à Taise dans ce genre secondaire, si Ton veut, mais où peu ont bonne grâce :
Qui eût pensé que Ton pût concevoir Tant de plaisir pour ietires recevoir?
Qui eût euidé le désir d'un cœur franc Etre caché dessous un papier blanc ?
Et comment peut un œil au cœur élire Tant de confort pour une lettre lire?
Dont je maintiens la plume bien beuréo Qui écrivit lettre tant désirée ; Bienheureuse est la main qui la ploya Et qui vers moi de grâce l'envoya ; Bienheureux est qui apporter la sut, Et plus heureux celui qui la reçut.
Aussi Marot est-il charmant dans le madrigal proprement dit, qui n'est qu'un compliment bien tourné. Il faut remarquer, à propos de ce « genre éminemment français », que peut-être en effet les étrangers (à en excepter les Italiens) n'y ont pas réussi du tout ; mais aussi que le nombre est très petit des Français qui y ont fait bonne figure. En vérité, j'en compte un par siècle, en en accordant deux, si l'on veut, pour le dix-huitième. Il
faut croire que tourner une flatterie délicate qui ne soit pas fade est donc chose assez difficile, etpourtant lemérite n'en est pas petit. Dans Marot, de ces flatteries-là on a le choix, et du choix on a l'embarras. Que dirons-nous de celle-ci?
Mes yeux sont bons, Grelière, et ne vois rien :
Car je n'ai plus la présence de celle
Voyant laquelle au monde vois tout bien;
Et voyant tout, je ne vois rien sans elle.
A ce propos souvent, mademoiselle,
Quand vous voyez mes yeux de pleurs lavés,
Me venez dire : « Ami, qu'est-ce qu'avez ? »
Mais le disant vous parlez mal à point;
Et m'est avis que plutôt vous devez
Me demander : « Qu'est-ce que n'avez point ? »
Nous en dirons peut-être qu'il n'y a pas beaucoup de poètes ambrés du xvme siècle qui eussent été capables d'amener si gracieusement le trait final. Cela est joli comme une courbette correcte et savante, où se marque, tout en se disciplinant, la grâce naturelle. Et voyez encore ce jeu de coquetterie amoureuse, plus profond du reste qu il ne lui plaît d'en avoir l'air; où Ton voit et où Ton peut comme suivre le sourire moitié audacieux, moitié soumis qui demande, qui hésite, et qui refuse pour se faire oîïr ir :
Un doux nenni avec un doux sourire
Est tout honnête! Il le vous faut apprendre.
Quand est d'oui, si veniez à le dire,
D'avoir trop dit je voudrais vous reprendre.
Non que je sois ennuyé d'entreprendre
D'avoir le fruit dont le désir me point ;
Mais je voudrais qu'eu nie le laissant prendre,
Vous me disiez : « Non, vous ne l'aurez point. »
Boileau a raison, et « l'élégant badinage » est tout à fait le mot juste pour définir cette grâce enjouée, légèrement impertinente, et tendre encore, du courtisan
CLÉMEjN f MAROT
spirituel, de l'homme du monde qui ne renonce pas tout à fait à être un homme de cœur, et qui met un grain d'amour vrai dans les jolis manèges du flirt, pour le parfumer. — Je sais bien que cela mène au précieux. Oh! que nous en sommes près, et, au goût des hommes très graves, comme déjà nous y sommes! Et je sais bien que Marot y tombe. Je sais bien, car il ne faut rien cacher, qu'il est fort capable d'écrire ceci:
Ce nouvel an pour étrennes vous donne Mon cœur blessé d'une nouvelle plaie.
Contraint j'y suis : amour ainsi l'ordonne, Eu qui un cas bien contraire j'essaie.
Car ce cœur-là c'est ma richesse vraie : Le demeurant n'est rien où je me fonde; Et faut donner le meilleur bien que j'aie, Si j'ai vouloir d'être riche en ce monde.
Mais il est bien difficile d'être spirituel sans incliner vers la subtilité ; et à quelqu'un qui avait dit de Nisard qu'il avait de l'esprit, mais un esprit un peu précieux, Nisard répondait: « L'esprit est toujours précieux. » Il ne l'est pas toujours, mais il est rare qu'il n'y tende point; à un homme d'esprit il ne faut point reprocher de tomber quelquefois dans la préciosité, mais rendre grâces de ce qu'il reste souvent en deçà; et c'est le cas de Clément Marot.
Ce sont les hommes de ce genre à qui Von pardonne de parler d'eux. On sait qu'ils n'en parleront pas en poètes lyriques, qu'ils n'en parleront pas avec intempérance, avec ostentation et avec des attitudes. Le grain de sottise naturel et indispensable au lyrique moderne leur manque pour cela. Marot, comme La Fontaine, parle de lui avec une naïveté qui n'a rien de commun avec la sottise que je viens de dire, et qui en est le contraire, avec un abandon familier et simple et un ton de confidence moitié souriante, moitié mélancolique. Ses souvenirs d'enfance, qu'on n a pas assez remarqués,
parce qu'ils sont déguisés sous la forme devenue un peu agaçante d'un éloge, comme dans Virgile, sont très gracieux et méritent d'être relevés :
Sur le printemps de ma jeunesse folle Je ressemblais Pa ronde Ne qui vole, Puis çà, puis là. L'â^e me conduisait, Sans peur ni soin, où mon cœur me disait. En la forêt, sans la crainte des loups Je m'en allais souvent cueillir des houx, Pour faire glus à prendre oiseaux ramages, Tous différais de chants et de plumages.
Déjà pourtant je faisais quelques notes De chant rustique et dessous les ormeaux Quasi enfant sonnais les chalumeaux.
Si ne saurais bien dire ni penser Qui m'enseigna sitôt d'y commencer, Ou la nature aux Muses inclinée, Ou ma fortune en cela destinée A te servir ; si ce ne fut i'un d'eux, Je suis certain que ce fut tous les deux. Ce que voyant le bon Janot, mon père, Voulut gager à Jacquet son compère Contre un veau gras deux agnelets bessons Que quelque jour je ferais des chansons... Aussi le soir quand les troupeaux épars Etaient serrés et remis en leurs parcs, 3^e bon vieillard après moi travaillait, Et à la lampe assez tard me veillait, Ainsi que font leurs sansonnets ou pins Auprès du feu bergères accroupies.
Ces deux tableaux opposés Pun à l'autre, et cette enfance échappée, et cette première adolescence recueillie sous la lampe, et ce vieux poète sifflant son petit sansonnet, tout cela est bien joli et d'un ton bien tin. On aime à rapprocher de ce passage où il fait revivre le bon Janot son père, celui, le seul je crois, où il fait une allusion rapide à ses enfants. Il est aimable encore. Clément, moins jeune et moins gai que quand il sonnait les chalumeaux, est à Ferrare. Il
CLÉMENT MAROT
demande un « petit sauf-conduit » pour revoir la France .
Ce que je quiers et que de vous j'espère, C'est qu'il vous plaise au roi, votre cher père, Parler pour moi, si bien qu'il soit induit A rné donner un petit saur conduit De demi an, qui la bride me lâche, Ou de six mois, si demi an lui fâche, Non pour aller visiter mes châteaux, Mais bien pour voir mes petits Marotteaux.
Et rien n'est plus touchant, à cause de sa discrétion même, que ce propos d'exil où il y a un sourire et le commencement d'une larme.