SA VIE ET SON CARACTÈRE
Il naquit en Touraine, en plein pays bien français, riche, gras, point pittoresque, mais aimable et toujours riant. Il était de famille populaire, pauvre, mais robuste et de forte sève. Enfant il grimpa et dévala mille fois dans les ruelles montantes et tortueuses de Chinon, « le bois en haut, au pied la Vienne », du château escarpé à la rivière douce et joyeuse, dans une petite ville de paysans presque aisés et de bourgeois presque rustiques, dans de bonnes mœurs faciles et gaies, loin des fron-
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tières troublées et inquiètes,, en grande tranquillité d'âme.
Adolescent ilfut moinillon ; jeune homme il fut moine. C'était moins gai, nullement triste pourtant, grâce au désordre qui régnait alors dans ces maisons-là. On y pouvait rire, on y pouvait ne rien faire, on y pouvait môme travailler, j'entends lire. C'était plein de vieux livres auxquels personne ne touchait. Le jeune homme s'aperçut qu'il était né savant, c'est-à-dire curieux et pourvu d'une mémoire exorbitante. Il lut. Il lut du latin, il lut du grec. Vers 151 5 c'était chose grave. Le grec était langue suspecte ; mais aussi c'était une recommandation auprès de quelques habiles. Les gens lisant dans le grec formaient une sorte de franc-maçonnerie. On se reconnaissait en Mnémosyne. Il suffît au « gentil Rabelais » de savoir le grec pour être, quoique si éloigné de Paris, l'ami de Budé. L'amitié de Budé le mena à l'amitié de d'Estissac, évêque lettré du temps, et l'amitié de d'Estissac fut pour le jeune moine la clef des champs. Plus de couvent, une chambrette chez l'évèque à Maillezais ou à Ligugé. des livres à planté, des loisirs studieux, comme office amuser Monseigneur, qui, aimant la science et les gais propos, était facile à amuser.
Ce fut alors que Rabelais, qui était plein de bonnes qualités, s'en découvrit une nouvelle. Il vit qu'il savait plaire et qu'il pourrait avoir dans la vie de très bons et très solides protecteurs. Il prit bonne note de cela, et dès lors sa vie fut tracée. Elle est très nette, quoi qu'il paraisse, et parfaitement suivie, encore qu'errante. Ce fut une vie d étudiant à perpétuité. Rabelais n'a pas fait autre chose en toute son existence qu'étudier sans cesse, et professer un peu, ce qui est une manière de résumer ses études, c'est-à-dire d'étudier encore.
On remarque qu'il avait la manie des voyages et le goût de vagabonder Point du tout. Il était étudiant, tout simplement, comme on l'était en ce temps-là. Un
étudiant du seizième siècle voyage sans cesse, d'université en université, pour varier et compléter ses connaissances. Le « Tour de France » était nécessaire autrefois à l'ouvrier pour se perfectionner dans son métier et recueillir ici et là les différents procédés do fabrication. Au seizième siècle, la science, elle non plus, n'étant point centralisée, l'étudiant allait de ville en ville à travers l'Europe, il faisait son tour à travers la « Latinité », parce qu'on enseignait la médecine ou le droit de manière très différente à Bourges, Orléans, Montpellier ou Lyon, et parce que les livres rarss, les manuscrits précieux et les professeurs considérables devaient être déterrés où ils étaient. On n'était point disqualifié pour être vagabond de cette manière. Au contraire, on était accueilli avec curiosité, et si l'on était un savant soi-même, avec enthousiasme. Le seizième siècle a de mauvais côtés ; il en a de très bons aussi. La science ou l'amour de la science y était un passeport et un sauf-conduit. Dans chaque ville savante le lettré qui arrive est chez lui; il a des pairs, des alliés, des défenseurs et demain des disciples. Il entre tout poudreux, il dit : « Argumentaèor», et s'il argumente bien, il est du pays, du grand pays latin, qui s'étend du fond de l'Allemagne à Salamanque et de Paris à Salerne.
C'est de cette vie qu'a vécu Rabelais, avec délices. Moitié étudiant moitié professeur, moitié carabin moitié médecin, moitié clerc moitié prêtre, « studieux » toujours à quelque titre que ce fût, il amassait une quantité prodigieuse de connaissances. Il passait dans les régions savantes, comme une grosse éponge, aspirait « tout le savoir de par de là acquis » et s'en allait ailleurs s'exprimer un peu et surtout se remplir encore et s'imbiber davantage. Il vit ainsi Poitiers, Toulouse, Montpellier, Lyon ; très probablemeut (si l'on s'en rapporte au chapitre v de Pantagruel, qui ne laisse pas d'avoir un air autobiographique) Bordeaux, qu'il estime peu comme
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ville savante, Nîmes, Avignon, Valence, où les écoliers sont battus « dont il eut dépit », Bourges et sa « faculté des Loix », Orléans, et Paris.
Partout on lui faisait « bonne chère», ce qui veut dire bonne figure et bel accueil. Il était très beau, grand et fort, aisé en son port avant l'obésité de sa vieillessse,avec de beaux grands yeux rieurs, un front magnifique, des mâchoires puissantes sous le manteau flottant de la longue barbe. Il parlait bien, discutait avec verve et répandait à flots les trésors d'une mémoire miraculeuse. Il sut, à bien peu près, tout ce qu'on savait de son temps, l'hébreu, le grec, le latin, l'allemand, l'anglais, l'italien, le droit, la médecine, l'astronomie, l'histoire naturelle, le tout très bien, ayant lu tous les anciens et tous les modernes, etsurcertains pointsayant faitdes recherches personnelles, herborisant, visitant les collections, parcourantes fabriques, disséquant, avant Vésale, et interrogeant tout le monde. La science affluait en lui, et débordait, sans l'étonner, ni sans qu'il en eût aucune fatigue.
Peu d'incidents dans cette vie presque exclusivement intellectuelle. Il eut un fils naturel à Lyon, où il fut un peu plus résident qu'ailleurs, le reconnut et l'éleva, puis le perdit au bout de deux ans. Aucune autre aventure. Soigneux, sans aliéner son indépendance, de se créer des protecteurs, il s'était lié avec le cardinal du Bellay, et trois fois, à longs intervalles, il accompagna à Rome l évêque diplomate. Il en profita pour plaire au Pape et obtenir d'être relevé de ses vœux monastiques. Dès lors ami et « domestique » de la puissante famille des du Bellay, chéri de François Ier, plus tard bien vu de Henri II, très cher aux Guise, sans être précisément un homme de cour, il fut tout le contraire d'un persécuté.
Il n'avait d'ennemis qu'à la Sorbonne, ce qui suffît pour lui créer des embarras, mais peu graves, et, sauf une certaine retraite à Metz, démarche prudente, à un mo-
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ment où il n'était pas encore sûr du bon vouloir d'Henri II, sa vie fut très calme, très douce, très avisée aussi, très peu batailleuse, assez aisée même à partir du succès de ses livres, toujours à l'abri du besoin grâce aux « aumônes » (le mot n'avait pas de sens humiliant alors, puisqu'il l'emploie) de ses riches, généreux et toujours dévoués amis.
Il était curé de Meudon, sur le domaine des Guise, vers la fin de sa vie, sans qu'on puisse savoir s'il exerçait les fonctions de sa charge, ce qui, du reste, paraît probable. Il mourut à temps, vers 1553, au moment où ses audaces devenaientplus dangereuses, et où ses amis devenaient peut être moins puissants, avant la publication du cinquième livre (quatrième de Pantagruel), que, du reste, il n'aurait probablement pas fait Imprimer, lui vivant.
Il a pu dire en mourant le fameux : « Je vais trouver un grand peut-être » que la légende lui prête ; il n'a certainement pas dit : « La farce est jouée » ; car rien ne ressemble moins à une farce que sa vie. Elle fut très sérieuse, très belle, prudente sansmachiavélisme, point mensongère, laborieuse, généreuse et cordiale, et beaucoup moins accidentée que mainte existence de savant et de lettré de cette époque II lut, il étudia, il professa, il <( pansa » des malades, il cultiva ses amis et eut un excellent caractère. On voit par la place qu'il leur donne dans ses écrits qu'il avait un culte pour ceux qui l'avaient aimé, l'évêque d'Estissac, le médecin Rondelet, les du Bellay, le poète Guillaume Crétin. C'était un bon professeur, un bon médecin, un bon ami, et la légende n'erre peut-être pas en le montrant, sur la fin, comme un bon prêtre. Il a fort bien employé sa vie, qui, si elle ne fut pas tout à fait une moralité, est encore plus loin d'être une farce. Les lettres qui nous restent de lui et qui ne ressemblent en rien au Pantagruel^ nous le montrent sérieux, attentif, bien informé des affaires du
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temps, de haute raison, de bon conseil, et très digne d'être le secrétaire d'un diplomate I; y a eu en lui un peu de Frère Jean, beaucoup d'Epistémon, beaucoup de Ponocratès, beaucoup de Pantagruel, et de Panurge presque rien. C'était un savant, un sage, un habile, un bonhomme, et, sauf quelques incartades, un très honnête homme.