‹ Seizième siècleChapitre 10 sur 43 · SON DESSEIN · texte numérisé non relu

SON DESSEIN

Si son livre peut tromper un peu sur lui, c'est qu'on a trop l'habitude de considérer le livre d'un homme comme le tout de cethomme. La première chose à bien savoir du livre de Rabelais, c'est qu'il a tenu une place insignifiante dans sa vie. Ce livre a cinq cents pages et fut écrit en vingt ans. Cela fait deux pages par mois. On ne peut reprocher à Rabelais d'avoir perdu beaucoup de temps en billevesées. Il faut l'en croire, ou plutôt il faut en croire beaucoup moins qu'il ne dit, quand il nous affirme qu'il n'a jamais donné à ses œuvres d'imagina tion que le temps de sa « réfection corporelle, buvant et mangeant ». Tant s'en faut qu'il ait accordé à Grandgousier et à sa famille un quart d'heure après chaque souper. Non seulement nous n'avons là que les heures digestives du docteur Rabelais, mais encore il ne nous les a pas consacrées toutes. Il écrivait cela de temps en temps, quand il n'avait pas un ami à côté de lui à sa table, et quand il songeait à ses amis inconnus du présent et de l'avenir. Ce sont les récréations d'un homme qui n'en prenait guère, la centième partie, sans doute, des joyeux propos que ce laborieux a échangés avec ses bons compagnons, sans c^ser de travailler tous les jîours toute la journée. C'est un de ces livres qui se font

tout seuls, par végétation vagabonde, sur le bord d'une vie laborieuse, et dans les interstices des sillons.

Tel qu'il est, et si peu d'importance qu'il y ait attaché, ce livre pourquoi Pa-t-il écrit? Pour se délasser d'abord, et se divertir ; ensuite pour rafraîchir ses malades. Rabelais est médecin, bon médecin, et à chaque page de ce qu'il a écrit, on voit que de tous les titres qu il avait, c'est à celui-là qu'il tient le plus. Or il sait que le premier devoir du médecin, c'est d'amuser (le mot a deux sens), c'est d'amuser la maladie en amusant le malade. Rabelais, tout en se divertissant lui-même, a préparé pour ses malades une potion calmante et tonique. Ses malades, ce so it tous les hommes, mortales œgri ; et quand il écrivait, c'est à tous les hommes qu'il pensait, élargissant généreusement sa clientèle. Ce joyeux ne se fait pas d'illusion sûr ce point. 11 sait, comme le dira Buffon plus tard, qui, nonobstant sa gravité, est un de ses successeurs, que « la plupart des hommes meurent de chagrin ». 11 faut combattre le chagrin; c'est le premier point, et c'est son premier mot:

Vrai est qu'ici peu de perfection Vous apprendrez, sinon en cas de rire : Autre argument ne peut mon cœur élire, Voyant le deuil qui vous mine et consomme.

Il le dit en vers ; il le dit en prose, ce qui est plus significatif : « Vous êtes dûment averti de quants grands personnages j'ai été et suis journellement stipulé, requis et importuné pour la continuation des mythologies pantagruéliques, alléguant que plusieurs gens langoureux, malades ou autrement fâchés et désolés avoient à la lecture d icelles trompé leurs ennuis et reçu allégresse etconsolation nouvelle... Icelles par ébats composant ne r>r<Hend;iis gloire aucune ; seulement avais égard et intention par écrit donner ce peu de soulagement que

RABELAIS

pouvais ès affligés et malades absents... Hippocrate et autres auteurs pareillement oui composé l'institution du médecin en gestes, maintien, regard, contenance, grâce, honnêteté, netteté de face, vêtement, barbe, cheveux, mains, bouche, ongles, comme s'il dût jouer le rôle de quelque amoureux en quelque insigne comédie... Sur toutes choses les auteurs susdits ont au médecin baillé avertissement particulier des paroles, propos, abouchements et confabulations qu'il doit tenir avec les malades, lesquelles doivent toutes à un but tirer et tendre à une fin, c'est les réjouir sans offense de Dieu. »

Voilà le but du bon médecin Rabelais ; il n'en a pas d'autre, et ce sont ici onguents pour la brûlure des soucis. Nous sommes étonnés quelquefois qu'en si triste monde on puisse rire, et rire pendant cinq cents pages, presque sans un relâche. Cela nous parait singulière frivolité d'esprit. Mais si le monde est mauvais, c'est précisément pour cela qu'il faut le faire rire, qui peut, pour le distraire. Autant « il n'y a rien de si sot qu'un sot rire », autant l'homme qui connaît la misère humaine, qui la voit, qui l'atteste, comme celui-ci, et qui, au lieu d'y ajouter en en gémissant, ne songe qu'à l'alléger ou la dissiper pour un instant, est raisonnable, judicieux, généreux et vénérable. C'est ce qu'il faut dire de Rabelais. Il veut réjouir les hommes parce qu'il les plaint. Il ne vise pas à autre chose. Il déplairait à son bon cœur d'avoir un moment de belle humeur, qu'il ne la fît partager un peu à tant de « langoureux » qui ne savent pas en trouver autant en eux-mêmes. C'est bonne médecine et pertinent dépuratif qu'il ne faut pas garder pour soi.

Quant aux profondes intentions philosophiques, quant aux mystères qu'il faudrait aller chercher sous ses folles histoires et propos ragaillardissants, n'y croyez point. Rabelais a mis le plus grand soin à vous détourner de < ces recherches sibyllines, de ces enquêtes éleusiennes et de ces perquisitions œdipodiques.

Il y a même mis trop de soin ; car pour s'être moqué trop savamment de ce système d'interprétation parabolique, il a fait croire qu'il le recommandait, et on n'a pas manqué de s'y livrer en s'y croyant invité par lui, ce qui prouve que l'ironie est un instrument très périlleux.Ilnous dit dans le premier chapitre* du Gargantua: Faites bien attention. C'est très grave. Ces livres ont l'air de simples plaisanteries ; mais ce n'est là que l'enseigne. Ouvrez-les, creusez-les, et, comme fait le chien, brisez l'os. Vous trouverez là « doctrine absconse, très hauts sacrements et mystères horrifiques de religion, de politique et d économie ». Quand Homère écrivait Y Iliade, il ne se doutait pas de l'encyclopédie philosophique que Plutarque, Heraclides, Ponticus, Eustathe, Phornuteet Politien y ont trouvée. Quand Ovide écrivait les Métamorphoses, il ne se doutait pas que « Frère Lubin » y découvrirait tout l'Evangile. De mes livres c est tout de môme. Vous y pouvez trouver ia déclaration des droits de l'homme et le système de Kant, pour peu que vous les y mettiez, « encore que je n'y pensasse plus que vous, qui par aventure buviez comme moi. »

Ironie robuste et de haut relief à crever les yeux, qui pourtant n'a pas toujours été comprise. Elle doit l'être comme un avertissement d'avoir à ne lire dans Rabelais que ce qu'il écrit, de négliger les interlignes, et de ne pas chercher lsis sous les voiles du Pantagruel, qu ils soient de pourpre ou de bureau.

Ce livre est bien simplement un livre joyeux. Il est sorti, comme l'arbre du germe, des almanachs populaires et burlesques que Rabelais rédigeait à Lyon vers 1530, et dont il nous reste un amusant spécimen dans la Pantagruéline Prognoslication. Il est œuvre d'imagination bouffonne ; il ne contient aucun mythe et nulle parabole ; il contient des allusions aux choses du temps, mais sans détours et sans voiles ; il contient des choses sérieuses, mais très directes, exprimées très clai-

RABELÀTS

rement, plus clairement même que tout le reste, et sur lesquelles, loin qu'un appareil mythique épaississe les ombres, la netteté et la gravité soudaine du ton et du tour appellent au contraire l'attention. C'est un livre qui, sans laisser d'être prudent, est très loyal, livre de bonne foi beaucoup plus que celui de Montaigne ; c'est un livre qui veut amuser d'abord, amuser presque toujours, instruire et moraliser, à la rencontre, sans feinte etde plain pied, de temps en temps.

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